Mallarmé et Verlaine

Paul Verlaine, Bibi-la-Purée et Stéphane Mallarmé au café Procope. Serafino Macchiati, 1890

  1. Paul Verlaine et Stéphane Mallarmé
  2. Petite visite à Valvins
  3. Autobiographie. Lettre à Verlaine / Mallarmé
  4. Médaillons et portraits en pied
  5. Stéphane Mallarmé par Verlaine
  6. Un témoignage des mardis littéraires
  7.  Verlaine et Mallarmé par Jean-Michel Maulpoix
  8. Les Poùtes maudits – Verlaine
  9. Voir aussi

Paul Verlaine et Stéphane Mallarmé
Alcide Allevy, Photographie de Verlaine en buste
Alcide Allevy, Photographie de Verlaine en buste, 1883, inv. 994.5.1, Coll. MDSM, Vulaines-sur-Seine,©musée départemental Stéphane Mallarmé

Les deux poĂštes entrent en relation en 1866 Ă  propos des PoĂšmes saturniens de Verlaine. Ils se voient dĂšs lors frĂ©quemment au cafĂ© Vachette, chez l’éditeur Vanier et Ă  l’hĂŽpital Broussais et Ă©prouvent l’un pour l’autre une admiration rĂ©ciproque.

Paul Verlaine invite dĂšs 1872 MallarmĂ© aux « mercredis » qu’il inaugure rue Nicolet, et frĂ©quente lui-mĂȘme, plus ou moins assidĂ»ment, les « mardis » de la rue de Rome.

Verlaine consacre un chapitre Ă  MallarmĂ© dans Les PoĂštes maudits publiĂ© en 1884 et rĂ©dige la biographie de MallarmĂ© pour la collection Les Hommes d’aujourd’hui.

MallarmĂ© est profondĂ©ment affectĂ© par la mort de Verlaine survenue le 8 janvier 1896. Pour le Journal du 10 janvier 1896, MallarmĂ© interrogĂ© par Georges Docquois dit de Verlaine : « (
) Avec lui, je ne sentais pas rĂ©ellement le contact. Je l’aimais pourtant (
) Â».

https://www.musee-mallarme.fr/fr/paul-verlaine-stephane-mallarme-au-cours-de-lun-des-mardis

Petite visite Ă  Valvins

« J’oubliais mes fugues, aussitĂŽt que pris de trop de fatigue d’esprit, sur le bord de la Seine et de la forĂȘt de Fontainebleau, en un lieu le mĂȘme depuis des annĂ©es : lĂ  je m’apparais tout diffĂ©rent, Ă©pris de la seule navigation fluviale. J’honore la riviĂšre, qui laisse s’engouffrer dans son eau des journĂ©es entiĂšres sans qu’on ait l’impression de les avoir perdues, ni une ombre de remords. Simple promeneur en yoles d’acajou, mais voilier avec furie, trĂšs-fier de sa flottille. Â»

Cet extrait de la lettre Ă  Verlaine du 16 novembre 1885 a Ă©tĂ© choisi par la musĂ©e MallarmĂ© pour figurer sur le panneau situĂ© Ă  l’entrĂ©e de la maison de Stephane MallarmĂ© et devant la Seine.

Lettre Ă  Verlaine du 16 novembre 1885

Autobiographie. Lettre à Verlaine / Mallarmé

Autobiographie : lettre à Verlaine / Stéphane Mallarmé ; [ill. de Edouard Manet et Paul Gauguin]Mallarmé, Stéphane (1842-1898). Auteur du texte

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Paris, lundi 16 novembre 1885.

Mon cher Verlaine,

Je suis en retard avec vous, parce que j’ai recherchĂ© ce que j’avais prĂȘtĂ©, un peu de cĂŽtĂ© et d’autre, au diable, de l’Ɠuvre inĂ©dite de Villiers. Ci-joint le presque rien que je possĂšde.

