Vision dans la forêt

VISION DANS LA FORÊT

Les esprits satiriques savent rarement chanter la nature : pour eux les côtés plaisants de l’homme se dessinent seulement dans la chambre noire de leur cerveau. La nature, n’ayant pas de côtés grotesques, trouble les esprits satiriques par sa grandeur pleine de calme, par sa tranquillité et son recueillement, qui font qu’on a pu comparer la forêt à une cathédrale. Conduisez dans la forêt un de ces êtres moqueurs, et il sera sans doute impressionné par les immenses verdures, les chants des oiseaux et les fraîcheurs rafraîchissantes qui lui feront oublier sur l’instant l’atmosphère morbide des grandes villes ; mais, le premier moment passé, l’esprit satirique reprendra son vol vers les sujets familiers qui ont pincé ses lèvres de bonne heure — et là où vous le croirez s’enthousiasmer sur un site pittoresque, il sera occupé à creuser des souvenirs qui n’auront rapport ni aux arbres, ni aux plantes, ni à la verdure.

L’an passé, en Suisse, en face des montagnes neigeuses, je me surpris à songer au défilé du boulevard des Italiens entre quatre et cinq heures du soir ; c’était une procession de jeunes élégants, la canne à la main, le lorgnon à l’œil, la figure verte, la cravate bleu-ciel, un petit filet de moustaches retroussées impertinemment, qui allait et venait et paralysait la vue de la nature alpestre. Je sentais cette singulière maladie, je me révoltais contre moi-même. Vains efforts ! mes yeux étaient incapables de regarder autre chose que ces jeunes élégants ridicules qui paradent devant les bourgeois à la porte de Tortoni.

La nature a un langage mystérieux qui ne s’apprend pas à la première leçon : ceux qui ont été élevés de bonne heure à la campagne, qui n’ont jamais quitté les champs, étudient ce langage en suçant le lait de leur nourrice ; mais l’habitant des villes se sent petit, rapetissé et ignorant au milieu des solitudes des forêts ; il lui faut dépouiller son bavardage et sa jactance, il a bien des épreuves à subir avant d’être admis à communier avec la nature. Toute ironie doit disparaître pour faire place à un sentiment de mélancolie réfléchie, douce et immense à la fois, qui puisse s’harmoniser avec la sagesse de ces vieux arbres couverts de mousse, qui semblent les mentors de la forêt.

Je partis pour Fontainebleau avec le secret sentiment d’un malade à qui on a ordonné le climat de Nice comme dernier remède, et qui s’en va emportant au fond du cœur le triste pressentiment qu’il en reviendra plus délabré. Je craignais de ne pas arriver à déchiffrer ce livre de la nature pour lequel les études m’ont manqué.

Sans doute la volonté entre pour beaucoup dans l’homme ; mais il ne suffit pas de dire : Je veux apprendre à parler allemand d’ici à demain matin, pour se réveiller le lendemain parlant allemand.

Il en est de même de la nature : sans doute nous devrions la comprendre de tout temps ; mais quand la civilisation nous a bouché l’entendement des choses naturelles, pour y substituer la science factice des choses convenues, d’usages de la société, de lectures inutiles, alors ce sont des combats sans nombre, des replis sur soi-même, des puits qu’il faut creuser, des plongeons au dedans de nous-mêmes, pour dépouiller l’homme des villes et retrouver bien loin, caché comme au fond d’une prison, maigre et garrotté, l’homme de la nature, que nous tenons enfermé aussi criminellement que ces parents dénaturés qui jettent leurs enfants dans des galetas, privés de nourriture.

Je passai deux jours dans la forêt : la première journée, le ciel était voilé, et toute la nature était habillée d’un manteau gris, délicat, un peu brumeux et mélancolique. J’appliquai mes sens à saisir la forme des arbres, la coloration des plantes, à écouter les bruits des insectes, des oiseaux, à aspirer les fraîcheurs embaumées ; mais, vers les deux heures de l’après-midi, le soleil perça les nuages, et des rayons brillants et gais allèrent tomber, j’ose à peine l’avouer, sur un gros pâté.

Un énorme pâté, à côtes vernies, qu’un bourgeois de la rue Grenétat avait acheté rue Montorgueil, suivi de sa femme et de son enfant.

Tous les trois partis de l’embarcadère du chemin de fer de Fontainebleau, où il y avait une foule énorme qui profitait d’un train de plaisir.

Depuis un mois ces bourgeois rêvaient d’aller manger un pâté dans la forêt de Fontainebleau : pâté et forêt s’étaient soudés dans leur esprit comme la Roche-qui-tette s’est soudée à un arbre. Était-ce l’amour de la nature qui les entraînait, ou l’amour du pâté ? Allaient-ils en forêt pour manger du pâté, ou mangeaient-ils du pâté pour voir la forêt ? c’est ce qu’il est difficile de décider.

Dans le train de plaisir, les bourgeois avaient pris mille précautions pour le pâté, de peur qu’il ne fût écrasé par de turbulents voyageurs serrés les uns contre les autres. Des êtres mal élevés fumaient de grosses pipes au grand désespoir des bourgeois, qui craignaient qu’une odeur malsaine de tabac ne s’attachât à la croûte de leur pâté. La bourgeoise s’était plainte inutilement devant ses grossiers compagnons de route que la fumée de tabac l’incommodait ; mais l’un d’eux avait riposté que c’était justement pour corriger l’odeur du wagon, et que cela sentait horriblement le pâté.

Enfin les bourgeois arrivent à Fontainebleau ; ils se dirigent vers la forêt.

Mais, tout à coup, l’honnête commerçant de la rue Grenétat pousse un cri à faire rentrer tous les chevreuils, tous les lapins et tous les oiseaux de la forêt.

— Malheureuse ! s’écrie-t-il, tu as oublié le pâté !

Telle fut la vision qui m’assaillit en pleine forêt, et qui ne me quitta plus, vision soufflée par le démon qui se tient caché dans l’encrier de Paul deKock, et je n’ai pas le courage de dire tous les détails capricieux de cette farce bourgeoise qui se jouait dans l’intérieur de mon cerveau, et qui, à partir de ce moment, me cacha les arbres, la verdure, le soleil.

CHAMPFLEURY

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