Histoire de la bohème

Le pauvre poète, Carl Spitzweg (1839).

La bohème est une façon de vivre au jour le jour dans la pauvretĂ© mais aussi dans l’insouciance. Elle correspond Ă  un mouvement littĂ©raire et artistique du XIXe siècle, en marge du mouvement romantique plus « aristocratique Â». C’est Ă  la fois un style de vie qui rejette la domination bourgeoise et sa rationalitĂ© dans le cadre de la sociĂ©tĂ© industrielle, et la recherche d’un idĂ©al artistique. Si l’expression avait connu un certain dĂ©clin Ă  partir des Trente Glorieuses et des annĂ©es 1960, pĂ©riode de la normalisation technocratique de Paris, l’expression « bourgeois-bohème Â», ou « bobo Â», lui donne un certain regain. Le concept s’appuie Ă©videmment sur la mĂ©taphore des « peuples bohĂ©miens Â» ou des tziganes, qui Ă©taient associĂ©s, au XIXe siècle, au mouvement romantique.

Les origines françaises

L’apparition du mot bohème remonte en France à 1659 chez Tallemant des Réaux, dont l’accent grave diffère avec l’habitant de la Bohême. Il s’agissait de décrire un personnage vivant en marge de la société et cultivant une forme nouvelle de liberté de pensée, ainsi qu’un souci vestimentaire excentrique.

C’est Balzac en 1844, dans Un prince de la bohème, qui donne ses lettres de noblesse Ă  la bohème du XIXe siècle : « Ce mot de Bohème vous dit tout. La Bohème n’a rien et vit de tout ce qu’elle a. L’espĂ©rance est sa religion, la foi en soi-mĂŞme est son code, la charitĂ© passe pour ĂŞtre son budget. Tous ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur, au-dessous de la fortune mais au-dessus du destin. Â»

En 1848, c’est le roman de Henry Murger, Scènes de la vie de bohème (1847-1849), qui fit entrer le mot dans le langage courant. Irradiant depuis le quartier latin et plus particulièrement les mansardes de la rue des Canettes, la bohème, en ne faisant plus qu’un avec le monde des artistes, allait définitivement forger la légende de Rimbaud, Verlaine ou Modigliani.

Parfois idéalisée pour sa liberté, d’autres fois critiquée pour son excentricité, la vie de Bohème trouve ses sources dans un Paris sous l’influence d’un mouvement artistique en pleine expansion.

Au temps oĂą l’expression culturelle et l’art connaissaient un apogĂ©e, les plus pauvres, les plus dĂ©munis se rĂ©fugiaient dans une vie oĂą tout Ă©tait poussĂ© Ă  l’extrĂŞme : la bohème. Une sorte de philosophie ou de façon de penser.

Ce mouvement existe pourtant depuis la fin du XVIIe siècle, mais c’est au dĂ©but du XXe siècle qu’il se retrouve Ă  son zĂ©nith.

Paris est alors réputé pour sa culture bohème, Montmartre qui était en quelque sorte le siège des enfants de la révolution bohème, et tous les lieux de prédilection dans lesquels une ambiance extravertie et décalée émane. Montmartre, le Moulin Rouge, le café d’Harcourt, la rue de la Tour d’Auvergne et la rue des Martyrs, le quai aux Fleurs sur l’île de la Cité, tous ces lieux inspirent à l’époque la débauche et la perdition pour les plus réticents, mais bel et bien le symbole de la naissance d’une nouvelle catégorie de personnes et la richesse artistique et émotionnelle pour tous les excentriques voulant croire à un monde plus simple, plus beau.

La bohème allemande

En Allemagne, Hermann Hesse deviendra le chantre des oiseaux de passage, les Wandervögel Ă  la recherche d’un ailleurs entre l’Orient et l’Occident. Harry Haller, son « loup des steppes Â» pĂ©nĂ©trant dans le théâtre magique et ouvrant une Ă  une « les portes de l’être Â», peut ĂŞtre considĂ©rĂ© comme le premier hĂ©ros bohème moderne, et un archĂ©type qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Gusto Gräser (en), le « poète aux pieds nus Â» et personnage totĂ©mique des Naturmenschen, sera le modèle des hĂ©ros de Hermann Hesse. Les expĂ©riences sur les drogues par Ernst JĂĽnger et Aldous Huxley, dans Les Portes de la perception, se situent dans le chemin tracĂ© par l’œuvre de Hesse. Le mouvement Dada de Zurich, tel qu’il a Ă©tĂ© dĂ©crit par Greil Marcus dans Lipstick traces, une histoire secrète du XXe siècle avec ses ramifications jusqu’à Johnny Rotten, est un hĂ©ritage direct de la bohème originelle. On sent encore l’influence de Hesse sur les membres de la Beat generation, et Jack Kerouac en particulier. N’oublions pas William S. Burroughs et Philip K. Dick, qui se perdront dans l’interzone, cette bohème intermĂ©diaire entre fiction et rĂ©alitĂ© renvoyant Ă  la fancie d’Edgar Allan Poe.

La bohème au XXIe siècle

En France, c’est le roman de Tonino Benacquista, Les Morsures de l’aube paru en 1992, qui allait devenir une Ĺ“uvre culte en posant les bases d’une nouvelle forme de bohème Ă  la française. Cette fois, les deux hĂ©ros sont des enfants de la crise, entre Marche Ă  l’ombre et le phĂ©nomène SDF qui submerge la France. Il s’agit d’une bohème affiliĂ©e au gatecrashing social de survie, qui surfe sur les soirĂ©es branchĂ©es. C’est cependant un mouvement littĂ©raire de science-fiction, le cyberpunk, nĂ© aux États-Unis au dĂ©but des annĂ©es 1980, qui aura une influence particulière sur la bohème française du XXIe siècle et qui comblera les vides laissĂ©s en suspens par le roman de Benacquista.

Depuis les années 2000, un nouveau concept est apparu, reprenant, en le dénaturant, le thème de bohème, les bourgeois-bohème, abrégé dans la langue populaire en bobos. Il s’agissait de définir un style de vie ayant l’apparence de la bohème, mais menée par des personnes n’ayant aucune difficulté financière.

Illustration dans la culture classique et populaire

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