Mais des renseignements prĂ©cis sur ce cher et vieux fugace, je n’en ai pas : son adresse mĂȘme, je l’ignore ; nos deux mains se retrouvent l’une dans l’autre, comme desserrĂ©es de la veille, au dĂ©tour d’une rue, tous les ans, parce qu’il existe un Dieu. À part cela, il serait exact aux rendez-vous et, le jour oĂč, pour les Hommes d’Aujourd’hui, aussi bien que pour les PoĂštes Maudits, vous voudrez, allant mieux, le rencontrer chez Vanier, avec qui il va ĂȘtre en affaires pour la publication d’AxĂ«l, nul doute, je le connais, aucun doute, qu’il ne soit lĂ  Ă  l’heure dite. LittĂ©rairement, personne de plus ponctuel que lui : c’est donc Ă  Vanier Ă  obtenir d’abord son adresse, de M. Darzens qui l’a jusqu’ici reprĂ©sentĂ© prĂšs de cet Ă©diteur gracieux.

Si rien de tout cela n’aboutissait, un jour, un mercredi notamment, j’irais vous trouver Ă  la tombĂ©e de la nuit ; et, en causant, il nous viendrait Ă  l’un comme Ă  l’autre, des dĂ©tails biographiques qui m’échappent aujourd’hui ; pas l’état civil, par exemple, dates, etc., que seul connaĂźt l’homme en cause.

Je passe Ă  moi.

Oui, nĂ© Ă  Paris, le 18 mars 1842, dans la rue appelĂ©e aujourd’hui passage LaferriĂšre. Mes familles paternelle et maternelle prĂ©sentaient, depuis la RĂ©volution, une suite ininterrompue de fonctionnaires dans l’Administration de l’Enregistrement ; et bien qu’ils y eussent occupĂ© presque toujours de hauts emplois, j’ai esquivĂ© cette carriĂšre Ă  laquelle on me destina dĂšs les langes. Je retrouve trace du goĂ»t de tenir une plume, pour autre chose qu’enregistrer des actes, chez plusieurs de mes ascendants : l’un, avant la crĂ©ation de l’Enregistrement sans doute, fut syndic des Libraires sous Louis XVI, et son nom m’est apparu au bas du PrivilĂšge du roi placĂ© en tĂȘte de l’édition originelle française du Vathek de Beckford que j’ai rĂ©imprimĂ©. Un autre Ă©crivait des vers badins dans les Almanachs des Muses et les Étrennes aux Dames. J’ai connu enfant, dans le vieil intĂ©rieur de bourgeoisie parisienne familial, M. Magnien, un arriĂšre-petit-cousin, qui avait publiĂ© un volume romantique Ă  toute criniĂšre appelĂ© Ange ou DĂ©mon, lequel reparaĂźt quelquefois cotĂ© cher dans les catalogues de bouquinistes que je reçois.

Je disais famille parisienne, tout Ă  l’heure, parce qu’on a toujours habitĂ© Paris ; mais les origines sont bourguignonnes, lorraines aussi et mĂȘme hollandaises.

J’ai perdu tout enfant, Ă  sept ans, ma mĂšre, adorĂ© d’une grand’mĂšre qui m’éleva d’abord ; puis j’ai traversĂ© bien des pensions et lycĂ©es, d’ñme lamartinienne avec un secret dĂ©sir de remplacer, un jour, BĂ©ranger, parce que je l’avais rencontrĂ© dans une maison amie. Il paraĂźt que c’était trop compliquĂ© pour ĂȘtre mis Ă  exĂ©cution, mais j’ai longtemps essayĂ© dans cent petits cahiers de vers qui m’ont toujours Ă©tĂ© confisquĂ©s, si j’ai bonne mĂ©moire.

Il n’y avait pas, vous le savez, pour un poĂšte Ă  vivre de son art mĂȘme en l’abaissant de plusieurs crans, quand je suis entrĂ© dans la vie ; et je ne l’ai jamais regrettĂ©. Ayant appris l’anglais simplement pour mieux lire Poe, je suis parti Ă  vingt ans en Angleterre, afin de fuir, principalement ; mais aussi pour parler la langue, et l’enseigner dans un coin, tranquille et sans autre gagne-pain obligĂ© : je m’étais mariĂ© et cela pressait.

