Lantara

  1. Présentation
  2. Lantara, précurseur de l’école de Barbizon
  3. Un quatrain de Diderot
  4. Lantara ou le peintre au cabaret
  5. Prix Lantara
  6. LANTARA garde encor ses troupeaux et dessine…
  7. Liens externes
  8. Voir aussi
Présentation

Simon-Mathurin Lantara, sur qui l’histoire ignorante ne nous a laissĂ© que peu de documents, naquit, dit-on, en 1745, Ă  Fontainebleau probablement ; je dis probablement, car certains biographes le font naĂ®tre aussi bien Ă  Montargis. Quoi qu’il en soit, sa vĂ©ritable patrie est bien la forĂŞt de Fontainebleau, et c’est Ă  ce titre que sa place est marquĂ©e dans notre volume. C’est en effet au milieu de cette vĂ©gĂ©tation puissante, au milieu de ces splendeurs, de ces enchantements, de ces beautĂ©s toujours neuves, que Lantara vĂ©cut sa jeunesse solitaire et contemplative. Son souvenir y est dĂ©sormais Ă©ternellement liĂ©. Dormir sur les mousses, errer Ă  travers les bruyères roses et grises ; Ă©couter la source qui chante au lointain ; poursuivre, par les mĂŞmes sentiers embaumĂ©s, l’idĂ©al insaisissable et le coucou, oiseau moqueur qui vous appelle de tous les cĂ´tĂ©s Ă  la fois ; admirer chaque soir, le cĹ“ur Ă©mu, les yeux humides, Ă  l’heure ou la rosĂ©e commence Ă  perler sur les herbes, les chaudes perspectives du soleil couchant ; se promener, par les belles nuits d’étĂ©, dans l’ombre mystĂ©rieuse des grands bois ; boire par tout son ĂŞtre la large harmonie du silence et rĂŞver au clair de la lune dans une atmosphère trempĂ©e de parfums : telle fut la première moitiĂ© de sa vie. C’est Ă  cette existence buissonnière que Lantara puisa ce sentiment du vrai, quoique idĂ©alisĂ©, qui anime ses compositions : lointains vaporeux rayĂ©s de lumière, ciels rĂŞveurs, couchants de soleil tout empourprĂ©s, granits ternes et grisâtres ; car Lantara a saisi la forĂŞt dans tous ses aspects, sous toutes ses formes, rochers arides, terrains brĂ»lĂ©s, frais paysages et majestueux horizons.

C’est par lĂ  encore qu’il se rapproche du grand Claude Lorrain. Moins Ă©levĂ©, moins Ă©pique, il saisit, il touche davantage ; ses paysages familiers vous Ă©meuvent. On admire Claude, on aime Lantara. C’est que Lantara fut peintre comme HĂ©gĂ©sippe Moreau fut poète, c’est-Ă -dire d’instinct, ou plutĂ´t il fut peintre et poète tout Ă  la fois.

Son père Ă©tait un mauvais peintre d’enseignes qui lui donna les premières notions du dessin ; mais la science, ou plutĂ´t l’ignorance du bonhomme n’aurait pas menĂ© loin le fils, s’il n’eĂ»t portĂ© en lui-mĂŞme l’amour innĂ© de l’art. C’est de Lantara qu’on peut dire, et vĂ©ritablement cette fois, qu’il fut l’Ă©lève de la nature. Ce qui frappe avant tout dans son Ĺ“uvre, ce qui en fait la grandeur et la beautĂ©, c’est l’impression. Sa peinture est de celles qui persuadent. Jamais, en effet, Lantara ne fit poser la nature devant lui. Avant de la traduire avec les yeux du peintre, il en jouissait avec l’âme du poĂ«te. La plupart des paysagistes de l’école moderne, en quĂŞte de la rĂ©alitĂ©, ne l’ont cependant pas comprise. Trop scrupuleux amants de la vĂ©ritĂ©, s’ils ont trouvĂ© un motif, ils le copient religieusement : tout est Ă  son plan, tout est exact ; les groupes sont fidèlement massĂ©s, les nervures des arbres minutieusement dessinĂ©es, l’anatomie est parfaite, et cependant c’est un cadavre ! il y manque la vie, ce je ne sais quoi d’ému et de sympathique qui fait qu’on voit l’âme de l’artiste Ă  travers l’œuvre ; et cela tient prĂ©cisĂ©ment au servilisme du procĂ©dĂ©.

