Mot

A SON AMI Degas, qui lui confiait un jour qu’il n’arrivait pas Ă  Ă©crire mais qu’il avait des idĂ©es, MallarmĂ© rĂ©pondit : Â«Ce n’est point avec des idĂ©es, mon cher Degas, que l’on fait des vers. C’est avec des mots.» 

MallarmĂ© avait raison. Mais lorsque Degas parlait d’idĂ©es, il pensait Ă  des discours intĂ©rieurs ou Ă  des images qui, après tout, auraient pu ĂŞtre exprimĂ©es par des mots . Mais ces mots, mais ces phrases intimes qu’il appelait ses idĂ©es, toutes ces intentions et ces perceptions de l’esprit, tout cela ne fait pas du vers. Il y a donc autre chose, une modification, une transformation, brusque ou non, spontanĂ©e ou non, laborieuse ou non, qui s’interpose, nĂ©cessairement, entre cette pensĂ©e fertile en idĂ©es, cette activitĂ© et cette multiplicitĂ© de questions et de solutions intĂ©rieures et puis ces des discours si diffĂ©rents des discours ordinaires qui composent le vers, si bizarrement ordonnĂ©s, qui ne correspondent Ă  aucun besoin, sinon Ă  celui qu’ils doivent se crĂ©er eux-mĂŞmes ; qui ne parlent toujours que des choses absentes ou des choses vĂ©cues profondĂ©ment et secrètement ; d’Ă©tranges discours qui semblent confectionnĂ©s par une autre personne que celui qui les dit, et s’adresser Ă  une autre personne que celui qui les entend. En somme, c’est une langue dans une langue.

— Paul ValĂ©ry , « PoĂ©sie et pensĂ©e abstraite », ThĂ©orie poĂ©tique et esthĂ©tique (1939) dans : Ĺ’uvres , vol. 1, p. 1324 (PlĂ©iade Ă©d. 1957)(SH/EH trad.)

  1. Etymologie
  2. Albert Thibaudet – La PoĂ©sie de StĂ©phane MallarmĂ©. Chapitre IV LES MOTS
  3. Donner un sens plus pur aux mots de la tribu… (Mallarmé)
  4. Voir aussi
Etymologie

(Xe siècle) (Linguistique) Du latin muttum (« grognementson Â») dĂ©rivĂ© de l’onomatopĂ©e mutmut (« murmure, son Ă  peine distinct Â») qui elle mĂŞme vient de l’onomatopĂ©e mu (« murmure Â»). Il est passĂ© du sens de « son Â» Ă  « son qui dĂ©crit une parole, un verbe Â», puis « parolediscours Â».(Informatique) Calque de l’anglais word (« mot Â»).

En savoir plus : https://fr.wiktionary.org/wiki/mot#:~:text=Fran%C3%A7ais-,%C3%89tymologie,puis%20%C2%AB%20parole%2C%20discours%20%C2%BB.

Albert Thibaudet – La PoĂ©sie de StĂ©phane MallarmĂ©. Chapitre IV LES MOTS
Albert Thibaudet, années 1930. Photo publiée en 1937 par la Société des amis des arts et des sciences de Tournus.

La Poésie de Stéphane Mallarmé

Albert Thibaudet critique littĂ©raire, historien et professeur français (1874 â€” 1936)

La Poésie de Stéphane Mallarmé

Gallimard, 1926 (1930 5e Ă©dition) (p.218-237).

â—„  Les Figures

Le Vers  â–ş

LES MOTS

Si MallarmĂ© Ă©crivit peu, son Ĺ“uvre rare nous donne la fleur d’un très grand labeur linguistique. Il s’attacha avec ferveur Ă  connaĂ®tre sa langue. Il se posa Ă  ce sujet les problèmes les plus dĂ©sespĂ©rants, les plus insolubles. La parole fut vraiment le soleil de son monde intelligible, sauf qu’il prĂ©fĂ©ra encore Ă  sa clartĂ© directe sa lumière rĂ©flĂ©chie, son clair de lune, qui est certain silence. Il eut plus que personne « le culte du vocable… lequel n’est, en dehors de toute doctrine, que la glorification de l’intimitĂ© mĂŞme de la race, en sa fleur, le parler Â»[1].

Le mot, pour lui, revĂŞtait une existence très prĂ©sente et presque hallucinatoire. Le DĂ©mon de l’Analogie nous met dans les mains une des clefs de sa « noble facultĂ© poĂ©tique Â». EnveloppĂ© de musique et de mystère, un mot souvent s’impose Ă  lui, non par sa signification, mais par son corps, qui est sa forme typographique, par son âme, qui est sa sonoritĂ©, ou par un secret plus intĂ©rieur encore qui ne prĂŞte pas Ă  MallarmĂ© d’autre concept que celui, vide et familier, de « hasard Â». Il est, et sans autre raison se lĂ©gitime par cette existence. Autour de lui s’évoquent d’autres mots et cristallise un vers, une strophe, un poème. (Et quelque chose d’analogue se passe d’ailleurs dans toute organisation poĂ©tique.) Mais il peut rester isolĂ©. Ainsi Palmes ! dans Don du Poème, qui paraĂ®t simplement un repos, un vide et comme un interrègne de l’imagination liĂ©e. Il s’expliquerait, si l’on veut, sur la page que rĂ©vèle l’aurore, comme une offrande de gloire solitaire et noble ; tout au moins il en propage, musical, le sentiment ; mais il a dĂ» s’imposer, comme la PĂ©nultième, du dehors, et sur le poème il flotte sans s’y mĂ©langer. Le travail postĂ©rieur ne vous permet pas de discerner, parmi les mots ensuite survenus, dans le jeu de l’esprit poĂ©tique et la disposition des rimes, le vocable initial. Pourtant il semble bien que le sonnet Ses purs ongles soit amĂ©nagĂ© sur le mot lampadophore. Plus curieusement,

Mes bouquins refermés sur le nom de Paphos

nous prĂ©sente le mĂŞme dessein que la PĂ©nultième — Est mortePaphos s’impose, comme une hallucination niĂ©e par l’esprit en mĂŞme temps qu’elle se produit aux sens. Paphos — Est mort. Les treize vers qui suivent dĂ©veloppent le Est mort selon un admirable motif de rĂŞve, jusqu’à l’éclat de l’image finale « la corde tendue de l’instrument de musique Â» fil qui porte comme son fruit de cendre impondĂ©rable le « sein brĂ»lĂ© d’une antique Amazone Â».

