Mallarmé et Morisot

Mallarmé-Morisot : s’écrire, justement

Cette nouvelle édition, entièrement revue et augmentée, a été enrichie de nouvelles illustrations – dont certaines inédites – et de plusieurs textes de commentaires, dont l’un écrit par Henri de Régnier sur l’amitié qui lia Stéphane Mallarmé et Berthe Morisot. Si on peut appeler cela seulement de l’amitié… car ce sont bien plus de cent lettres qu’ils vont s’échanger, autant dire largement de quoi développer une certaine intimité. Et à sa mort, le 2 mars 1895, Mallarmé deviendra le tuteur de la fille de Berthe Morisot avec qui il entretiendra aussi une correspondance.

C’est Manet qui les présenta. Berthe Morisot étudie la peinture auprès de Corot. Va souvent au Louvre. Puis pose pour l’artiste. Croise Eugène Manet, frère d’Édouard, et l’épouse. Mais conserve son patronyme pour signer ses œuvres. Le féminisme naissant la laissant indifférente…
Ce sera à la mort du Maître que Mallarmé se rapprochera de Morisot, dans le projet de défendre l’œuvre du défunt. Il côtoiera alors Monet, Renoir, Degas… Les premières lettres datent de la même époque. Il devient l’ami des impressionnistes.

La lecture de cette correspondance démontre une simplicité d’être. Ces deux grands créateurs ne surjouent pas. Y abordent tous les sujets. Une confiance réciproque prend place. Quand elle devient veuve, Mallarmé fera partie du conseil de famille pour l’aider dans les démarches administratives.
Se dégage aussi un profond respect pour le travail de chacun. Mallarmé admire la peinture de Morisot autant que celle de Monet. Elle, demeure fascinée par l’homme de lettres… Ils se découvrent une grande sensibilité commune.

Des notes de voyages aux invitations à dîner, ces lettres montrent à lire cette extraordinaire qualité épistolière de Mallarmé. Un récit. Un témoignage ancré dans son époque.

Annabelle Hautecontre

Stéphane Mallarmé, Berthe Morisot, Correspondance 1876-1895, préface de Manuel Dupertuis, 40 illustrations, N&B, La Bibliothèque des arts, mai 2018, 160 p. –, 19 €

http://salon-litteraire.linternaute.com/fr/stephane-mallarme/review/1947543-mallarme-morisot-s-ecrire-justement

Portrait de Berthe Morisot par Mallarmé

Ce texte de Stéphane Mallarmé servi de présentation au catalogue des oeuvre de Berthe Morisot exposée en mars 1896, un an après la mort de l’artiste.

Tant de clairs tableaux irisés, ici, exacts, primesautiers, eux peuvent attendre avec le sourire futur, consentiront que comme titre au livret qui les classe, un Nom, avant de se résoudre en leur qualité, pour lui-même prononcé ou le charme extraordinaire avec lequel il fut porté, évoque une figure de race, dans la vie et de personnelle élégance extrêmes. Paris la connut peu, si sienne, par lignée et invention dans la grâce, sauf à des rencontres comme celle-ci, fastes, les expositions ordinairement de Monet et Renoir, quelque part où serait un Degas, devant Puvis de Chavannes ou Whistler, plusieurs les hôtes du haut salon, le soir ; en la matinée, atelier très discret, dont les lambris Empire encastrèrent des toiles d’Édouard Manet. Quand, à son tour, la dame y peignait-elle, avec furie et nonchalance, des ans, gardant la monotonie et, dégageant à profusion une fraîcheur d’idée, il faut dire – toujours – hormis ces réceptions en l’intimité où, le matériel de travail relégué, l’art même était loin quoique immédiat dans une causerie égale au décor, ennobli du groupe : car un Salon, surtout, impose, avec quelques habitués, par l’absence d’autres, la pièce, alors, explique son élévation et confère, de plafonds altiers, la supériorité à la gardienne, là, de l’espace si, comme c’était, énigmatique de paraître cordiale et railleuse ou accueillant selon le regard scrutateur levé de l’attente, distinguée, sur quelque meuble bas, la ferveur. Prudence aux quelques-uns d’apporter une bonhomie, sans éclat, un peu en comparses sachant parmi ce séjour, raréfié dans l’amitié et le beau, quelque chose, d’étrange, planer, qu’ils sont venus pour indiquer de leur petit nombre, la luxueuse, sans même y penser, exclusion de tout le dehors.