Lantara peignait de mĂ©moire. Il allait Ă  travers la campagne, il s’en emplissait le cĹ“ur et les yeux, pleurant d’admiration devant les grands spectacles de la nature ; puis, un jour, n’importe quand, n’importe oĂą, en plein ciel, dans son galetas, Ă  l’étable, sous l’impression du souvenir, il reproduisait de verve, d’abondance, les effets qui l’avaient touchĂ© ; tranquilles clairs de lune, levers de soleil radieux, fraĂ®ches aubes. Il ne prenait la palette que lorsque la poĂ©sie, longtemps contenue, dĂ©bordait d’elle-mĂŞme. Alors il s’y laissait aller, sĂ»r que son sentiment ne le tromperait pas, car il savait par cĹ“ur. Jamais l’expression ne fut plus juste, toutes les teintes et les demi-teintes du matin, du jour et du soir, toutes les gradations et les dĂ©gradations de la lumière ; la nature Ă©tait son amoureuse, il la voyait les yeux fermĂ©s.

Il existe une légende, d’après laquelle Lantara, au temps de son enfance, aurait gardé des chèvres dans la forêt Chèvres ou vaches, peu importe. M. Denecourt vous fera voir dans ses domaines, un recoin charmant, qui s’est appelé toujours la Dormoir de Lantara.

Il y a, du reste, dans ce fait de Lantara chevrier, quelque chose de simple et de touchant qui plaît à l’esprit. On aime à se représenter le pâtre de génie s’écoutant lui-même dans la grande solitude. Cette légende n’a donc rien qui dépare la figure rêveuse de Lantara, car Lantara fût un rêveur avant Jean-Jacques, ce qui prouve que Jean-Jacques n’a pas inventé la rêverie, comme on l’a sottement prétendu.

C’est sans doute pressĂ© par cette vague inquiĂ©tude de l’esprit que Lantara vint Ă  Paris, tout jeune encore, au beau milieu du règne de Louis XV, inconnu de tous et sans autre ressource que son talent. Malheureusement Lantara Ă©tait paresseux, si l’on doit donner le nom de paresse Ă  cette soif constante d’idĂ©al qui le dĂ©vorait. Nous l’avons dĂ©jĂ  dit, Lantara travaillait peu, il regardait. Lorsque, poussĂ© par la faim, il Ă©tait enfin contraint de secouer sa paresse si chère, il peignait oĂą il se trouvait, ce qu’on lui demandait, pour n’importe quoi. C’est ainsi, dit Alexandre Lenoir qui l’a connu personnellement, « qu’il faisait volontiers un paysage pour un gâteau d’amandes, une tourte ou tout autre pâtisserie. Le limonadier Dalbot, placĂ© près du Louvre, a obtenu une belle suite de dessins de Lantara, avec les bavaroises et le cafĂ© Ă  la crème qu’il lui donnait Ă  ses dĂ©jeuners. Â» Il lui arriva souvent, dans des circonstances pressantes, de peindre des enseignes de cabaret pour acquitter la note de ses repas. De lĂ  lui est venue sa rĂ©putation d’ivrogne, aujourd’hui proverbiale, et que le vaudeville n’a pas peu contribuĂ© Ă  lui faire. Chose triste Ă  dire, Lantara ne fut longtemps connu que par un vaudeville jouĂ© en 1809, de Picard, BarrĂ©, Radet et Desfontaines, intitulĂ© Lantara ou le peintre au cabaret. La pièce avait obtenu un grand succès et les airs en Ă©taient devenus populaires. On peut voir dans tous les vieux vaudevilles des couplets avec cette rubrique : Air de Lantara. Cela suffit, et dĂ©sormais, pour longtemps encore peut-ĂŞtre, Lantara fut et ne sera qu’un ivrogne, quoique rien ne vienne confirmer l’assertion des quatre vaudevillistes. Alexandre Lenoir dit en propres termes :  » Il aimait mieux une bavaroise au chocolat ou au lait qu’une bouteille de vin. Â Â» Un autre de ses biographes va plus loin encore : « Ses goĂ»ts, dit-il, Ă©taient simples comme ceux de l’enfance, c’était un la Fontaine dans son genre ; dès longtemps devenu faible, dĂ©licat et mĂ©lancolique, les petits gâteaux et quelques gouttes de cafĂ© pouvaient seuls stimuler son appĂ©tit, et ce fut en quoi consista toujours sa principale nourriture. Â» Après cela, que Lantara ait aimĂ© le vin, je n’y vois pas grand mal, bien au contraire ; il me semble mĂŞme qu’un artiste comme lui, amoureux du beau et par suite du bon, deux termes identiques, devait ĂŞtre homme Ă  savoir l’apprĂ©cier. D’ailleurs les rigoristes ont oubliĂ© que le cabaret Ă©tait de mode dans son temps. Au dix-septième siècle les plus fins esprits le frĂ©quentent et s’y donnent rendez-vous ; au dix-huitième la coutume est loin d’en ĂŞtre passĂ©e. Le vice imaginaire de Lantara a servi de prĂ©texte Ă  une foule de dĂ©clamations et de tirades plus ou moins morales. On a dit de lui, comme d’HĂ©gĂ©sippe plus rĂ©cemment, que l’ivrognerie l’avait rĂ©duit Ă  la misère et conduitĂ  l’hĂ´pital. La mĂ©diocritĂ© seule a trouvĂ© son compte Ă  propager celte calomnie. Lantara Ă©tait une organisation primitive, simple et bonne, pleine de naĂŻvetĂ©, qui prit de la vie le cĂ´tĂ© contemplatif, et en supporta vaillamment les aspĂ©ritĂ©s. Mais le vulgus ne comprendra jamais les intraduisibles voluptĂ©s que l’art prodigue Ă  ceux qui font vĹ“u d’être siens. Lantara, en arrivant Ă  Paris, Ă©tait venu se loger dans un misĂ©rable galetas, situĂ© rue du Chantre. Il avait tellement puisĂ©, dans sa liaison familière avec la forĂŞt de Fontainebleau des habitudes de libertĂ©, que dans le reste de sa vie il lui fut impossible de s’asservir Ă  toute espèce de contrainte. Son talent avait Ă©tĂ© entrevu et devinĂ© par quelques rares personnes, sa vie excentrique les avait Ă©tonnĂ©es. Un grand seigneur, M. du Caylus, rĂ©solut de le tirer de la misère. Lantara se laissa faire naĂŻvement. Bien logĂ©, bien nourri, bien vĂŞtu, il fut mis Ă  mĂŞme de se livrer au travail sans souci des prĂ©occupations matĂ©rielles. Il ne put supporter ce bien-ĂŞtre inaccoutumĂ©. Ses habitudes de bohème, mot qui n’était pas encore usitĂ© dans le sens que nous lui donnons aujourd’hui, reprirent le dessus ; il dit adieu au grand seigneur et revint dans son grenier de la rue du Chantre reprendre sa douce paresse et sa libertĂ©, vivant au jour le jour, attendant son pain quotidien du Dieu qui nourrit les petits des oiseaux.