Aujourd’hui, voilĂ  plus de vingt ans et malgrĂ© la perte de tant d’heures, je crois, avec tristesse, que j’ai bien fait. C’est que, Ă  part les morceaux de prose et les vers de ma jeunesse et la suite, qui y faisait Ă©cho, publiĂ©e un peu partout, chaque fois que paraissaient les premiers numĂ©ros d’une Revue LittĂ©raire, j’ai toujours rĂȘvĂ© et tentĂ© autre chose, avec une patience d’alchimiste, prĂȘt Ă  y sacrifier toute vanitĂ© et toute satisfaction, comme on brĂ»lait jadis son mobilier et les poutres de son toit, pour alimenter le fourneau du Grand ƒuvre. Quoi ? c’est difficile Ă  dire : un livre, tout bonnement, en maints tomes, un livre qui soit un livre, architectural et prĂ©mĂ©ditĂ©, et non un recueil des inspirations de hasard, fussent-elles merveilleuses
 J’irai plus loin, je dirai : le Livre, persuadĂ© qu’au fond il n’y en a qu’un, tentĂ© Ă  son insu par quiconque a Ă©crit, mĂȘme les GĂ©nies. L’explication orphique de la Terre, qui est le seul devoir du poĂšte et le jeu littĂ©raire par excellence : car le rythme mĂȘme du livre, alors impersonnel et vivant, jusque dans sa pagination, se juxtapose aux Ă©quations de ce rĂȘve, ou Ode.

VoilĂ  l’aveu de mon vice, mis Ă  nu, cher ami, que mille fois j’ai rejetĂ©, l’esprit meurtri ou las, mais cela me possĂšde et je rĂ©ussirai peut-ĂȘtre ; non pas Ă  faire cet ouvrage dans son ensemble (il faudrait ĂȘtre je ne sais qui pour cela !) mais Ă  en montrer un fragment d’exĂ©cutĂ©, Ă  en faire scintiller par une place l’authenticitĂ© glorieuse, en indiquant le reste tout entier auquel ne suffit pas une vie. Prouver par les portions faites que ce livre existe, et que j’ai connu ce que je n’aurai pu accomplir.

Rien de si simple alors que je n’aie pas eu hĂąte de recueillir les mille bribes connues, qui m’ont, de temps Ă  autre, attirĂ© la bienveillance de charmants et excellents esprits, vous le premier ! Tout cela n’avait d’autre valeur momentanĂ©e pour moi que de m’entretenir la main : et quelque rĂ©ussi que puisse ĂȘtre quelquefois un des morceaux ; Ă  eux tous c’est bien juste s’ils composent un album, mais pas un livre. Il est possible cependant que l’Éditeur Vanier m’arrache ces lambeaux mais je ne les collerai sur des pages que comme on fait une collection de chiffons d’étoffes sĂ©culaires ou prĂ©cieuses. Avec ce mot condamnatoire d’Album, dans le titre, Album de vers et de prose, je ne sais pas ; et cela contiendra plusieurs sĂ©ries, pourra mĂȘme aller indĂ©finiment, (Ă  cĂŽtĂ© de mon travail personnel qui je crois, sera anonyme, le Texte y parlant de lui-mĂȘme et sans voix d’auteur).

Ces vers, ces poĂšmes en prose, outre les Revues LittĂ©raires, on peut les trouver, ou pas, dans les Publications de Luxe, Ă©puisĂ©es, comme le Vathek, Le Corbeau, Le Faune.

J’ai dĂ» faire, dans des moments de gĂȘne ou pour acheter de ruineux canots, des besognes propres et voilĂ  tout (Dieux Antiques, Mots Anglais) dont il sied de ne pas parler : mais Ă  part cela, les concessions aux nĂ©cessitĂ©s comme aux plaisirs n’ont pas Ă©tĂ© frĂ©quentes. Si Ă  un moment, pourtant, dĂ©sespĂ©rant du despotique bouquin lĂąchĂ© de Moi-mĂȘme, j’ai aprĂšs quelques articles colportĂ©s d’ici et de lĂ , tentĂ© de rĂ©diger tout seul, toilettes, bijoux, mobilier, et jusqu’aux théùtres et aux menus de dĂźner, un journal, La DerniĂšre Mode, dont les huit ou dix numĂ©ros parus servent encore quand je les dĂ©vĂȘts de leur poussiĂšre Ă  me faire longtemps rĂȘver.

