

Henry Murger, le romancier de la BohĂšme
par Luce ABĂLĂS
(extrait)
« Revu Marlotte, Ă cĂŽtĂ© dâici, que nous nâavions pas vu depuis dix ans, lorsque nous y allĂąmes avec Peyrelongue, le marchand de tableaux, Murger et sa Mimi, etc. Nous retrouvons le village, mais maniĂ©rĂ©, avec des espĂšces de pauvres petites maisons bourgeoises, des efforts de bĂątisses, des tentatives de cafĂ©s â un pissoir mĂȘme ! [âŠ] Au tournant dâune masure, [âŠ] une figure de pĂšre La Joie crapuleux, les pieds Ă cru dans des chaussons, vient serrer familiĂšrement la main de notre compagnon, Palizzi : câest Antony, lâhĂ©bergeur des bas peintres. [âŠ] De la salle de billard, nous mettons le nez dans la salle Ă manger, toute peinturlurĂ©e de caricatures de corps de garde et de charges de Murger. [âŠ] En revenant, on nous montre la maison de Murger, Ă lâentrĂ©e, vers la forĂȘt ; puis lâami de Murger, Lecharron, un marchand de vin, qui nous dit dâun ton attendri : âAh ! ce pauvre Murger ! Tenez, câĂ©tait lĂ que je lui ai fait bien souvent une omelette ! Il passait tout son temps iciâŠâ Et puis il ajoute avec un soupir : âJâai perdu bien de lâargent avec lui ! Au lieu de lui faire un si beau tombeau, on aurait dĂ» payer ses dettes. Ăa aurait fait plus dâhonneur aux artistes !â Murger ! Antony ! Ce mort et cette auberge, tout cela me semble aller ensemble. Marlotte maintenant, avec ses faux artistes et ses fausses Mimi en garibaldis rouges et bleus, me semble fait pour ĂȘtre sous lâinvocation de saint Murger ! Sa mĂ©moire insolvable flotte ici dans un goĂ»t dâabsinthe. »
Ă lire ces notes dĂ©sabusĂ©es des frĂšres Goncourt, alors en villĂ©giature dans la forĂȘt de Fontainebleau pour prĂ©parer un roman sur les peintres, qui paraĂźtra quatre ans plus tard sous le titre de Manette Salomon, on aura compris que Murger a partie liĂ©e avec la forĂȘt et avec une certaine image de la vie dâartiste. On retrouve cette association dans lâambitieux portrait de groupe peint Ă Marlotte par Auguste Renoir en 1866, le Cabaret de la mĂšre Antony : dans cette mĂȘme auberge traitĂ©e de haut par les frĂšres Goncourt, des artistes amis devisent autour dâune table, servis par la fille de la maison, tandis que sur le mur se dĂ©tache la silhouette caricaturale de Murger, saint patron dĂ©risoire du lieu, graffitti Ă©voquĂ© par les Goncourt et dont Renoir revendiquera la paternitĂ©.
Une question revient alors, insistante : quel est cet homme, Murger, dont la mĂ©moire hante durablement le village de Marlotte, associĂ©e aux groupes de peintres qui y vinrent travailler sur le motif ? Parisien de naissance â il est le fils unique dâun concierge tailleur â, lâĂ©crivain Henry Murger (1822-1861) appartient Ă la gĂ©nĂ©ration qui succĂšde Ă la brillante floraison romantique. Il fait partie de ce bataillon dâartistes et de littĂ©rateurs dâorigine modeste, souvent provinciale, qui ont en commun la volontĂ© de se frayer un chemin dans le champ culturel, alors que rien ne les y prĂ©pare. Sans formation initiale, sans soutien familial, sans fortune et sans relations, ils doivent lutter pour se voir reconnus, en butte Ă la misĂšre et au dĂ©couragement. Un moyen sâoffre pour se faire un nom : devenir feuilletoniste dans la petite presse, en plein essor sous la monarchie de Juillet. Câest dans cette voie que Murger sâengage rĂ©solument. Il entre bientĂŽt dans un petit journal aux pratiques douteuses et au titre sulfureux, le Corsaire Satan, oĂč dĂ©bute une plĂ©iade de jeunes talents prĂȘts Ă dĂ©penser des trĂ©sors dâesprit pour se voir imprimĂ©s. Baudelaire, Banville, Champfleury, Nadar y font leurs premiĂšres armes, dĂ©veloppant cet esprit de mots Ă lâemporte-piĂšce, mĂ©lange dâironie et de paradoxe, caractĂ©ristique du style de la petite presse. Câest lĂ que Murger publie en feuilleton, Ă intervalles irrĂ©guliers, les ScĂšnes de la vie de bohĂšme. Ces saynĂštes Ă la trame assez lĂąche sont la transposition burlesque dâune rĂ©alitĂ© vĂ©cue : la misĂšre, lâhĂŽpital, les amours de passage forment la toile de fond de lâexistence de ces marginaux, aspirants artistes et littĂ©rateurs, qui usent dâexpĂ©dients en attendant une gloire hypothĂ©tique, sâĂ©prenant de jeunes filles aux mĆurs aussi lĂ©gĂšres que leurs surnoms â Musette, Mimi, PhĂ©mie⊠â qui les aiment et les quittent au grĂ© de leurs besoins et de leur fantaisie. Lâapparition du musicien Schaunard, au premier chapitre des ScĂšnes, situe bien le ton du rĂ©cit, qui par la blague travestit en bouffonnerie une rĂ©alitĂ© douloureuse :
« Pour se garantir des morsures dâune bise matinale, Schaunard passa Ă la hĂąte un jupon de satin rose semĂ© dâĂ©toiles en pailletĂ©, et qui lui servait de robe de chambre. Cet oripeau avait Ă©tĂ©, une nuit de bal masquĂ©, oubliĂ© chez lâartiste par une folie qui avait commis celle de se laisser prendre aux fallacieuses promesses de Schaunard, lequel, dĂ©guisĂ© en marquis de Mondor, faisait rĂ©sonner dans ses poches les sonoritĂ©s sĂ©ductrices dâune douzaine dâĂ©cus, monnaie de fantaisie, dĂ©coupĂ©e Ă lâemporte-piĂšce dans une plaque de mĂ©tal, et empruntĂ©e aux accessoires dâun théùtre. »[âŠ]
Extrait de lâouvrage La Seine-et-Marne des Ă©crivains (c) Alexandrines, 2015

