Geneviève Mallarmé-Bonniot

Une biographie de Geneviève Bonniot, la fille tant aimée de Stéphane Mallarmé, qui consacra une grande partie de sa vie au rayonnement intellectuel du poète, par Marie-Thérèse Stanislas. Paru en janvier 2007

Résumé


J’étais encore enfant lorsque j’ai pris conscience que, pendant les vacances, j’habitais une demeure qui avait une histoire : un poète dont le nom était déjà universellement connu y avait vécu, il s’appelait Stéphane Mallarmé. J’ai aimé le poète, son ombre planait, mais je ne pouvais pas comprendre sa poésie. Plus tard, je revenais sur les lieux de mon enfance. Le vieux gîte attendait dans un décor immortalisé depuis des lustres. Les fenêtres s’ouvraient sur la rivière, la grâce des choses fanées auréolait les délicats bibelots ; pieux souvenirs, ils sont du cénacle les survivants. La correspondance de Mallarmé et des siens a été conservée intégralement. Des chercheurs ont exploité de nombreuses lettres pour que grandisse le nom de Stéphane Mallarmé. Afin que perdure la tradition familiale, j’ai souhaité, à l’aide de documents originaux, faire mieux connaître celle qui avait consacré sa vie à l’un de nos plus grands poètes. M.-Th. STANISLAS

Sommaire

  • L’enfance de Geneviève
  • La grande sœur
  • Une adolescente courtisée
  • Une jeune femme épanouie
  • Les difficultés financièresGeneviève et les amis de son père
  • Une vocation de vestale
  • Trois femmes en deuil
  • Un prétendant comblé
  • La réalisation d’un rêve
  • In memoriam
  • Les prémices de la guerre
  • Maladie de Geneviève
  • Les derniers jours de Geneviève
  • L’héritier
  • La vie après Geneviève
  • Edmond Bonniot et les éditeurs
  • Les dernières années à Valvins

Vue du bureau de Mallarmé sur la Seine et la forêt

Deux événements d’importance qui marqueront à jamais Geneviève, la fille de Mallarmé, survinrent au cours de l’année 1874 : l’installation dans l’appartement rue de Rome à Paris, et le premier séjour à Valvins, au bord de la Seine, face à la forêt de Fontainebleau. Mallarmé s’éprit de ces lieux et loua quelques pièces au premier étage d’une maison campagnarde, ancien relais de coches d’eau, dans un site de « musique, d’eau, de lumière et de verdure », lieu devenu à jamais légendaire.

Extrait du livre de Marie-Thérèse Stanislas, « Geneviève Mallarmé-Bonniot ». Ed. Librairie A.-G.Nizet

Geneviève Mallarmé par Nadar

« Fine, élancée, blonde et pâle, dira Georges Mourey, elle ressemble à une de ces héroïnes que guette une destinée mystérieuse. A pas légers, elle fait le tour du cénacle, puis disparaît comme une vision. » « Tous les jeunes poètes ont pour la gracieuse et énigmatique jeune fille des regards de respectueuse admiration et cette imperceptible pointe d’amour que leur inspire, par le regard, la rêverie et l’exquise douceur, la ressemblance qu’elle a avec celui qu’ils ont choisi pour Maître »

(Henri Mondor : vie de Mallarmé)

Autre éventail de Mademoiselle Mallarmé

Tous ceux qui approchèrent Stéphane Mallarmé sentirent les liens de tendre attachement qui l’unissaient à sa fille Geneviève. Faite à l’image de son père, elle en était le reflet. Geneviève rend son père heureux par sa présence, son attitude, son état d’esprit; le poète a une immense tendresse pour sa fille Vève, diminutif adopté par son entourage. Par gratitude, son père lui dédie un poème de cinq strophes qui connut la célébrité et qu’il calligraphie lui-même sur un bel éventail :

AUTRE ÉVENTAIL
DE MADEMOISELLE MALLARME

Ô rêveuse, pour que je plonge
Au pur délice sans chemin,
Sache, par un subtil mensonge,
Garder mon aile dans ta main.

