Fernand Gregh à Thomery

L’ARBRE

C’est l’Arbre. Il est opaque, immobile, et vivant.

Il baigne dans le ciel, il trempe dans le vent.

Une nuit verte inonde en plein jour ses ramures.

La moindre brise en tire un millier de murmures

Et toujours quelque oiseau qui plonge dans l’air bleu ;

Puis, quand le crépuscule épaissit peu à peu,

Tel qu’une eau sous-marine et glauque, le silence,

Lentement il le boit comme une éponge immense.

Son front semble, le soir, se perdre au plus profond

De l’ombre ; et par les nuits où les étoiles font

Luire au travers et scintiller leurs clartés blanches,

Il a l’air de porter tout le ciel dans ses branches,

Il se dresse touffu, secret, vertigineux :

Son tronc énorme est bossué d’énormes nœuds ;

De vifs surgeons verdoient à son pied centenaire ;

Chacun de ses rameaux semble un arbre ordinaire…

Quelle pensée auguste et douce habite en lui ?

Que rêves-tu, grande Ame encor jeune aujourd’hui

Qui l’occupes du fond des temples, et t’y recueilles ?



On le sent respirer, lent, de toutes ses feuilles…


Fernand Gregh ( 1873/1960 )

L’ARBRE en poésie

Funérailles de M. Fernand Gregh Le 8 janvier 1960 Jacques de LACRETELLE

L’Académie française ressent vivement la perte qu’elle vient de faire en la personne de Fernand Gregh. Avec lui disparaît un poète, un esprit critique de belle culture, un confrère généreux et loyal. Si l’expression de « vocation littéraire » a un sens, si on l’entend comme une sorte de credo auquel tout doit être sacrifié, aucun homme ne l’a méritée autant que Fernand Gregh. Dès le collège, à Condorcet, il s’était mis sur les rangs, en tête des rangs même, et avait fondé une revue Le Banquet, dont il était l’animateur. C’est lui qui entraînait ses condisciples, lesquels avaient nom, entre autres, Marcel Proust et Robert de Flers. Quatre ans plus tard, en 1892, c’est lui encore qui, de toute cette jeune cohorte, publia un premier ouvrage en librairie. C’était un recueil de poèmes, la Maison de l’enfance, qui, du jour au lendemain, rendit son nom célèbre. L’Académie lui décerna un Prix, non sans réserve, d’ailleurs, car il avait été jugé « trop révolutionnaire au point de vue prosodique », nous apprend Fernand Gregh dans un livre de souvenirs. Et il ajoute avec bonne humeur : « Nous en avons vu d’autres ». Nous en avons vu d’autres, en effet, et qui durent parfois déconcerter ce fidèle d’Hugo et ce fervent de Verlaine. Mais je suis sûr que Fernand Gregh n’en conçut aucune amertume. D’abord il était incapable d’envie. Et puis il aimait trop la poésie pour dénigrer un autre poète. Son œuvre poétique se poursuivit pendant plus de soixante années. Les titres de ces recueils sont toujours symboliques et expriment bien l’enthousiasme et l’idéal élevé de ce cœur généreux. C’est la Beauté de vivre, les Clartés humaines, l’Or des minutes, la Gloire du cœur, et le dernier, telle une pierre posée sur l’énigme qui nous entoure, le Mot du monde. Son art, s’il reste classique, évite l’emphase et sait se faire familier. Il avait vu la fin du Parnasse et la formation du symbolisme, mais sans que l’on