MallarmĂ© sent intensĂ©ment cette prĂ©sence des mots. Chacun, pour lui, semble s’isoler, « d’un lucide contour, lacune Â». On dirait que son regard Ă©trange, son Ĺ“il fin de diamant mĂ©ditatif et mobile, pĂ©nètre dans le papier jusqu’aux racines du mot, qu’en elles il s’ingĂ©nie et se perd. Il conçoit l’essentiel de la poĂ©sie comme le fait d’écarter toute connaissance, sauf « une piĂ©tĂ© aux vingt-quatre lettres, comme elles se sont, par le miracle de l’infinitĂ©, fixĂ©es en quelque langue, la sienne, puis un sens pour leurs symĂ©tries, action, reflet, jusqu’à une transfiguration en le terme surnaturel, qu’est le vers[2] Â».

« Il y a des mots que nous n’avions jamais entendus avant tel artiste qui les plaça de manière Ă  nous les rĂ©vĂ©ler dans toute leur beautĂ©. Â» Propos que lui attribue assez vraisemblablement M. Mauclair[3]. Pour que ces mots fussent entendus, l’exemple de Hugo et la technique du Parnasse avaient donnĂ© un moyen mĂ©canique, la rime. La rime riche leur confĂ©rait une valeur unique, les transfigurait dans un bain de musique. Mais la rime riche et significative ne fait que souligner par un trait d’archet final ce qu’en effet les poètes et les prosateurs ont pratiquĂ© comme un des secrets de leur art. A-t-on entendu le mot pluie avant d’avoir goĂ»tĂ© ce vers de Ronsard sur la rose :

Mais battue ou de pluye ou d’excessive ardeur,

Ă©prouvĂ©, en le son humide et gonflĂ© comme une motte de terre, isolĂ© entre des brèves peu accentuĂ©es, les longues ondĂ©es de juin sur les prĂ©s et les fleurs, coutumières au climat tourangeau ? Ainsi MallarmĂ©, comme tout bon poète, met Ă  bien des mots le nimbe sacrĂ©

Mordant au citron d’or de l’idéal amer.

(Le Guignon.)

De scintillations sitĂ´t le septuor.

(Ses purs ongles.)

Oh sache l’esprit de litige.

(Prose.)

Ă€ des glaciers attentatoire.

(M’introduire.)

Il a développé en des méandres subtils de réflexion le texte célèbre,

Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant.

« Ă€ toute la nature apparentĂ©, Ă©crit MallarmĂ© dans un livre scolaire, et se rapprochant ainsi de l’organisme dĂ©positaire de la vie, le mot prĂ©sente, dans ses voyelles et ses diphtongues, comme une chair, et dans ses consonnes comme une ossature dĂ©licate Ă  dissĂ©quer[4]. Â»

C’est cette dissection mĂŞme que son livre entreprend, non Ă  vrai dire sur le français : qui donc dissĂ©querait la femme qu’il aime ? mais sur une langue Ă©trangère, propre Ă  l’amphithéâtre, l’anglais. Les Mots Anglais reprĂ©sentent un fort travail, mais on ne peut se dĂ©fendre d’une stupeur en voyant que MallarmĂ© leur attribuait une fin pĂ©dagogique. Ce sont les imaginations du Cratyle (l’avait-il lu ?) ou mieux encore de M. de Piis. Il Ă©voque, de façon très platonicienne, une science qui, « possĂ©dant le vaste rĂ©pertoire des idiomes jamais parlĂ©s sur la terre, Ă©crira l’histoire des lettres de l’alphabet Ă  travers tous les âges, et quelle Ă©tait presque leur absolue signification, tantĂ´t devinĂ©e, tantĂ´t mĂ©connue par les hommes, crĂ©ateurs de mots Â». En attendant, veut-on quelques Ă©chantillons de son anatomie des consonnes ? (Il s’agit, ne l’oublions pas, des mots anglais.)

« Cause les sens divers et cependant liĂ©s secrètement tous, de production ou enfantement, de fĂ©conditĂ©, d’amplitude, de bouffissure et de courbure, de vantardise ; puis de masse ou d’ébullition et quelquefois de bontĂ© et de bĂ©nĂ©diction (malgrĂ© certains vocables…) significations plus ou moins impliquĂ©es par la labiale Ă©lĂ©mentaire[5] Â« Le dĂ©sir, comme satisfait par l, exprime avec ladite liquide, joie, lumière, etc., etc… De l’idĂ©e de glissement on passe aussi Ă  celle d’un accroissement par la poussĂ©e vĂ©gĂ©tale ou par tout autre mode ; avec r, enfin, il y aurait comme saisie de l’objet dĂ©sirĂ© avec l, ou besoin de l’écraser et le moudre[6]. Â»

Il y en a ainsi bien des pages. Le philologue sourira de ces puĂ©rilitĂ©s qui ne sont telles d’ailleurs que par leur exagĂ©ration et qui ont peut-ĂŞtre (reportez-vous Ă  Steinthal) un fond de vĂ©ritĂ©, mais elles nous Ă©clairent sur un poète. Elles attestent chez MallarmĂ© cette imagination visuelle très prĂ©cise qui s’est incorporĂ© tout le dĂ©tail matĂ©riel du livre. Elles donnent une atmosphère Ă  son hallucination du mot. Les remarques auxquelles, dans une page de voyage, Victor Hugo s’amuse sur la forme des lettres, viennent d’une source analogue. On n’est poète que parce qu’on a conservĂ© certaines habitudes d’enfance. Les lettres des mots, les majuscules initiales, disent aux enfants beaucoup de choses : pour eux nomina numina, et James Sully, dans ses Ă‰tudes sur l’Enfance, cite un petit garçon qui s’était pris d’une très grande et souvent exprimĂ©e sympathie pour « ce cher vieux W Â».