Une fraîcheur de crépuscule
Te vient à chaque battement
Dont le coup prisonnier recule
L’horizon délicatement.

Vertige ! voici que frissonne
L’espace comme un grand baiser
Qui, fou de naître pour personne,
Ne peut jaillir ni s’apaiser.

Sens-tu le paradis farouche
Ainsi qu’un rire enseveli
Se couler du coin de ta bouche
Au fond de l’unanime pli !

Le sceptre des rivages roses
Stagnants sur les soirs d’or, ce l’est,
Ce blanc vol fermé que tu poses
Contre le feu d’un bracelet.

***

L’éventail que Mallarmé offre à sa fille Geneviève vers 1884, alors que la demoiselle est âgée d’une vingtaine d’années, est l’un de ses chefs d’oeuvre selon Paul Valéry : « Elle nous abandonne l’admirable « Eventail » que son père lui avait fait des mots les plus doux, des images les plus délicates, de la substance idéale la plus précieuse; poème d’une perfection, d’une musique et d’un charme si rares que ce serait le chef-d’œuvre de Mallarmé, s’il y en avait un. »

Paul Valéry. 1919

Mallarmé, Stéphane
[VERS DE CIRCONSTANCE]. COPIE MANUSCRITE DE LA MAIN DE GENEVIÈVE MALLARMÉ. CARNET « C ». [VERS 1893-1898].

Geneviève Mallarmé a recueilli dans trois carnets 250 pièces (dont 102 quatrains-adresses, mais aussi quantité de vers sur des œufs de Pâques, dédicaces sur des exemplaires du Faune, éventails, galets d’Honfleur, poèmes pour des dessins de Raffaëlli, étrennes, etc.).

La complicité du poète et de sa fille:

Grande était la connivence entre Geneviève Mallarmé (1864-1919), dite « Vève », et son père. Ils discutaient de littérature, partageaient le goût du jardinage et s’écrivaient souvent. Geneviève assumait aussi un rôle de secrétaire : elle tenait les cordons de la bourse de la famille et servait de scribe à son père, notamment pour sa correspondance. Notons que l’écriture de Geneviève tend à ressembler à celle de son père — peut-être par mimétisme par rapport à un père qu’elle admirait ?

En savoir plus sur ces carnets
https://www.sothebys.com/…/bibliotheque…/lot.172.html

Stéphane Mallarmé en 1896, en compagnie de Marie Mallarmé, Geneviève Mallarmé, Jeannie Gobillard, Paule Gobillard, à Valvins. (Photo prise par Julie Manet)

Julie Manet vécut avec ses deux cousines, Paule et Jeannie Gobillard, laquelle épousa Paul Valéry qu’elle a connu chez les Mallarmé et Julie épousera, le même jour, Ernest Rouard, peintre.

Les trois jeunes filles, surnommées plaisamment chez les Mallarmé « l’escadron » ou « l’escadron volant » (elles étaient très souvent en voyage), aimaient à séjourner à Valvins, elles prenaient pension dans les auberges proches de la maison du poète. Des promenades en forêt de Fontainebleau ou dans les villages avoisinants étaient organisés, on partait à plusieurs équipages dans une joyeuse ambiance. A Paris, elles allaient souvent rendre visite à Madame Mallarmé, rue de Rome.

Dimanche 30 août 1896

Les Mallarmé et Mme Normand sont venus prendre le thé dans notre petite salle à manger rose, puis après j’ai fait la photographie de M. Mallarmé au milieu des sept dames. Mlle Normand attendait Cail, le philosophe comme elle l’appelle, à dîner; lorsqu’il est arrivé avec son beau-fils elle nous a dit : « Mais venez donc tous à la condition que ces demoiselles apporteront leur pain ». Ce dîner a été très gentil comme l’autre et nous avons fini la soirée sur le pont et la route de Vulaines pour voir le feu d’artifice qui se tirait dans le village.

(Journal de Julie Manet)

Voir aussi Marie-Thérèse Satnislas, « Geneviève Mallarmé-Bonniot », page 36

« La fille est antique – charmante –

un peu étrange – tête grecque – empire »

Paul Valéry

Voir aussi :

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