1822 â 1861
Le nom dâHenry Murger est aujourdâhui moins Ă©vocateur que le nom « bohĂšme », moins cĂ©lĂšbre que celui de Puccini qui a transposĂ© son Ćuvre La Vie de BohĂšme Ă lâopĂ©ra, voire celui de Charles Aznavour qui lâa popularisĂ© avec « Ma BohĂšme ». Pourtant, Henry Murger que lâon peut classer parmi les prosateurs rĂ©alistes et fantaisistes du Second Empire, a eu le mĂ©rite de dĂ©peindre la condition prĂ©caire des Ă©crivains et des artistes de son temps. La course vers la gloire passe toujours par quâil appelait lâantichambre de la vie artistique : la bohĂšme.

ScĂšnes de la Vie de BohĂšme Murger , 1851
Avec sa fantaisie, sa jeunesse, ses amours, mais aussi son pathĂ©tique, les ScĂšnes de la Vie de BohĂšme ont Ă©tĂ© ce que lâon peut nommer aujourdâhui un « livre culte ». Henry Murger y dĂ©peint les aventures artistiques et sentimentales dâune nouvelle gĂ©nĂ©ration qui aspire Ă faire de lâart mais dont la pauvretĂ© les contraints Ă manger de la vache enragĂ©e. Ses personnages Mimi, Musette, Rodolphe, Marcel et Schaunard nâont pas tardĂ© Ă entrer dans lâimaginaire parisien qui sâest perpĂ©tuĂ© jusquâau XXe siĂšcle.
Dossie richement illustré sur les « scÚnes de la vie de bohÚme » sur le site de la BnF
https://gallica.bnf.fr/essentiels/murger
Lire l’oeuvre https://gallica.bnf.fr/essentiels/murger/scenes-vie-boheme
Livre également en ligne ici : http://www.inlibroveritas.net/oeuvres/9366/scenes-de-la-vie-de-boheme

La mare aux Fées

Les  compagnons de la vie de bohÚme
Liens externes :
- André Billy : Henry Murger et Les grandes heures de Marlotte : http://www.apophtegme.com/ALBUM/billy-murger.htm Bourron-Marlotte
Voir aussi :