Un livre Ă©tait pour Taine un « palais d’idĂ©es Â». Une page est pour MallarmĂ© une chambre de mots, mieux une grotte de mots, comme celles des contes orientaux.

« Les mots, d’eux-mĂŞmes, s’exaltent Ă  mainte facette reconnue la plus rare, ou valent pour l’esprit, centre de suspens vibratoire ; qui les perçoit indĂ©pendamment de la suite ordinaire, projetĂ©s, en parois de grotte, tant que dure leur mobilitĂ© ou principe, Ă©tant ce qui ne se dit pas du discours : prompts tous, avant extinction, Ă  une rĂ©ciprocitĂ© de feux distante ou prĂ©sentĂ©e de biais comme contingence[7] Â».

Le mot usuel, celui du langage et des journaux, selon MallarmĂ©, ressemble si exactement Ă  une monnaie que le plus souvent mettre une pièce dans une main nous dispenserait de parler. La richesse de l’esprit n’est point en monnaies qui aient cours. Ainsi un Oriental au lieu de nos papiers de banque possède dans un coffre des pierres prĂ©cieuses ; — et des monnaies d’or il tourne l’emploi Ă  celui de bijoux pour ses femmes, MallarmĂ© admire en Beckford « le collectionneur se procurant les mots brillants et vrais et les maniant avec mĂŞme prodigalitĂ© et mĂŞme tact que des objets prĂ©cieux, extraits de fouilles[8] Â». Comme existent pour des monnaies anciennes l’usage de leur circulation et l’usage de leur beautĂ© propre, les mots comportent Ă  la fois ce qui se dit du discours, leur suite ordinaire, et « ce qui ne se dit pas du discours Â», l’éclat substantiel qui souligne, lucide contour, leur mystère, les reflets que sur eux, indĂ©pendamment des connexions techniques, allument les mots voisins.

De là, chez Mallarmé, ces touches sensuelles, ces taches de couleur, ces notations de nuances instantanées, ces interférences de reflets, toute cette vie matérielle des mots derrière laquelle se dissimule le schème logique, non comme une armature préconçue, mais comme le creux plus grossier d’un relief métallique.

La page mĂŞme que je viens de citer en est un exemple. Sa clartĂ© se lie si intimement Ă  la « poĂ©tique Â» qu’elle exprime, que pour la traduire, la dĂ©formant d’ailleurs, en logique liĂ©e, je suis obligĂ© de la prendre par le biais des images mĂŞmes qu’elle suggère, et en dehors desquelles elle n’est rien.

Et cette figure, donnĂ©e aux mots, de pierres prĂ©cieuses, revient chez MallarmĂ© avec une insistance bien caractĂ©ristique. Des noms transcrits littĂ©ralement par Leconte de Lisle dans ses traductions il dit : « Ces mots non traduits gardent le charme des bijoux authentiques dont un sculpteur enrichirait ses marbres purs[9] Â». Les mots « s’allument de reflets rĂ©ciproques comme une virtuelle traĂ®nĂ©e de feux sur des pierreries[10] Â». On reconnaĂ®t la boutique d’orfèvre oĂą, pour les Parnassiens, tenait le monde. Gautier, qui intitulait Ă‰maux et CamĂ©es un des livres que vĂ©nĂ©rait l’école Ă©crivait de Banville dans son Rapport de 1867 : « Banville a le sentiment de la beautĂ© des mots. Il les aime riches brillants et rares et il les place, sertis d’or, autour de son idĂ©e, comme un bracelet de pierreries autour d’un bras de femme Â». Ce sont ces fleurs de pierreries, mots du poète, que MallarmĂ© dans le Toast Funèbre suscite sur le tombeau de Gautier.

M. Maurras, en deux articles parus le lendemain de la mort du poète[11] raisonne son antipathie contre MallarmĂ© en le rattachant Ă  ce qu’il n’aime pas. « Il reprĂ©sente, l’ayant poussĂ© Ă  l’outrance, la perfection du système des parnassiens, et le dernier dĂ©veloppement de l’art romantique. Â» M. Maurras alors rappelle Hugo, la souverainetĂ© du mot : « Le mot jusque-lĂ  asservi tout au moins Ă  son sens, c’est-Ă -dire Ă  un certain objet qu’il reprĂ©sentait, est dĂ©sormais pris en lui-mĂŞme, uniquement choyĂ© pour sa valeur musicale, son coloris ou sa forme. De lĂ  l’indiffĂ©rence des Parnassiens au fond des sujets Ă©voquĂ©s. Ces messieurs se contentaient d’assortir des mots Ă  de certains thèmes et l’essentiel Ă©tait pour eux d’obtenir un assortiment rĂ©ussi. Â»