Cette particularité d’une grande artiste qui, non plus, comme maîtresse de maison, ne posséda rien de banal, causait, aux présentations, presque la gêne. Pourquoi je cède, pour attarder une réminiscence parfaite, bonne, défunte, comme sitôt nous la résumions précieusement au sortir, dans les avenues du Bois ou des Champs-Élysées, tout à coup à me mémorer ma satisfaction, tel minuit, de lire en un compagnon de pas, la même timidité que, chez moi, longtemps, envers l’amicale méduse, avant le parti gai de tout brusquer par un dévouement.  » Auprès de Madame Manet  » concluait le paradoxal confident, un affiné causeur entre les grands jeunes poëtes et d’aisé maintien,  » je me fais l’effet d’un rustre et une brute « . Pareil mot, que n’ouït pas l’intéressée, ne se redira plus. Comme toute remarque très subtile appartient aux feuillets de la fréquentation, les entr’ouvrir à moitié, livre ce qui se doit, d’un visage, au temps relativement à l’exception, magnifique, dans la sincérité du retirement qui élut une femme du monde à part soi ; puis se précise un fait de la société, il semble, maintenant.

Les quelques dissidentes du sexe qui présentent l’esthétique autrement que par leur individu, au reste, encourent un défaut, je ne désigne pas de traiter avec sommaire envahissement le culte que, peut-être, confisquons-nous au nom d’études et de la rêverie, passons une concurrence des prêtresses avisées ; mais, quand l’art s’en mêle, au contraire, de dédaigner notre pudeur qui allie visée et dons chez chacun et, tout droit, de bondir au sublime, éloigné, certes, gravement, au rude, au fort : elles nous donnent une leçon de virilité et, aussi, déchargeraient les institutions officielles ou d’État, en soignant la notion de vases maquettes éternelles, dont le goût, de se garer, à moins d’illumination spéciale. – Une juvénilité constante absout l’emphase. – Que la pratique plairait, efficace, si visant, pour les transporter vers plus de rareté, encore et d’essence, les délicatesses, que nous nous contraignons d’avoir presque féminines. A ce jeu s’adonna, selon le tact d’une arrière-petite-nièce, en descendance, de Fragonard, Mme Berthe Morisot, naguères apparentée à l’homme, de ce temps, qui rafraîchit la tradition française – par mariage avec un frère, M. Eugène Manet, esprit très perspicace et correct Toujours, délicieusement, aux manifestations pourchassées de l’Impressionnisme – la source, en peinture, vive – un panneau, revoyons-le, en 1874, 1876, 1877, 1883, limpide, frissonnant empaumait à des carnations, à des vergers, à des ciels, à toute la légèreté du métier avec une pointe du XVIIIe siècle exaltée de présent, la critique, attendrie pour quelque chose de moins péremptoire que l’entourage et d’élyséennement savoureux : erreur, une acuité interdisant ce bouquet, déconcertait la bienveillance. Attendu, il importe, que la fascination dont on aimerait profiter, superficiellement et à travers de la présomption, ne s’opère qu’à des conditions intègres et même pour le passant hostiles ; comme regret. Toute maîtrise jette le froid : ou la poudre fragile du coloris se défend par une vitre, divination pour certains.

Telle, de bravoure, une existence allait continuer, insoucieuse, après victoire et dans l’hommage ; quand la prévision faillit, durant l’hiver, de 1895, aux frimas tardifs, voici les douze mois revenus : la ville apprit que cette absente, en des magies, se retirait plus avant soit suprêmement, au gré d’un malaise de la saison. Pas, dans une sobriété de prendre congé sans insistance ou la cinquantaine avivant une expression, bientôt, souvenir : on savait la personne de prompt caprice, pour conjurer l’ennui, singulière, apte dans les résolutions ; mais elle n’eût pas accueilli celle-là de mourir, plutôt que conserver le cercle fidèle, à cause, passionnément, d’une ardente flamme maternelle, où se mit, en entier, la créatrice – elle subit, certes, l’apitoiement ou la torture, malgré la force d’âme, envisageant l’heure inquiète d’abandonner, hors un motif pour l’une et l’autre de séparation, près le chevalet, une très jeune fille, de deux sangs illustre, à ses propres espoirs joignant la belle fatalité de sa mère et des Manet. Consignons l’étonnement des journaux à relater d’eux-mêmes, comme un détail notoire pour les lecteurs, le vide, dans l’art, inscrit par une disparue auparavant réservée : en raison, soudain, de l’affirmation, dont quiconque donne avis, à l’instant salua cette renommée tacite.

