Paul Valéry

Valvins
Paul VALÉRY
Recueil : « Album de vers anciens »

Si tu veux dénouer la forêt qui t’aère
Heureuse, tu te fonds aux feuilles, si tu es
Dans la fluide yole à jamais littéraire,
Traînant quelques soleils ardemment situés

Aux blancheurs de son flanc que la Seine caresse
Émue, ou pressentant l’après-midi chanté,
Selon que le grand bois trempe une longue tresse,
Et mélange ta voile au meilleur de l’été.

Mais toujours près de toi que le silence livre
Aux cris multipliés de tout le brut azur,
L’ombre de quelque page éparse d’aucun livre

Tremble, reflet de voile vagabonde sur
La poudreuse peau de la rivière verte
Parmi le long regard de la Seine entr’ouverte.

  1. Juillet 1893
  2. Paul Valéry par Michel Jarrety
  3. Mallarmé et Valéry

Juillet 1893

En bateau. Edouard Manet 1874

Juillet 1893

Cet été là, Valéry se retrouve seul, ses amis étant partis en villégiature pour les vacances. Il ne cache pas comme il souffre de ce nouveau désert d’hommes : « je suis d’un seul! Quand ma tête marche, je jouis en somme, et grâce un peu à cet isolement. Mais le vent est tombé, il n’y a rien autour de moi. On a coupé les communications. Atrocement seul. » Je suis d’un seul! la formule, mot pour mot, reviendra de loin en loin sous sa plume jusqu’en ses plus glorieuses années, et on aurait tort de ne pas laisser à cet aveu toute sa gravité : si Valéry cultive sa différence parmi les autres, le commerce de ses amis et la chaleur de leur conversation lui sont impérieusement nécessaires.
En ce sinistre mois de juillet, l’invitation de son camarade de classe Louis Aubanel ne peut donc tomber mieux. Son ami lui propose de venir quelque temps auprès de lui à Fontainebleau.
Et un jour qu’ils canotent sur la Seine, ils aperçoivent sur la berge Mallarmé qui séjourne tout près, dans sa maison de Valvins. Ce jour là, il est à pied, mais lui aussi souvent canote : il s’est acheté une petite yole qui, en haut du mât, porte un menu drapeau marqué « S.M », et en tricot blanc, coiffé d’un chapeau de paille, part volontiers au fil du fleuve, entraînant parfois de jeunes poètes avec lui. En fait de navigation fluviale, le maître est plus expérimenté que le disciple, et, une fois Mallarmé à bord, Valéry prend de lui « une bonne leçon de navigation ».

P. 127 Paul Valéry. Michel Jarrety.

Paul Valéry par Michel Jarrety

A vingt-cinq ans, après de beaux poèmes qui lui valent une réputation précoce dans le milieu littéraire de la fin du XIXe siècle, Valéry abandonne à peu près les vers, traverse une longue crise, puis, coup sur coup, écrit deux chefs-d’œuvre, l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci et La Soirée avec Monsieur Teste – après quoi il s’enferme dans un obscur emploi de rédacteur au ministère de la Guerre et se livre à d’abstraites recherches dans ses Cahiers. On croit volontiers qu’il n’écrira plus et, si sa vie, alors, se fût interrompue, il n’aurait laissé dans l’histoire littéraire que la fulgurance d’une première œuvre. Mais Valéry, si incertain qu’il soit de son désir d’être écrivain, ne tourne pas le dos à la littérature et, à la fin de la Première Guerre, la publication de La Jeune Parque lui vaut une célébrité immédiate – et qui devient bientôt une immense gloire.

Parce qu’aucune biographie véritable ne lui avait été jusqu’ici consacrée, cette double carrière entrecoupée d’un retrait de vingt ans était demeurée largement méconnue, un peu mystérieuse aussi, et la figure même de Valéry restait tributaire de légendes anciennes. André Breton l’identifiait à Monsieur Teste, et ce portrait de l’écrivain en héros de soi-même, délié de l’humanité jusqu’à en paraître parfois inhumain, se trouvait sans cesse reconduit. Ainsi était exclu tout ce qui relevait, chez lui, de l’existence privée – mais surtout d’une nature profondément humaine : les détresses dont ses jours se tissaient, les inquiétudes que la précarité de sa situation matérielle lui inspirait, ou encore le regard si souvent sévère qu’il jetait sur son œuvre.

Il fallait donc revenir à ce qui authentiquement eut lieu et ce livre, de manière entièrement nouvelle, s’attache à le dire à partir d’un considérable fonds de documents inédits, et pour présenter au lecteur un récit où s’entrecroisent la genèse de l’œuvre, l’évocation de la vie privée, mais aussi d’une vie publique dont on n’avait encore jamais vraiment pris la mesure. Or, les fonctions que Valéry a occupées dans le cadre de la Société des Nations, au PEN Club, et dans d’autres institutions encore, l’ont placé au cœur de l’histoire. L’intérêt qu’il a su lui porter, le rôle d’orateur quasi-officiel qu’il a pu tenir, l’habit d’ambassadeur des lettres que ses conférences lui ont fait peu ou prou endosser ont fait de lui un « contemporain capital » du siècle passé. Quantité de rencontres l’attestent et l’on verra passer ici d’innombrables figures illustres qui nous montrent elles aussi à quel point l’existence de Valéry ne se laisse vraiment découvrir qu’au filigrane de son époque : sa biographie devient une contribution à l’histoire de son temps.

Professeur à la Sorbonne, Michel Jarrety est spécialiste de l’œuvre de Valéry auquel il a consacré de nombreux travaux depuis près de trente ans.

Mallarmé et Valéry

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