La poĂ©sie peut tout s’assimiler sous la beautĂ© des mots. Elle peut se passer de tout sauf de la beautĂ© des mots. Comme dans les pertes de la mĂ©moire, cela lui reste en dernier qui a Ă©tĂ© acquis en premier, et cela c’est le mot que tous, enfants, nous avons chantĂ© pour lui-mĂŞme avant de l’employer comme un signe. Et je ne crois pas qu’il faille ici nommer plus spĂ©cialement les Parnassiens, qui ne furent nullement indiffĂ©rents au fond des sujets, s’acharnèrent Ă  en chercher de rares, se firent historiens, furent bibliothĂ©caires et chartistes. Il faut en croire leurs Ĺ“uvres plus que leur dire. Dans leur boutique d’orfèvre, la marchandise ne vaut pas l’enseigne ; leurs assortiments de mots sont gĂ©nĂ©ralement pauvres, et je crois bien que parmi eux Heredia seul eut le sens propre et exubĂ©rant du mot. Et puis, prendre le mot en lui-mĂŞme, pour lui-mĂŞme, est bien un cas pathologique, mais MallarmĂ© dans le DĂ©mon de l’Analogie ne l’a pas prĂ©sentĂ© autrement. L’usage du mot, en toute poĂ©sie, comporte deux limites, dont l’une est tantĂ´t plus proche de lui, et tantĂ´t l’autre : c’est le sens de la phrase d’abord, c’est le vers ensuite, mot supĂ©rieur, Ă©largi, « le vers, dit MallarmĂ©, n’étant autre qu’un mot parfait, vaste, natif[12] Â». Les balancements, les ruptures et les rĂ©tablissements d’équilibre entre ces trois pouvoirs — mot, phrase et vers — font la vie poĂ©tique, Ă  l’image de la vie politique et de la vie psychologique. Et MallarmĂ© nous prĂ©sente une occasion rare d’étudier cette vie, non seulement dans le tissu rĂ©alisĂ© de sa poĂ©sie, mais dans la courbe de son Ă©volution.

Ses premières Ĺ“uvres le montrent dĂ©couragĂ© par la maigreur de sa veine, par la sĂ©cheresse de son dĂ©veloppement. C’est alors qu’il rĂŞve d’une poĂ©sie strictement formelle, d’un pur travail de mots. Je ne dis pas qu’il le pratique, mais qu’il le rĂŞve. Le poème Las de l’amer repos est son Art PoĂ©tique d’alors. ÉpuisĂ© par un travail stĂ©rile sous la lampe « qui sait pourtant son agonie Â» il veut « dĂ©laisser l’art vorace d’un pays cruel Â» et s’absorber minutieusement dans une peinture dĂ©licate avec amour suivie comme celle du « Chinois au cĹ“ur limpide et fin Â».

Serein je vais choisir un jeune paysage

Que je peindrais encor sur des tasses, distrait.

Une ligne d’azur mince et pâle serait

Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue ;

Un clair croissant perdu par une blanche nue

Trempe sa corne calme en la glace des eaux,

Non loin de trois grands cils d’êmeraude, roseaux.

Pas de tableau chargĂ©. Un ciel de porcelaine nue. Du blanc, le blanc vivant de la page intacte, — le blanc oĂą par un effort d’ingĂ©niositĂ©, de rĂ©flexion, de tourment intĂ©rieur, il idĂ©alisa son impuissance. Le « distrait Â» qui pointe au bout du vers comme un pied de ballerine, il le faut dĂ©jĂ  sentir, dĂ©tachĂ© en sa parabole d’absence, comme un pur vocable mallarmĂ©en. Il matĂ©rialise imperceptiblement et d’un point au crayon dĂ©signe tout cela qui reste intĂ©mĂ©rĂ©, la blancheur nue de la porcelaine Ă  laquelle se rĂ©fèrent et dans laquelle palpitent, plus dĂ©licates d’isolement, les très menues lignes Ă©parses, lac, croissant, roseaux, sans que rien transgresse les bords de la tasse fine (et pour l’artiste alors rien n’est d’autre dans l’univers). Distrait dĂ©finit, en le situant dans le poète, le rapport des lac, croissant, roseaux, au milieu blanc, entre eux circulant, qu’ils respirent. C’est l’art que condensera encore (reconnaissez le retour du procĂ©dĂ©) le

Salut,
Solitude, récif, étoile,
À n’importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile.

Joignez Ă  ces images celle des fleurs dĂ©tachĂ©es « parmi l’heure et le rayon du jour Â», celles des pierreries solitaires entre leurs feux mutuels, et vous avez, semble-t-il Ă  l’état de symbole, la pointe extrĂŞme de l’esthĂ©tique des mots seuls, moins parnassienne qu’hugolienne, le dernier « rameau subtil demeurĂ© les vrais bois mĂŞmes Â».

Apparence seulement. Cette poésie des mots purs, retirée du bain oratoire, puis descriptif, où la tinrent en suspension le romantisme et le Parnasse, elle ne nous est pas tout à fait inconnue, mais bien plutôt qu’ailleurs nous la trouverions dans le symbolisme même, dans les premiers vers de M. Stuart Merrill, ou encore de Jean Moréas

Les cerfs s’en sont allés, la flèche emmi les cornes.
Aux durs accords des cors les cerfs s’en sont allés.

Je n’oserais dire que MallarmĂ© lui-mĂŞme s’en soit expliquĂ©, mais enfin il a voulu s’en expliquer, et il s’est dĂ©fendu d’avoir rĂ©alisĂ© une poĂ©sie de mots. Ces lignes, rĂ©ponse dans l’EnquĂŞte de Jules Huret, nous Ă©clairent suffisamment. « L’enfantillage de la littĂ©rature jusqu’ici a Ă©tĂ© de croire, par exemple, que choisir un certain nombre de pierres prĂ©cieuses et en mettre les noms sur le papier, mĂŞme très bien, c’était faire des pierres prĂ©cieuses. Eh bien non. La poĂ©sie consistant Ă  crĂ©er, il faut prendre dans l’âme humaine des Ă©tats, des lueurs d’une puretĂ© si absolue que bien chantĂ©s et bien mis en lumière, cela constitue en effet les joyaux de l’homme : lĂ  il y a symbole, il y a crĂ©ation, et le mot poĂ©sie a ici son sens : c’est, en somme, la seule crĂ©ation humaine possible. Et si, vĂ©ritablement, les pierres prĂ©cieuses dont on se pare ne manifestent pas un Ă©tat d’âme, c’est indĂ»ment qu’on s’en pare Â».

