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MallarmĂ© vu d’ailleurs : une introduction – Thierry Roger

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Par bien des aspects, l’œuvre de MallarmĂ©, ce professeur d’anglais qui apprit la langue de Shakespeare pour faire connaĂ®tre celle de Poe, ce poète qui conçut le vers comme « un mot total, neuf, Ă©tranger Ă  la langue Â», de manière fondamentale et fondatrice, appelle toutes les formes de mĂ©diation, et de franchissement des frontières.

[…] « MallarmĂ© Ă©crivit ainsi Ă  Henri Cazalis qu’il trouvait «faible» le long poème Calendau de Mistral, tandis que celui-ci critiquait l’obscuritĂ© de ses oeuvres, mais MallarmĂ© restait fidèle Ă  l’idĂ©e d’une communautĂ© littĂ©raire transcendant «les mille points de vue diffĂ©rents, qui ne le sont plus, du reste, après qu’on s’est Ă©tudiĂ© ou qu’on a causé» (lettre Ă  FrĂ©dĂ©ric Mistral, 1er novembre 1873) https://www.beaussantlefevre.com/lot/17241/3417982-mistral-fredericcalendau-pouem

Le 1er novembre 1873, au lendemain de la Commune de Paris, entre Première et Deuxième Internationale, MallarmĂ© envoyait Ă  FrĂ©dĂ©ric Mistral une lettre rarement citĂ©e, dans laquelle il adressait Ă  son destinataire un projet de « SociĂ©tĂ© internationale de Poètes Â» conçu avec Mendès, dont nous ignorons visiblement le contenu prĂ©cis. L’ancien compagnon des FĂ©libres Ă©crivait ainsi :

Tu aimes les choses qui ont une grande allure : voici une de celles-lĂ . Ouvre et lis le pli qui accompagne cette lettre : deux feuilles, l’une pour toi, c’est-Ă -dire pour la Provence, car les chefs-lieux de sections françaises sont Paris et Avignon ; l’autre pour Zorrilla, que tu connais, c’est-Ă -dire pour l’Espagne. S’il y a une subdivision nĂ©cessaire en Catalogne, tu t’adresseras Ă  qui de droit, muni d’un troisième programme que nous tenons Ă  ta disposition. […] Mon cher ami, c’est tout simplement une franc-maçonnerie ou un compagnonnage. Nous sommes un certain nombre qui aimons une chose honnie : il est bon qu’on se compte, voilĂ  tout, et qu’on se connaisse.

Si ce projet n’eut, selon Bertrand Marchal, qu’un « Ă©phĂ©mère aboutissement en 1874 Â», le statut social de MallarmĂ©, aussitĂ´t acquis dans les lettres parisiennes, s’est vite internationalisĂ©, mais autrement. Ă€ partir des annĂ©es 1880, suite Ă  la publication d’À‑rebours et des Poètes maudits, on le sait, l’auteur d’HĂ©rodiade Ă©largit son audience non seulement française mais europĂ©enne. Une grande partie de l’élite artistique et intellectuelle de l’époque passe par le centre des Mardis de la rue de Rome, ou bien circule dans un espace Ă©pistolaire que MallarmĂ© n’aura cessĂ© de tisser : Maeterlinck, Verhaeren, Rodenbach, Mockel pour la Belgique ; Whistler, Wilde, Swinburne, John Payne, Arthur Symons, Edmund Gosse, Arthur O’Shaughnessy, Alfred Sutro pour l’Angleterre ; George Moore pour l’Irlande ; Vittorio Pica pour l’Italie ; Stefan George pour l’Allemagne ; Georg Brandès pour le Danemark ; Munch pour la Norvège ; Eugène de Roberty, Valère Brussov pour la Russie ; Sarah Helen Whitman pour les États-Unis, Christopher Brennan pour l’Australie, cette liste n’ayant rien d’exhaustif. Et puis ce fut le Coup de dĂ©s, poème de commande, paru après sollicitation, dans la revue internationale Cosmopolis, dont le nom, Ă  elle seule, constitue tout un programme. Ezra Pound lit le poème spatial Ă  Londres, dès 1897 ; il sera traduit Ă  Madrid par Cansinos-Assens en 1919, Ă  Naples par Enrico Cardile en 1920, Ă  une Ă©poque oĂą la France le connaĂ®t Ă  peine. Ce poème typographique, susceptible d’être vu avant d’être lu, aura eu sans doute un destin posthume singulier au sein de la production du poète. Un non-francophone, un non-mallarmophone, peut y trouver quelque chose.

MallarmĂ©, traducteur et passeur de Poe, a donc eu très vite ses propres passeurs et traducteurs. Mais cette odyssĂ©e posthume reste fort mal connue. Si quelques travaux existent, qui dressent un panorama de la diffusion de l’œuvre mallarmĂ©enne Ă  l’étranger, de nombreuses investigations restent Ă  mener. Il faudrait s’interroger plus avant sur les Ă©carts temporels qui sĂ©parent rĂ©ception française et rĂ©ception Ă©trangère, sur les manières de dĂ©couper le corpus mallarmĂ©en, de le catĂ©goriser, comme sur le terreau culturel, intellectuel et poĂ©tique, qui a rendu possible l’implantation de son Ĺ“uvre, ou d’une partie de son Ĺ“uvre. Comme toujours, le dĂ©centrement et le « regard Ă©loignĂ© Â» nous aident Ă  mieux cerner ce que l’on croyait proche. Un MallarmĂ© vu d’ailleurs doit voir le jour. Filières, filiations, traditions, mĂ©diations, trahisons, traductions, transferts, usages, passages, tout cela doit ĂŞtre remontĂ©, montĂ© et dĂ©montĂ©.

Source : http://publis-shs.univ-rouen.fr/eriac/index.php?id=328

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