La mare aux Fées

Mare aux Fées (voir les iconographies anciennes)

LA MARE AUX FÉES

Le plateau de la mare aux Fées doit sans doute son nom à quelque superstition légendaire, dont la tradition n’a pas été conservée. Souvent reproduit par la peinture, c’est assurément l’un des lieux les plus remarquables que renferme la forêt. Aussi l’on comprend que tous les artistes, non-seulement y viennent, mais encore y reviennent ; car, à la vingtième visite, on peut encore découvrir une beauté nouvelle, un aspect nouveau, dans les mille tableaux, d’un caractère différent, qui d’eux-mêmes se dessinent à l’œil, et peuvent à loisir se rattacher au tableau principal ou s’en isoler, comme dans ces merveilleux chefs-d’œuvre épiques où l’abondance des épisodes apporte de la variété sans répandre de la confusion dans la grandeur et dans la simplicité de l’ensemble. Peu de sites offrent en effet autant de variété, et surtout dans un espace aussi restreint, car le plateau se développe sur une superficie de moins de quatre hectares. De dix pas en dix pas, l’aspect se métamorphose comme par un brusque changement à vue, et, d’une heure à l’autre, suivant l’élévation ou la déclinaison du soleil, le tableau se modifie, dans son ensemble et dans ses accidents, comme une toile dioramique exposée successivement aux différents jeux de la lumière. Toutes les écoles de paysage peuvent rencontrer là des sujets d’étude. A ceux qui aiment les gras pâturages normands, où les troupeaux se noient jusqu’au poitrail dans les hautes vagues d’une herbe odorante et douce, que la brise fait houler comme une onde, le plateau offrira le dormoir où viennent les vaches de Marlotte. A ceux qui préfèrent les lointains lumineux baignés de vapeurs violettes ou dorées, et les collines aux croupes boisées, et les vallons creux d’où s’élève un brouillard bleu, le plateau échancrera par un côté son cadre de verdure, et, par une brusque échappée, après les premiers plans de la forêt, océan de cimes éternellement agité comme une mer de flots, déroulera les plaines tranquilles qui s’enfuient vers la Brie, et que limite aussi loin que peut atteindre le regard la bande immobile de l’horizon. Ceux qui manient la brosse enragée de Salvator, le plateau les fera descendre par un ravineux escarpement au milieu des profondeurs solitaires de la Gorge-aux-Loups, qu’il domine dans son extrémité occidentale. Là, comme si la lutte du sol avec les éléments était encore récente, on peut suivre dans toutes les traces qu’il a laissées le passage du cataclysme qui dut ébranler des carrières et pousser devant lui les blocs arrachés de leurs entrailles, comme un ouragan soulève a son approche la poussière du chemin. En pénétrant dans cette gorge, on croirait visiter les débris de quelque Ninive inconnue. Les masses gigantesques de rochers semblent encore recevoir l’impulsion du bouleversement, et se poursuivre, s’escalader comme une armée de colosses en déroute. Les uns, inclinés dans un angle de vingt degrés, paraissent prendre un nouvel élan pour continuer leur course ; les autres, penchés au bord d’un ravin dans une attitude menaçante, inquiètent le regard par leur immobilité douteuse. Les arbres, comme s’ils étaient encore tourmentés par un vent de fin du monde, se courbent avec des mouvements qui les font ressembler à des êtres en péril et faisant des signaux de détresse ; les uns agitent leurs rameaux avec des torsions et des contorsions épileptiques ; les autres, comme des athlètes qui se provoquent à la lutte, avancent l’un contre l’autre une branche dont l’extrémité noueuse ressemble à un poing fermé. Les grands chênes séculaires, qui plongent peut-être leurs racines dans les limons diluviens, et qui jadis ont fourni la moisson du gui aux faucilles druidiques, ont seuls conservé leur apparence de force et de beauté primitives. Tassés sur leurs troncs formidables, ils ressemblent à des Hercules au repos, qui, ramassés sur leur torse, développent puissamment leur vigoureuse musculature.

C’est au point central du plateau que se trouve la mare, ou plutôt les deux mares formées sans doute par l’accumulation des eaux pluviales qu’ont retenues les bassins naturels creusés dans les rochers. Ce roc immense règne en partie dans toute l’étendue du plateau. Disparaissant à des profondeurs irrégulières, il reparait à chaque pas, éventrant le sol par une brusque saillie. Aux fantastiques rayons de la lune, on se croirait encore sur quelque champ de bataille olympique, où des cadavres de Titans mal enterrés pousseraient hors de terre leurs coudes ou leurs genoux monstrueux. Ce qui permet de supposer que cet endroit est situé au-dessus de quelque crypte formée par une révolution naturelle, c’est que le sabot d’un cheval ou seulement la course d’un piéton éveille des sonorités qui paraissent se prolonger souterrainement. A l’entour des deux mares, et profitant des accidents de terre végétale, ont crû les herbes aquatiques et marécageuses, où les grenouilles chassent les insectes, où les couleuvres chassent les grenouilles. Dans toutes les parties que les eaux de la double mare ne peuvent atteindre par leurs irrigations, les terrains se couvrent à peine d’une végétation avare : gazon ras et clair-semé, où la cigale ne peut se cacher à l’oiseau qui la poursuit ; pâles lichens couleur de soufre, qui semblent être une maladie du sol plutôt qu’une production ; créations éphémères d’une flore appauvrie ; plantes maladives sans grâce et sans couleur, dont la racine est déjà morte quand la fleur commence à s’ouvrir, qui redoutent à la fois le soleil et la pluie, qu’une seule goutte d’eau noie, qu’un seul rayon dessèche. Au bord de la grande mare, deux énormes buissons, surnommés les Buissons-aux-Vipères, enchevêtrent et hérissent leurs broussailles hargneuses, mêlant aux dards envenimés dos orties velues l’épine de l’églantier sauvage et les ardillons de la ronce grimpante, qui va tendre sournoisement parmi les pierres les lacets de ses lianes dangereuses aux pieds nus. Terrains lépreux ou fondrières, eaux croupissantes, arbustes agités incessamment par des hôtes venimeux, — tel est l’aspect de la mare qui donne son nom à l’endroit ; mais cette aridité et cette désolation prêtent encore un relief puissant aux splendeurs du cadre qui les environne. Qu’une vache se détache du troupeau et vienne boire à cette eau croupie ; qu’une paysanne s’agenouille au bord pour laver son linge ou plutôt pour le salir ; qu’un bûcheron vienne aiguiser sa cognée sur le roc, et ce seront autant de tableaux tout faits que le peintre n’aura qu’à copier. Aussi la mare aux Fées est-elle de préférence le lien choisi par les artistes qui vont à Fontainebleau dans la belle saison : ceux qui habitent les confins éloignés de la forêt y viennent souvent ; ceux qui résident dans les environs y viennent toujours.

(Scènes de campagne. — Amuse Protat.)

HENRY MURGER.

La Mare aux Fées vue par les peintres
Anonyme.

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