Il est bien vrai que le mot n’a pas pour lui comme il l’a pour les descriptifs une valeur consubstantielle à l’objet qu’il évoque. Il n’a pas non plus cette valeur de sonorité pure, comme celle que l’on trouverait chez les poètes symbolistes que j’ai cités, ou dans les strophes si vainement splendides d’Emmanuel Signoret. La valeur du mot dépend moins du sens qu’il implique pour la pensée, moins du son qu’il rend à l’oreille, que de tout cela qu’il évoque, des lointains qu’il suscite, de la vapeur fuyante où il se dégrade. C’est dans ce sens que doit s’entendre l’image des reflets mutuels dont s’éclairent les pierreries. On saisira mieux si on compare ici Mallarmé avec les Épigones du Parnasse. Lisez un sonnet de Heredia, au hasard.

A l’ombre de la voĂ»te en fleur des catalpas
Et des tulipiers noirs qu’Ă©toile un blanc pĂ©tale,
Il ne repose point dans la terre fatale ;
La Floride conquise a manqué sous ses pas.

Un vil tombeau messied à de pareils trépas.
Linceul du ConquĂ©rant de l’Inde Occidentale,
Tout le MeschacĂ©bĂ© par-dessus lui s’Ă©tale.
Le Peau-Rouge et l’ours gris ne le troubleront pas.

Il dort au lit profond creusé par les eaux vierges.
Qu’importe un monument funĂ©raire, des cierges,
Le psaume et la chapelle ardente et l’ex-voto ?

Puisque le vent du Nord, parmi les cyprières,
Pleure et chante Ă  jamais d’Ă©ternelles prières
Sur le Grand Fleuve où gît Hemando de Soto.

C’est le tombeau du Conquistador. Placez à côté celui du Poète.

Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change,
Le Poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix Ă©trange !

Eux, comme un vil sursaut d’hydre oyant jadis l’ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.

Du sol et de la nue hostiles, Ă´ grief!
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s’orne.

Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur
Que ce granit du moins montre Ă  jamais sa borne
Aux noirs vols du blasphème épars dans le futur.

Du sonnet parnassien, la plus grande part de la beautĂ© est faite des mots rares, exacts et pittoresques. Pas un soupçon de cheville. Une prose descriptive pourrait rompre le rythme du vers, elle n’aurait pas un seul mot Ă  changer. Chacun de ces mots dit splendidement et avec plĂ©nitude tout ce qu’il veut dire, il Ă©quivaut formellement Ă  l’objet. La perfection de cette Ă©quivalence est rĂ©alisĂ©e, en principe, par les noms propres, qui n’admettent, Ă  cĂ´tĂ© du leur, pas d’autre sens Ă©voquĂ©. De lĂ  leur Ă©clat dans la poĂ©sie parnassienne, la dilection avec laquelle ils sont cueillis, toute cette Armeria somptueuse, salle Ă  manger d’Éviradnus, qui s’allie parfaitement aux goĂ»ts historiques de l’école. Les mots de cette poĂ©sie, immobilisĂ©s en un sens clair, plastique, sont des points d’arrĂŞts, des images au repos.

Chez MallarmĂ© au contraire le mot est toujours pris de profil dans quelque acception rare. Au lieu de dire tout ce qu’il veut dire, il ne dit pas tout ce qu’il peut dire. Il n’équivaut pas Ă  son objet, mais Ă  quelque sujet qui penserait sous un angle personnel cet objet. MallarmĂ© ne se soucie pas de la beautĂ© sonore des noms propres : il ne les emploie que pour les taire aussitĂ´t, comme Ă  la fin de la Prose pour des Esseintes. Ses mots sont des centres de divergence d’oĂą se disperse un sens musical, je ne dis pas un son musical. Un mot est une image qui se dĂ©fait dans la pensĂ©e mouvante.

Il en est ainsi de presque tous les mots essentiels du sonnet sur Poe, — sauf voix Ă©trange amenĂ© par la rime. Grief forme un bel et pur type de mot mallarmĂ©en. DĂ©sastre a malheureusement, par son pluriel, traĂ®nĂ© Ă  des fins de vers. Surtout ces mots ne nomment pas, pour les faire, joyaux verbaux, des pierres prĂ©cieuses ; mais aucun, mĂŞme les plus matĂ©riels, hydre, ange, tribu, sol, nue, bas-relief, tombe, bloc, granit, borne, n’existe par lui-mĂŞme ; il existe par l’état d’âme sous-jacent qu’il indique, il est placĂ© en porte-Ă -faux, on en trouve le sens allusif par une sorte de mouvement tournant. LĂ , « il y a symbole, il y a crĂ©ation Â». C’est toujours notre idĂ©e qui sculpte le bas-relief. J’ai citĂ© un sonnet connu, et qui peut se comparer de près Ă  un sonnet parnassien. Mais tous les derniers sonnets, d’un mallarmisme plus concentrĂ©, plus inflexible et plus nu, offriraient des dĂ©monstrations encore plus convaincantes.

J’y cueille cet autre terme de comparaison, curieux. Ce sont les deux tercets du sonnet : Tout orgueil fume-t-il du soir.