Placé volontairement en dehors de la vie officielle, il réussissait rarement à vivre de son travail. Outre sa paresse invétérée, sa grande naïveté y contribuait singulièrement, naïveté pleine de bonhomie, mais qui n’était pas exempte, cependant, d’une certaine dose de malice. Nous rapportons l’anecdote suivante, quoique bien connue, parce qu’elle met en relief un côté saillant de son caractère.

Un amateur lui avait commandé un tableau dans lequel devait se trouver une église. Lantara, qui ne savait pas dessiner les personnages, se garda bien d’en mettre un seul. L’amateur fut charmé de la fraîcheur et de la vérité du paysage, mais il se plaignit de l’absence de figures.

— Monsieur, lui répondit naïvement Lantara, elles sont à la messe.

— Eh bien ! reprit l’amateur, j’achèterai le tableau quand elles en seront sorties.

Lantara se remit Ă  l’œuvre : ne sachant comment esquiver la difficultĂ©, il imagina de camper au fond du tableau, sur la lisière d’un bois, un villageois vu de dos, s’efforçant, dans une posture toute rabelaisienne. Ce n’était pas prĂ©cisĂ©ment une figure.

— Voyez, dit Lantara Ă  son homme, toutes les personnes sont sorties de la messe et sont retournĂ©es aux champs ; la preuve, c’est que voici encore lĂ -bas un retardataire.

L’amateur sourit et paya.

Si cette anecdote n’est pas vraie, elle constate du moins un fait authentique. Lantara ne faisait jamais ses figures. Dans les tableaux où il s’en trouve, elles sont dues à l’obligeance de quelques camarades, soit Demarne, soit Taunay. On assure même que Joseph Vernet fut heureux de lui prêter le concours de son talent.

Malheureusement les amateurs Ă©taient rares. Lantara manquait souvent du strict nĂ©cessaire. Atteint depuis longtemps d’une maladie de langueur, il fut contraint d’entrer Ă  la CharitĂ©, qu’il connaissait dĂ©jĂ , hĂ©las ! Mais ce fut la dernière visite qu’il y rendit. EntrĂ© Ă  midi le 22 dĂ©cembre 1778, Ă  six heures il Ă©tait mort.

