Dans les pas de Flaubert en forêt de Fontainebleau

Ceci est une proposition de randonnée en forêt de Fontainebleau dans les pas de Flaubert. Avant de se mettre à écrire la troisième partie de L’Éducation sentimentale, Flaubert a besoin d’effectuer un repérage précis pour construire l’épisode où, en juin 1848 au moment des événements révolutionnaires, Frédéric part avec Rosanette pour Fontainebleau (chapitre 1). Fin juillet 1868, l’écrivain met son projet à exécution, et va reconnaître le château et la forêt. Il prépare son déplacement à l’aide de manuels touristiques, dont celui de Joanne. Sur place, il loue une voiture à cheval dont le conducteur tient aussi lieu de guide, et consigne ses observations sur la forêt de Fontainebleau dans un petit calepin de 13 cm par 7,5 cm, le Carnet 12. Les notes de Flaubert sont si scrupuleuses qu’il est facile de suivre son itinéraire.

Lire en ligne https://journals.openedition.org/flaubert/3467?lang=fr

Gustave Flaubert, circa 1860; carte-de-visite portrait by Étienne Carjat

Les Plâtreries
Bas-Samois (Seine-et-Marne). – Les Plâtreries, À la bonne Matelote

Flaubert arrive à « La Plâtrerie », un hameau de Samois-sur-Seine à l’est de Fontainebleau – au XIXe siècle, la berge s’appelle « Port à L’anguille » – et s’arrête pour déjeuner. Sur le carnet, il suit une approche logique des lieux :


– il relève le nom de l’auberge et de son patron, inscrits sur la façade, une première fois « à la bonne matelotte Bertaut » (Carnet 12, f° 34), puis une seconde fois de manière plus précise « à la Bonne Matelotte Périer Gervais Bertaut » (Carnet 12, f° 32). Cet établissement a construit sa réputation sur la spécialité culinaire aux poissons, au point d’être répertorié dans le guide Joanne : « On peut aussi suivre le bord de la Seine à gauche et aller dîner aux Plâtreries (quinze minutes), localité renommée pour ses matelottes. » (Joanne, 208) ;
– il consigne le paysage extérieur avec soin, l’organisant par plans, du plus lointain au plus proche : « en face […] à gauche sur l’autre rive […] au loin […] Au 1er plan » (Carnet 12, f° 34) ;
– il retient l’économie locale : « bachots, boutiques à poisson […] Filets sur des batons » (Carnet 12, f° 33v°) ;
– il rapporte la particularité du lieu, l’humain avant le matériel : responsable de la maison, personnel de service, clientèle : « L’aubergiste α ses servantes […] une « Dame » qui est au premier […] une des servantes, blonde, charmante, à traits fins me sert, en chapeau de paille – une autre , tout à l’heure, tirait de l’eau à un puits […] elle était brune ou châtain – les cheveux roulés derrière la tête en petites tresses » (Carnet 12, f° 33) ; puis les éléments du décor intérieur : « Dans la salle de l’auberge caricature de Bellangé, portraits de 1830 Lamennais Odilon Barrot » (Carnet 12, f° 33v°), « Le papier de la salle où je déjeune représente des Chinois – en bas une large plinthe verte […] Aux murs de la salle avec les caricatures de genre de Bellangé batailles de Solférino Magenta » (Carnet 12, f° 32v° et f° 32).

Bon nombre de ces précisions et singularités s’insèrent dans le roman : Frédéric et Rosanette prennent un repas « dans une auberge face à la Seine » où « une matelote d’anguilles » leur est servie (És, 485), « plus loin, à gauche, le toit d’une maison faisait une tache rouge sur la rivière », sur la berge bordée de « joncs » « des perches plantées au bord pour tenir des filets » et « une fille en chapeau de paille tirait des seaux d’un puits » (És, 486).

10 quai des des Plâtreries, Samois-sur-Seine

L’intérêt de Flaubert pour la « Maison de Mr Pavie chalet hollandais avec une porte à toit de chaume – vases de faïence bleue sur les coins. » (Carnet 12, f° 33v°) peut s’expliquer par une curiosité artistique envers un phénomène culturel qui se développe vers 1850 autour de Fontainebleau et des bords de Seine – Samoreau, Héricy, Samois-sur-Seine, Melun – avec l’arrivée du chemin de fer : la construction par les bourgeois aisés de fastueuses villégiatures. Ces demeures de type manoir, villa, chalet, petit château, cottage, appelées « les Affolantes », sont d’une architecture qualifiée d’éclectique avec colombages, terrasses, balcons, patios, ornements. Les artistes, peintres, musiciens, écrivains – Degas, Bonnard, Renoir, Debussy, Saint-Saëns, Mallarmé – aiment se réunir dans ces villas à la belle saison. Le jardin d’agrément de la villa voisine de l’auberge, 10 quai des Plâtreries, « Ruissel-sous-Bois », est inscrit à l’inventaire général de la base Mérimée, ministère français de la Culture, référence IA77000105.

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