Affres du passé nécessaires
Agrippant comme avec des serres
Le sépulcre de désaveu

Sous un marbre lourd qu’elle isole
Ne s’allume pas d’autre feu
Que la fulgurante console.

Ils allĂ©gorisent une console : les cuivres brillent sous les reflets d’un feu qui s’éteint, comme des griffes, comme une logique du passĂ© irrĂ©vocable qui saisit du bois la masse obscurcie et vague ; le bois, forme de sĂ©pulcre, tord en arrière le dĂ©saveu impuissant de cette nĂ©cessitĂ©, de cette règle claire et froide, qui l’assiègent. Tableau hollandais de cuivres dans l’ombre, qui dĂ©gagent un symbole. Or les deux tercets expriment la mĂŞme image, le premier en termes mallarmĂ©ens, le second en termes ordinaires, plastiques, et qu’avouerait un Parnassien. On a dans cette fin de sonnet une sorte d’inscription bilingue, unique je crois chez MallarmĂ© (n’y aurait-il pas pensĂ© en l’écrivant ?) Les vers, et presque les mots, se correspondent, deux par deux, invertis en reflet : 3 et 4, 2 et 5, 1 et 6.

La position instable et les significations dĂ©tournĂ©es de ces mots paraissent communiquer Ă  MallarmĂ© une perpĂ©tuelle inquiĂ©tude. Il remarque qu’il est très rare qu’un poète sache, outre la sienne, quelque langue. « NĂ©cessaire infirmitĂ© peut-ĂŞtre qui renforce, chez eux, l’illusion qu’un objet profĂ©rĂ© de la seule façon qu’à leur su il se nomme jaillit natif[13] Â». Poète muni de deux langages, se rĂ©fĂ©rant frĂ©quemment Ă  l’anglais, il paraĂ®t chercher par delĂ  ces langues le mot qui avec une puretĂ© de source « jaillit natif Â». Il s’attache Ă  des Ă©lĂ©ments visuels qui ne dĂ©pendent pas de la langue parlĂ©e, la ponctuation, les blancs. Il semble croire, en platonicien, Ă  l’existence idĂ©ale d’une langue unique et parfaite, qui manque. Et peut-ĂŞtre cette existence idĂ©ale, sein brĂ»lĂ© de l’Amazone, est-elle faite de ce manque mĂŞme. « Ă€ l’égal de crĂ©er : la notion d’un objet, Ă©chappant, qui fait dĂ©faut[14] Â». Nous pensons avec des mots, mais « la diversitĂ© sur terre, des idiomes empĂŞche personne de profĂ©rer les mots qui, sinon, se trouveraient, par une frappe unique, elle-mĂŞme matĂ©riellement la vĂ©ritĂ©[15] Â». Ce qui signifie que dans la multiplicitĂ© des langues, dans le hasard qui subsiste en chaque langue, les diffĂ©rentes formes de la vĂ©ritĂ© linguistique sont fragmentĂ©es. Un mot, dans une langue idĂ©ale, nous donnerait l’intuition que de tout temps il a Ă©tĂ© fait pour le sens qu’il exprime. Il apparaĂ®trait Ĺ“uvre non de convention, de « hasard Â», mais de nĂ©cessitĂ©. On reconnaĂ®t la doctrine du Cratyle, si bien apparentĂ©e au reste du platonisme. « Mon sens regrette que le discours dĂ©faille Ă  exprimer les objets par des touches y rĂ©pondant en coloris ou en allure, lesquelles existent dans l’instrument de la voix, parmi les langages et quelquefois chez un. Ă€ cĂ´tĂ© d’ombre opaque tĂ©nèbres fonce peu ; quelle dĂ©ception devant la perversitĂ© confĂ©rant Ă  jour comme Ă  nuit, contradictoirement, des timbres obscur ici, lĂ  clair[16] Â». Le vers a pour fonction de recrĂ©er cette langue idĂ©ale, de confĂ©rer au mot, sous son rayonnement mĂŞme, son poids et sa profondeur. Il « remunère le dĂ©faut des langues, complĂ©ment supĂ©rieur Â». IdĂ©e lumineuse et juste qui Ă©claire, me semble-t-il, la technique du vers en la rapprochant de celle de la peinture ; les mots dans le vers, comme les couleurs dans un tableau, deviennent des valeurs. On le ferait sentir en prenant comme exemples les mots mĂŞmes que cite MallarmĂ©. Le timbre obscur de jour s’éclaircira dans un vers en monosyllabes aux interstices baignĂ©s de lumière.

Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur.

Nuit se foncera par un entourage de mots graves ou par une rĂ©pĂ©tition comme dans ces vers de VictorHugo…

Une nuit (c’est toujours la nuit dans le tombeau)
Prions, voici la nuit, la nuit grave et sereine.

Mais la nuit transparente, de clarté douce, s’exprima aussi par des touches monosyllabiques et des syllabes claires.

La nuit de l’eau dans l’ombre argente la surface.