Sa mort passa inaperçue comme sa vie. A peine Ă©tait-il connu de quelques artistes. Diderot, son contemporain, ignorait jusqu’à son nom. On est presque tentĂ© d’en vouloir Ă  l’auteur des lettres sur le Salon, mais on lui pardonne bien vite cet oubli involontaire, quand on songe que Lantara, retirĂ© dans ses rĂŞveries, n’essaya jamais d’attirer le bruit sur son nom, et n’exposa rien publiquement. De plus il avait peu produit. A peine est-il restĂ© de lui une vingtaine de toiles authentiques, qui, complètement dĂ©daignĂ©es, se vendaient encore, il y a peu d’annĂ©es, Ă  des prix fabuleux de modicitĂ©. Le Louvre ne possède de ce maĂ®tre qu’un seul tableau ; il reprĂ©sente un soleil couchant plein d’harmonie et de lumière. Il excellait aussi Ă  rendre les effets de lune. Il a encore laissĂ© un assez grand nombre de dessins sur papier bleu, avec des rehauts de crayon blanc, qui sont dispersĂ©s de ci, de lĂ . La postĂ©ritĂ© tardive commence Ă  rendre Ă  Lantara la justice qui lui est due. Dans ces dernières annĂ©es l’opinion s’est Ă©mue, les connaisseurs se sont mis Ă  rechercher ses ouvrages. Mais Lantara, dont beaucoup de gens parlent et que peu connaissent, est encore plus cĂ©lèbre par son ivrognerie supposĂ©e que par son talent, tant il est difficile chez un peuple routinier comme le nĂ´tre d’extirper un prĂ©jugĂ©. Cependant les tableaux que Lantara donnait au limonadier Dalbot pour une bavaroise au chocolat, se vendent aujourd’hui douze cents et mĂŞme quinze cents francs. La justice est boiteuse, dit Homère, elle vient Ă  pas lents, mais elle vient. Il n’y a que les morts qui vont vite.

AMÉDÉE ROLLAND.

L’Esprit de Dieu planant sur les Eaux (1752), musée de Grenoble. Lantara

Les informations répertoriées sur Simon Lantara et son œuvre sont à la fois rares et fantaisistes. Peintre de paysages de la région parisienne, il n’accède ni à l’Académie ni aux Salons bien qu’une partie de sa vie se déroule à Paris où il accomplit une carrière modeste. Après sa mort et tout au long du XIXe siècle, sa réputation d’artiste bohème fait pourtant de lui le héros posthume de plusieurs pièces de théâtre ainsi que le personnage d’un roman populaire et d’un feuilleton. La naissance du paysage peint « d’après nature » lui est longtemps attribuée au regard de sa pratique dans la forêt de Fontainebleau et de sa capacité à en restituer l’atmosphère. À l’âge de 23 ans, Lantara peint cette étonnante marine, signée et datée de 1752. Le tableau illustre les premiers mots de la Genèse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Or la terre était vague et vide, les ténèbres couvraient l’abîme, l’esprit de Dieu planait sur les eaux ». Dans sa partie supérieure, au centre d’un triangle équilatéral lumineux symbolisant la manifestation de Dieu, le mot « YHVH » (Jehovah) est tracé en hébreu. Avec cette inscription, l’œuvre quitte le statut de paysage marin pour celui de peinture religieuse voire de composition symboliste. La toile est partagée en deux moitiés inégales, dans une partition où l’espace réservé au ciel est largement supérieur à celui représentant les eaux. Centrée entre deux nuages dont l’un évoque fortement une silhouette d’ange vaporeux, la lumière ambrée diffuse ses rayons obliques en direction de la masse sombre des vagues et en illumine les crêtes. La qualité de ces effets et la belle perspective atmosphérique du tableau évoquent l’art de Claude Lorrain. Cette observation du réel qui rapproche Lantara du maître des soleils couchants s’accompagne cependant d’une vision métaphysique toute personnelle de l’artiste.

https://www.museedegrenoble.fr/oeuvre/1652/1922-l-esprit-de-dieu-planant-sur-les-eaux.htm

Lantara, précurseur de l’école de Barbizon
Simon Mathurin-Lantara, précurseur de l’école de Barbizon ?

Un quatrain de Diderot
Joseph Vernet, Portrait de Simon-Mathurin Lantara,

Denis Diderot Ă©crivit dans sa correspondance le quatrain suivant qui semble assez bien rĂ©sumer la vie de l’artiste : « Vers pour ĂŞtre mis au bas du portrait du pauvre Lantara peintre plein de talents, et mort dans la misère Â».

Je suis le peintre Lantara
La Foi m’a tenu lieu de livre
L’Espérance me faisait vivre
Et la Charité m’enterra.

Coucher de soleil

Lantara ou le peintre au cabaret

Prix Lantara

En 2001, un prix Lantara est créé par le parc naturel régional du Gâtinais français. Les artistes récompensés doivent exercer sur le territoire du parc et leur œuvre avoir un lien avec ses patrimoines (naturels, culturels…).

LANTARA garde encor ses troupeaux et dessine…

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