Au fond je considĂšre l’époque contemporaine comme un interrĂšgne pour le poĂšte, qui n’a point Ă  s’y mĂȘler : elle est trop en dĂ©suĂ©tude et en effervescence prĂ©paratoire, pour qu’il ait autre chose Ă  faire qu’à travailler avec mystĂšre en vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps Ă  envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour n’ĂȘtre point lapidĂ© d’eux, s’ils le soupçonnaient de savoir qu’ils n’ont pas lieu.

La solitude accompagne nĂ©cessairement cette espĂšce d’attitude ; et, Ă  part mon chemin de la maison (c’est 89, maintenant, rue de Rome) aux divers endroits oĂč j’ai dĂ» la dĂźme de mes minutes, lycĂ©es Condorcet, Janson de Sailly enfin CollĂšge Rollin, je vague peu, prĂ©fĂ©rant Ă  tout, dans un appartement dĂ©fendu par la famille, le sĂ©jour parmi quelques meubles anciens et chers, et la feuille de papier souvent blanche. Mes grandes amitiĂ©s ont Ă©tĂ© celles de Villiers, de MendĂšs et j’ai, dix ans, vu tous les jours mon cher Manet, dont l’absence aujourd’hui me paraĂźt invraisemblable ! Vos PoĂštes Maudits, cher Verlaine, Ă€ Rebours d’Huysmans, ont intĂ©ressĂ© Ă  mes Mardis longtemps vacants les jeunes poĂštes qui nous aiment (mallarmistes Ă  part) et on a cru Ă  quelque influence tentĂ©e par moi, lĂ  oĂč il n’y a eu que des rencontres. TrĂšs affinĂ©, j’ai Ă©tĂ© dix ans d’avance du cĂŽtĂ© oĂč de jeunes esprits pareils devaient tourner aujourd’hui.

VoilĂ  toute ma vie dĂ©nuĂ©e d’anecdotes, Ă  l’envers de ce qu’ont depuis si longtemps ressassĂ© les grands journaux, oĂč j’ai toujours passĂ© pour trĂšs-Ă©trange : je scrute et ne vois rien d’autre, les ennuis quotidiens, les joies, les deuils d’intĂ©rieur exceptĂ©s. Quelques apparitions partout oĂč l’on monte un ballet, oĂč l’on joue de l’orgue, mes deux passions d’art presque contradictoires, mais dont le sens Ă©clatera et c’est tout. J’oubliais mes fugues, aussitĂŽt que pris de trop de fatigue d’esprit, sur le bord de la Seine et de la forĂȘt de Fontainebleau, en un lieu le mĂȘme depuis des annĂ©es : lĂ  je m’apparais tout diffĂ©rent, Ă©pris de la seule navigation fluviale. J’honore la riviĂšre, qui laisse s’engouffrer dans son eau des journĂ©es entiĂšres sans qu’on ait l’impression de les avoir perdues, ni une ombre de remords. Simple promeneur en yoles d’acajou, mais voilier avec furie, trĂšs-fier de sa flottille.

Au revoir, cher ami. Vous lirez tout ceci, notĂ© au crayon pour laisser l’air d’une de ces bonnes conversations d’amis Ă  l’écart et sans Ă©clat de voix, vous le parcourrez du bout des regards et y trouverez, dissĂ©minĂ©s, les quelques dĂ©tails biographiques Ă  choisir qu’on a besoin d’avoir quelque part vus vĂ©ridiques. Que je suis peinĂ© de vous savoir malade, et de rhumatismes ! Je connais cela. N’usez que rarement du salicylate, et pris des mains d’un bon mĂ©decin, la question dose Ă©tant trĂšs-importante. J’ai eu autrefois une fatigue et comme une lacune d’esprit, aprĂšs cette drogue ; et je lui attribue mes insomnies. Mais j’irai vous voir un jour et vous dire cela, en vous apportant un sonnet et une page de prose que je vais confectionner ces temps, Ă  votre intention, quelque chose qui aille lĂ  oĂč vous le mettrez. Vous pouvez commencer, sans ces deux bibelots. Au revoir, cher Verlaine. Votre main

STÉPHANE MALLARMÉ

Le paquet de Villiers est chez le concierge : il va sans dire que j’y tiens comme Ă  mes prunelles ! C’est lĂ  ce qui ne se trouve plus : quant au Contes Cruels, Vanier vous les aura, AxĂ«l se publie dans La Jeune France et l’Ève future dans la Vie Moderne.