Ainsi, le fait que, poĂ©tiquement, le vers, système de rapports, et non le mot, existe, que le vrai mot est le mot intĂ©gral et non le mot de dĂ©tail, signifie ceci : le mot constitue essentiellement une puissance de suggestion, il exerce sa suggestion sur les mots voisins avant de l’exercer par leur intermĂ©diaire sur le lecteur. Mais, entre le mot et le vers, il y a un intermĂ©diaire, un Ă©chafaudage nĂ©cessaire, c’est la phrase grammaticale. Tout vers est en mĂŞme temps une phrase. Et voilĂ  ce qui fait pour MallarmĂ© le scandale poĂ©tique. Son Art poĂ©tique, celui qu’expriment les pages de prose citĂ©es plus haut, Las de l’amer repos, le Toast Funèbre, la Prose pour des Esseintes, consiste Ă  purifier le vers non, comme on l’a cru, de sa signification rĂ©elle, mais de ce qui dans cette signification appartient Ă  la phrase, Ă  la prose. Et sur sa prose mĂŞme cette conception du vers a influĂ© pour lui faire un style. La loi sera alors celle-ci : prĂ©dominance des substantifs, des touches ou des taches colorĂ©es, absence, autant que possible, des mots qui matĂ©rialisent les rapports en objets au lieu de les confier Ă  la pensĂ©e active du lecteur. L’ennemi Ă  exorciser reste le dĂ©veloppement oratoire. Il semble que MallarmĂ© soit gĂŞnĂ© dans une langue Ă  flexion, que son Ă©criture aussi veuille

Imiter le Chinois au cœur limpide et fin.

Son idĂ©al serait des caractères juxtaposĂ©s, sans phrase ni grammaire, oĂą l’ordre syntaxique ne dĂ©formerait pas la puretĂ© des mots, oĂą l’esprit de la syntaxe serait chez le lecteur, non la rĂ©alitĂ© de la syntaxe sur le papier. MĂŞme le pluriel, qui attente au mot, est souvent Ă©vitĂ©, remplacĂ© par l’exposant maint, qui idĂ©alise en quelque sorte le nombre. Pareillement, des formes verbales, la plus employĂ©e est l’infinitif. Tout cela n’apparaĂ®t pas encore de façon patente dans ses premiers poèmes. Pourtant Victor Hugo ayant dit dans le Sacre de la Femme

Des avalanches d’or s’écroulaient dans l’azur,

MallarmĂ©, par une rencontre probablement, Ă©crit dans les Fleurs :

Des avalanches d’or du vieil azur, au jour
Premier.

C’est précisément le verbe qui a disparu comme inutile, descriptif, oratoire.

Si nous passons au dĂ©tail de ses mots, nous sommes frappĂ©s de son horreur du clichĂ©. Je ne sais s’il a, par son effort constant, rĂ©alisĂ© le paradoxe d’écrire absolument sans clichĂ©s. Je vois sur les premiers Poèmes quelque abus de la syllabe sonore et mĂ©tallique : d’or, joaillerie parnassienne un peu facile. Dans le poème en prose Frisson d’Hiver, il Ă©crit : « N’as-tu pas dĂ©sirĂ©, ma sĹ“ur au regard de jadis, qu’en un de mes poèmes apparussent ces mots : La grâce des choses fanĂ©es ? Â» Et malgrĂ© la fidĂ©litĂ© Ă  remplir le vĹ“u d’une femme aimĂ©e, il ne s’est jamais rĂ©solu Ă  inscrire dans quelque poème public une expression dont usent volontiers les confĂ©renciers pour dames. C’est jusqu’au style très exclusivement qu’il goĂ»tait cette sorte de grâce. Peut-ĂŞtre pourtant le mot lui resta-t-il, car il l’emploie dans Don du Poème.

Avec le doigt fané presseras-tu le sein
Par qui coule en blancheur sibylline la femme,

mais avec une prĂ©cision originale et un souci tourmentĂ© de crĂ©er : il s’agit de marquer le contraste de la chair, au doigt, usuelle, travailleuse, un peu jaunie, avec le jaillissement lilial, la pure blancheur du sein.

MallarmĂ© ne francise pas des mots latins, selon la mĂ©thode de l’écolier limousin, usitĂ©e sans succès vers 1889 dans les revues « jeunes Â». Mais, amateur de langue neuve, il a le goĂ»t des mots et des expressions repris en leur sens Ă©tymologique et exact, lorsque ce sens, dĂ©laissĂ© par l’usage est devenu d’apparence excentrique et prĂ©cieuse : ainsi authentique, en tant que. Il reprĂ©sente un peu cet effort Ă©rudit et artificiel, qui a d’ailleurs propagĂ© une vĂ©gĂ©tation rĂ©cente de clichĂ©s, cette constante rĂ©fĂ©rence, pour en dĂ©duire une signification plus pure, au type latin des mots. Je dis bien dĂ©duire, et il n’est pas certain que ce soit lĂ  un rajeunissement, un baptĂŞme des mots français par de l’eau fraĂ®che ; peut-ĂŞtre est-ce sur leur front une cendre inquiĂ©tante par laquelle semblent les rappeler leurs pères ensevelis de Rome. Ainsi « les roues assoupissant l’interjection de fleurs Â», « l’effort Ă  profĂ©rer un vocable Â», « une nuditĂ© de hĂ©ros tendre diffame[17] Â». « Cent affiches s’assimilant l’or incompris des jours Â», « Ne divulgue pas du fait d’un aboi indiffĂ©rent l’ombre ici insinuĂ©e[18]. Â» Ce n’est pas autrement, mais c’est avec un sens plus robuste des ressorts de la langue que Victor Hugo Ă©crit :

Tout avait la figure intègre du bonheur…
C’est trop peu d’être blanc, le lys était candide…

MallarmĂ© transfère volontiers une Ă©pithète du sens d’objet au sens d’agent :

Des dormeuses parmi leurs seuls bras hasardeux,

entendez jetés au hasard, les enlaçant confusément.

Figurent un souhait de tes sens fabuleux,

entendez non objet de fable, mais qui engendrent des fables. Et rien de plus naturel dans une poésie où les mots sont des foyers de suggestion.