puisse le classer dans l’une ou l’autre école. Il vit éclore plus tard l’imagination prodigue d’Anna de Noailles et la rigueur d’esprit de Valéry. Il assista à cette Jouvence où Apollinaire retrempa l’émotion poétique et à ces merveilleuses captures de l’intelligence où Jean Cocteau est maître. La poésie, Messieurs, est comme la mer toujours recommencée. Elle est formée de vagues successives, de houles diverses, et chaque génération, à son heure, se recueille devant ces rythmes contraires, ressent un bercement identique et une même émotion. Fernand Gregh entendit tous ces appels. Il les comprit, il les admira, mais sans répudier ce qui était son inspiration propre. S’il fallait le situer dans ce demi-siècle de poésie, je dirais, empruntant la comparaison à la critique picturale, qu’il resta le tenant d’une poésie figurative, qui rejette le pessimisme des romantiques comme la froideur des Parnassiens et garde confiance dans la noblesse de l’homme. Il laisse aussi une œuvre critique qui témoigne d’une grande ouverture d’esprit. Dans son Portrait de la Poésie moderne, notamment, où il étudie, de Rimbaud à Valéry, des tempéraments et des systèmes très différents de sa propre conception de l’art, il a fait preuve d’un jugement pénétrant, sûr et équitable. Ne cherchez pas là un classement par hiérarchie, ni l’affirmation d’une doctrine ou d’une préférence. Ce sont des commentaires pleins de compréhension, ce sont des clartés sur une esthétique qui n’était pas toujours la sienne, mais dont il se serait bien gardé d’obscurcir le rayonnement. Enfin il faut rappeler son étude si complète, si dense, sur Victor Hugo, qui n’est pas seulement une biographie exacte et captivante, mais une analyse de l’œuvre et une anthologie, où il nous remet en mémoire, à chaque page, avec une piété presque filiale, les plus beaux vers du poète. Ses dernières années furent occupées à rassembler ses souvenirs. Il avait une mémoire alerte et son trait fait bien revivre les figures. Il en avait rencontré beaucoup au cours de sa carrière parisienne, moins par ambition, j’en suis sûr, que par curiosité et par cette chaleur de cœur qu’il témoignait si volontiers aux êtres. Ce qui manque sans doute à cette collection d’images, c’est le don de la caricature, l’art de la médisance ou de la polémique. Mais, que voulez-vous ! ces précieuses qualités lui faisaient totalement défaut! C’est que sa vision de poète autant que ses sentiments intimes le portaient toujours à grandir et à embellir les choses. L’Age d’or, l’Age d’airain, l’Age de fer, ainsi a-t-il résumé, sous des appellations lyriques, les périodes qu’il a traversées. Comme je lui demandais un jour quelle était celle qu’il avait préférée, il parut réfléchir, puis me répondit avec impétuosité et sans chercher davantage : « Toutes ! » N’est-il pas émouvant de se dire que cette réponse, lancée comme une boutade, est en réalité, et si l’on va au fond des mots, un témoignage d’attachement qu’il voulait rendre à sa famille, à ses amis, à ses confrères des lettres, à tous ceux qui se tiennent ici, près de lui… pour la dernière fois.