MĂ©daillons et portraits en pied

VERLAINE

La tombe aime tout de suite le silence.

Acclamations, renom, la parole haute cesse et le sanglot des vers abandonnĂ©s ne suivra jusqu’à ce lieu de discrĂ©tion celui qui s’y dissimule pour ne pas offusquer, d’une prĂ©sence, sa gloire.

Aussi, de notre part, Ă  plus d’un menant un deuil fraternel, aucune intervention littĂ©raire : elle occupe, unanimement, les journaux, comme les blanches feuilles de l’Ɠuvre interrompu ressaisiraient leur ampleur et s’envolent porter le cri d’une disparition vers la brume et le public.

La Mort, cependant, institue exprĂšs cette dalle pour qu’un pas dorĂ©navant puisse s’y affermir en vue de quelque explication ou de dissiper le malentendu. Un adieu du signe au dĂ©funt cher lui tend la main, si convenait Ă  l’humaine figure souveraine que ce fut, de reparaĂźtre, une fois derniĂšre, pensant qu’on le comprit mal et de dire : Voyez mieux comme j’étais.

Apprenons, messieurs, au passant, à quiconque, absent, certes, ici, par incompétence et vaine vision se trompa sur le sens extérieur de notre ami, que cette tenue, au contraire, fut, entre toutes, correcte.

Oui, les FĂȘtes Galantes, la Bonne Chanson, Sagesse, Amour, Jadis et NaguĂšre, ParallĂšlement ne verseraient-ils pas, de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, quand s’ouvrent, pour une heure, les juvĂ©niles lĂšvres, un ruisseau mĂ©lodieux qui les dĂ©saltĂ©rera d’onde suave, Ă©ternelle et française — conditions, un peu, Ă  tant de noblesse visible : que nous aurions profondĂ©ment Ă  pleurer et Ă  vĂ©nĂ©rer, spectateurs d’un drame sans le pouvoir de gĂȘner mĂȘme par de la sympathie rien Ă  l’attitude absolue que quelqu’un se fit en face du sort.

Paul Verlaine, son génie enfui au temps futur, reste héros.

Seul, ĂŽ plusieurs qui trouverions avec le dehors tel accommodement fastueux ou avantageux, considĂ©rons que — seul, comme revient cet exemple par les siĂšcles rarement, notre contemporain affronta, dans toute l’épouvante, l’état du chanteur et du rĂȘveur. La solitude, le froid, l’inĂ©lĂ©gance et la pĂ©nurie, qui sont des injures infligĂ©es auxquelles leur victime aurait le droit de rĂ©pondre par d’autres volontairement faites Ă  soi-mĂȘme — ici la poĂ©sie presque a suffi — d’ordinaire composent le sort qu’encourt l’enfant avec son ingĂ©nue audace marchant en l’existence selon sa divinitĂ© : soit, convint le beau mort, il faut ces offenses, mais ce sera jusqu’au bout, douloureusement et impudiquement.

Scandale, du cĂŽtĂ© de qui ? de tous, par un rĂ©percutĂ©, acceptĂ©, cherchĂ© : sa bravoure, il ne se cacha pas du destin, en harcelant, plutĂŽt par dĂ©fi, les hĂ©sitations, devenait ainsi la terrible probitĂ©. Nous vĂźmes cela, messieurs, et en tĂ©moignons : cela, ou pieuse rĂ©volte, l’homme se montrant devant sa MĂšre quelle qu’elle soit et voilĂ©e, foule, inspiration, vie, le nu qu’elle a fait du poĂ«te et cela consacre un cƓur farouche, loyal, avec de la simplicitĂ© et tout imbu d’honneur.

Nous saluerons de cet hommage, Verlaine, dignement, votre dépouille.