Comme tout poète il se plaĂ®t Ă  certains mots, qui reviennent dans sa prose autant que dans ses vers et forment, reconnus, des noyaux lumineux. Ce sont parfois de vieux restes parnassiens, des lambeaux de rime incorporĂ©s dans le vers comme dĂ©sastre, — des mots dont, par une heureuse rencontre, le sens et la portĂ©e demeurent consubstantiels Ă  leur sonoritĂ© : tel considĂ©rable, terme en effet ample et Ă©toffĂ©, et qui lui sert souvent de superlatif de grandeur. La gerbe de fusĂ©es, un soir de fĂŞte nationale, est un « considĂ©rable emblème d’or et de moissons[19]. Â»

S’il ne fait ton princier amant
Dans la considérable touffe
Expirer comme un diamant
Le cri des gloires qu’il étouffe.

BouffĂ©e aussi, en lequel il goĂ»te une harmonie pareille du signe Ă  ce qu’il signifie, et que Chateaubriand, en fin connaisseur de mots, avait dĂ©jĂ  apprĂ©ciĂ© : « Bonaparte dont la bouffĂ©e gĂ©nĂ©reuse Ă©tait exhalĂ©e. Â» — Furie, gĂ©nĂ©ralement la conviction, l’ardeur et l’angoisse du gĂ©nie qui travaille, — Maint si frĂ©quent. — Les mots nĂ©gatifs, qui expriment, avec une ferveur sous une paupière baissĂ©e, un repos, un silence, un vide, nonchaloir, absence, fuite. — Des mots qui mettent autour d’un terme usuel plus d’hermĂ©tisme rare : grimoire, dĂ©suĂ©tude. — Laps, pris absolument, qui Ă©pouse si juste le cours silencieux du temps.

Dans maint, laps, pli, il aime sans doute ces monosyllabes coulants et silencieux, sortes de larmes de saint Laurent, qui font la beautĂ© de la poĂ©sie anglaise. Mais par quelle perversitĂ© cet artiste dĂ©licat des mots paraĂ®t-il rechercher, dans sa prose, certains termes vraiment affreux ? Est-ce pour la vider davantage d’harmonie oratoire ? Que font lĂ  ces deux bottes reprises aux gendarmes de Jules Moinaux : « Il leur fallait s’amuser nonobstant[20]. Â» « SubsĂ©quemment aux assauts d’un mĂ©diocre dĂ©vergondage[21] Â», — ou des vocables comme « circonstanciaient sa beautĂ©[22] Â», « poursuivre une jouissance dans la diffĂ©renciation de quelques brins d’herbe[23] Â» ? Pourquoi par « une simple adjonction orchestrale[24] Â» Ă©voquer sous son ceinturon de garde national l’adjonction des capacitĂ©s ? Et l’on pose un pied nu sur un tesson de bouteille sale quand, aux pages 91 et 155 de Divagations, on rencontre le mot, ornement de la langue Ă©lectorale et parlementaire : compromission.

« Cratyle a raison de dire qu’il existe des noms naturels aux choses, et que tout homme n’est pas un artisan de noms, mais que l’est celui-lĂ  seul qui considère quel nom est naturellement propre Ă  chaque chose et qui sait en reproduire l’IdĂ©e dans les lettres et les syllabes Â». Ainsi parle Platon dans le Cratyle. Telle est la pensĂ©e de MallarmĂ©, la raison de son goĂ»t instinctif pour certains mots qui semblent reproduire en leurs lettres et en leurs syllabes leur IdĂ©e mĂŞme. Mais entre les Ă©lĂ©ments des mots une telle concordance n’existe que par la plus rare exception. C’est au poète, seul artisan de noms qu’il appartient d’en rĂ©aliser la plĂ©nitude. Or son art ne s’exerce que sur ces groupes de noms qui sont les vers. Comme l’individu isolĂ© n’est selon Comte qu’une abstraction sociale, le mot, dont heureusement j’ai très mal rĂ©ussi Ă  isoler l’étude, n’est qu’une abstraction rythmique. Le vrai mot c’est le vers, et ces lignes de MallarmĂ© continuent exactement celles de Platon : « Le vers qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, Ă©tranger Ă  la langue et comme incantatoire, achève cet isolement de la parole : niant, d’un trait souverain, le hasard demeurĂ© aux termes malgrĂ© l’artifice de leur retrempe alternĂ©e en le sens et la sonoritĂ©, et vous cause cette surprise de n’avoir ouĂŻ jamais tel fragment ordinaire d’élocution, en mĂŞme temps que la rĂ©miniscence de l’objet nommĂ© baigne dans une neuve atmosphère[25]. Â»


  1. ↑ Villiers, p. 35.
  2. ↑ La Musique et les Lettres, p. 42.
  3. ↑ Le Soleil des Morts, p. 91.
  4. ↑ Les Mots Anglais, p 7.
  5. ↑ Les Mots Anglais, p. 65.
  6. ↑ Les Mots Anglais, p. 89.
  7. ↑ Divagations, p 290.
  8. ↑ Divagations, p. 103.
  9. ↑ Les Dieux de la Grèce, p. 294.
  10. ↑ Divagations, p. 246.
  11. ↑ Revue EncyclopĂ©dique 1898, p. 904 — et Soleil 15 septembre 1893,
  12. ↑ Villiers, p. 34.
  13. ↑ Divagations, p. 112.
  14. ↑ La Musique et les Lettres, p. 46.
  15. ↑ Divagations, p. 242.
  16. ↑ Divagations, p. 242.
  17. ↑ La DĂ©lĂ©gation et les Lettres, p. 46.
  18. ↑ La Gloire.
  19. ↑ Villiers, p. 52.
  20. ↑ Divagations, p. 93.
  21. ↑ Divagations, p. 28.
  22. ↑ Divagations, p. 31.
  23. ↑ Divagations, p. 41.
  24. ↑ Divagations, p. 144.
  25. ↑ Divagations, p. 251.

â—„  Les Figures

Le Vers  â–ş

Donner un sens plus pur aux mots de la tribu… (Mallarmé)

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