Si j’ai inopportunément, prélude aux triomphe et délice, hélas ! anniversaires, obscurci par le deuil, des traits invités à reformer la plus noble physionomie, je témoigne d’un tort, accuse la défaillance convenable aux tristesses : l’impartiale visiteuse, aujourd’hui, de ses travaux, ne le veut ni, elle-même, entre tous ces portraits, intercepter du haut d’une chevelure blanchie par l’abstraite épuration en le beau plus qu’âgée, avec quelque longueur de voile, un jugement, foyer serein de vision ou n’ayant pas besoin, dans la circonstance, du recul de la mort : sans ajouter que ce serait, pour l’artiste, en effet, verser dans tel milieu en joie, en fête et en fleur, la seule ombre qui, par elle, y fût jamais peinte et que son pinceau récusait.

Ici, que s’évanouissent, dispersant une caresse radieuse, idyllique, fine, poudroyante, diaprée, comme en ma mémoire, les tableaux, reste leur armature, maint superbe dessin, pas de moindre instruction, pour attester une science dans la volontaire griffe, couleurs à part, sur un sujet – ensemble trois cents ouvrages environ, et études qu’au public d’apprécier avec le sens, vierge, puisé à ce lustre nacré et argenté : faut-il, la hantise de suggestions, aspirant à se traduire en l’occasion, la taire, dans la minute, suspens de perpétuité chatoyante ? Silence, excepté que paraît un spectacle d’enchantement moderne. Loin ou dès la croisée qui prépare à l’extérieur et maintient, dans une attente verte d’Hespérides aux simples oranges et parmi la brique rose d’Eldorados, tout à coup l’irruption à quelque carafe, éblouissamment du jour, tandis que multicolore il se propage en perses et en tapis réjouis, le génie, distillateur de la Crise, où cesse l’étincelle des chimères au mobilier, est, d’abord, d’un peintre. Poétiser, par art plastique, moyen de prestiges directs, semble, sans intervention, le fait de l’ambiance éveillant aux surfaces leur lumineux secret : ou la riche analyse, chastement pour la restaurer, de la vie, selon une alchimie, – mobilité et illusion. Nul éclairage, intrus, de rêves ; mais supprimés, par contre, les aspects commun ou professionnel. Soit, que l’humanité exulte, en tant que les chairs de préférence chez l’enfant, fruit, jusqu’au bouton de la nubilité, là tendrement finit cette célébration de nu, notre contemporaine aborde sa semblable comme il ne faut l’omettre, la créature de gala, agencée en vue d’usages étrangers, galbeuse ou fignolée relevant du calligraphe à moins que le genre n’induise, littérairement, le romancier ; à miracle, elle la restitue, par quelle clairvoyance, le satin se vivifiant à un contact de peau, l’orient des perles, à l’atmosphère : ou, dévêt, en négligé idéal, la mondanité fermée au style, pour que jaillisse l’intention de la toilette dans un rapport avec les jardins et la plage, une serre, la galerie. Le tour classique renoué et ces fluidité, nitidité .

Féerie, oui, quotidienne – sans distance, par l’inspiration, plus que le plein air enflant un glissement, le matin ou après-midi, de cygnes à nous ; ni au-delà que ne s’acclimate, des ailes détournée et de tous paradis, l’enthousiaste innéité de la jeunesse dans une profondeur de journée.

Rappeler, indépendamment des sortilèges, la magicienne, tout à l’heure obéit à un souhait, de concordance, qu’elle-même choya, d’être aperçue par autrui comme elle se pressentit : on peut dire que jamais elle ne manqua d’admiration ni de solitude. Plus, pourquoi – il faut regarder les murs – au sujet de celle dont l’éloge courant veut que son talent dénote la femme – encore, aussi, qu’un maître : son ouvre, achevé, selon l’estimation des quelques grands originaux qui la comptèrent comme camarade dans la lutte, vaut, à côté d’aucun, produit par un d’eux et se lie, exquisement, à l’histoire de la peinture, pendant une époque du siècle.

Stéphane Mallarmé

Source : https://mallarme.fr/portrait-de-berthe-morisot/

Voir aussi :


Publié par Michaël Vinson

Poète et créateur culturel.

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