[1] Décédé le 5 janvier 1960.

http://www.academie-francaise.fr/funerailles-de-m-fernand-gregh

THOMERY Fernand Gregh,
un poète entre les vignes et la forêt par Claude et François Crouzet (extrait)

Une des plus jolies chansons de Charles Trenet s’appelle la Maison du poète. C’est la maison de Fernand Gregh qu’elle évoque. Merveilleusement poétique en effet : cachée au fond du hameau de Boulainvilliers à Passy, c’était l’ancien pavillon des Eaux et Forêts de l’Exposition universelle de 1879, cerné de hauts marronniers, enfoui sous les fleurs et les feuillages ; le lycée Molière, qui en a fait l’acquisition, l’a bien sottement démolie. Mais l’heureux poète avait à la campagne une autre maison tout aussi poétique et qu’il aimait aussi infiniment : à Thomery ou plus exactement à By – encore demeure familiale aujourd’hui. Jeune homme à la mode dans les premières années du XXe siècle, Fernand Gregh auteur de nombreux vers autrefois salués et fêtés, oubliés aujourd’hui, est mort en Élu, après plusieurs échecs dont il était le premier à sourire, à l’Académie française. Il était devenu un vieux Parisien cultivé, courtois, ironique et indulgent. Riche d’une foule de rencontres et souvenirs qu’il a retracés d’une plume vivace et pointue dans trois livres précieux, l’Âge d’or, l’Âge d’airain et l’Âge de fer . On y voit passer Degas et Forain, Anna de Noailles, Anatole France, Heredia, Sarah Bernhardt et Mallarmé. On y rencontre aussi Pierre Louÿs, son voisin au hameau de Boulainvilliers, Ravel qui joua là pour la première fois Oiseaux tristes, sur le demi-queue Pleyel où Reynaldo Hahn improvisait, et Rubinstein pour les délices de Fernand, fils d’éditeur de musique et qui hésita, adolescent, entre la vie de poète ou celle de musicien. On vit un temps Apollinaire, rencontré en 1902 et qui fait rire Fernand, à peine plus vieux que lui, en lui donnant du « cher maître ». Il arrivait, « l’air un peu égaré, doux et mélancolique avec des fusées de rires, des poèmes plein les poches, toujours sur les mêmes petits bouts de papier ». Ces petits bouts de papier chiffonnés, à l’écriture changeante, signés Wilhem Kostrowitzky, nous en avons retrouvé par hasard, les yeux écarquillés : est-ce possible, la main du jeune Apollinaire ? Le cœur bat. Et il y en a d’autres, rescapés des grands vidimus, dans cette maison où l’on classait tout et ne rangeait rien, dans cette maison de rencontre où Jaurès et Blum ont dîné un soir ensemble, et, après la guerre, un autre soir, Mendès-France, Louis Joxe et Michel Debré ! À Condorcet, le futur poète s’était lié d’une amitié qui devait durer toute leur longue existence avec Daniel Halévy et aussi avec leur condisciple le plus déroutant, le plus irritant, le plus séduisant, le plus fascinant, Marcel Proust. C’est Fernand qui a veillé Proust après sa mort, toute la nuit, seul, après avoir envoyé se reposer Reynaldo Hahn qui n’avait pas quitté le chevet de son ami depuis plusieurs jours et nuits. Si les murs du Bois-Bliaud – c’était le nom de la maison de By – pouvaient parler, ils diraient encore bien d’autres visites, bien d’autres noms mêlant les arts, la politique, les journaux, les lettres. Sont passés ici Paul Landowski, Edgar et Lucie Faure, Gustave Lanson qui avait sa maison non loin, à Marlotte, Maurice Martin du Gard et André Labarthe, Gérard Bauer et Maurice Genevoix ; et encore Simone, Mme Simone, comédienne et romancière, le grand amour d’Alain Fournier : c’était la meilleure amie d’Harlette Fernand-Gregh, la femme du poète, poète elle aussi et auteur d’un très brillant reportage, Vertige de New York. Toutes deux faisaient partie du jury du prix Fémina et, toutes deux plus nocturnes que diurnes, elles se téléphonaient souvent des heures entières quand tout le monde dormait, quitte à ne se lever qu’à midi le lendemain.

Extrait de l’ouvrage : La Seine-et-Marne des écrivains (c) Alexandrines, 2015 http://www.alexandrines.fr/thomery-fernand-gregh-2/

L’entrée de la maison de Fernand Gregh Le jardin de Fernand Gregh

 » Ne voudriez-vous pas entrer dans mon jardin? J’aimerais que mes roses vous voient! » Le célèbre poète et académicien a souvent évoqué avec lyrisme son jardin du Bois Bliaud. Il le décrit comme un lieu envoûtant :  » Le jardin donne dans la forêt,…En faisant cinquante mètres, on est sous les grands arbres, plein de ce bonheur étrange et, je crois, natal, qu’on éprouve dans les bois.  » En ces lieux paisibles, au parfum délicat qui  » sentait le beau temps dans notre Ile-de-France « , le poète accueillait des amis écrivains ou artistes qui venaient partager ces moments de bonheur. Parmi eux, Anna de Noailles, Anatole France, Degas, Mallarmé ou Maurice Genevoix goûtèrent la douceur de ce jardin et en respirèrent les senteurs qui  » flottaient ainsi que des fleurs sur l’eau « .

http://www.en-avant-thomery.org/les_jardins_de_thomery_423.htm

Une des plus jolies chansons de Charles Trenet s’appelle la Maison du poète. C’est la maison de Fernand Gregh qu’elle évoque.

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