Stéphane Mallarmé par Verlaine
ƒuvres complĂštes de Paul Verlaine, Paris, Vanier, 1902 – 1905. Vol. 1. PoĂšmes Saturniens; FĂȘtes galantes; La bonne chanson; Romances sans paroles; Sagesse; Jadis et naguĂšre.- Vol. 2. Amour; Bonheur; ParallĂšlement; Chansons pour elle; Liturgies intimes; Odes en son honneur.- Vol. 3. ÉlĂ©gies; Dans les limbes; DĂ©dicaces; Épigrammes; Chair; Invectives.- Vol. 4. Les poĂštes maudits; Louise Leclercq; Les mĂ©moires d’un veuf; Mes hopitaux; Mes prisons.- Vol. 5. Confessions; Quinze jours en Hollande; Biographies de poĂštes et littĂ©rateurs

StĂ©phane MallarmĂ©, poĂšte français, naquit le 18 mars 18412 Ă  Paris, dans une rue qui s’appelle aujourd’hui passage LaferriĂšre. Ses familles, paternelle et maternelle, prĂ©sentent depuis la RĂ©volution une sĂ©rie ininterrompue de hauts fonctionnaires dans l’administration de l’Enregistrement, et lui-mĂȘme Ă©tait, dĂšs les langes, destinĂ© Ă  cette carriĂšre qu’il esquiva, prĂ©fĂ©rant aller Ă  vingt ans vivre en Angleterre en vue de s’assimiler la prononciation et aprĂšs avoir appris l’anglais pour lire et un jour traduire Edgar PoĂ«, de se crĂ©er, par l’enseignement dans l’UniversitĂ©, des ressources qui assurassent son indĂ©pendance littĂ©raire.

On retrace le goĂ»t de tenir une plume autrement que pour enregistrer des actes, chez plusieurs de ses ascendants. L’un, avant la crĂ©ation de l’Enregistrement, sans doute, fut syndic des libraires sous Louis XVI, et son nom se trouve au bas du privilĂšge du Roi, en tĂȘte de l’édition originale française du Vathek de Beckford, que notre poĂšte a naguĂšre rĂ©imprimĂ©e. Un autre Ă©crivait des vers badins dans les Almanachs des Muses et les Étrennes pour les Dames. Il a connu enfant, dans le vieil intĂ©rieur de bourgeoisie parisienne familiale, M. Magnien, un arriĂšre-petit cousin qui avait publiĂ© un volume romantique Ă  toute criniĂšre, Ange et DĂ©mon, dont le titre apparaĂźt encore dans plusieurs catalogues de bouquinistes importants.

Le poĂšte se souvient d’avoir, dans un Ăąge tendre, nourri secrĂštement l’ambition de remplacer un jour BĂ©ranger parce qu’il l’avait rencontrĂ© dans une maison amie. Il y tendit longtemps dans cent petits cahiers qui lui furent rĂ©guliĂšrement confisquĂ©s, dans maints pensionnats et lycĂ©es


⁂

Aujourd’hui, MallarmĂ©, dĂ©finitivement et de longue date fixĂ© Ă  Paris, aprĂšs quelques annĂ©es au loin, vit en famille, au milieu de chers meubles anciens, ne sortant, en dehors de ses obligations, que pour des visites Ă  des expositions artistiques et partout oĂč l’on monte un ballet ou joue de l’orgue, — la Danse, l’Instrument divin ! — ses deux passions, qui semblent contradictoires, mais dont le sens Ă©clate pour qui pense en poĂšte, c’est-Ă -dire en philosophe vrai. Eh ! pour un exemple entre mille, la grave, la formaliste, l’immuable, la logique Espagne ne nous donne-t-elle pas, lors des fĂȘtes de Corpus Christi, dans ses fĂ©eriques cathĂ©drales, au son des voix cĂ©lestes et des clairs larigots, parmi les prestigieux parfums d’encensoirs gĂ©ants balancĂ©s du haut de voĂ»tes Ă  perte de vue, sous les flots de fumĂ©e rose, le spectacle et la leçon d’adolescents richement et gaiement costumĂ©s menant des menuets en toute allĂ©gresse, confiants devant le redoutable TrĂšs Saint Sacrement de l’autel ?

Lorsque les fatigues de l’esprit et des loisirs l’incitent au plein air de la campagne, MallarmĂ© fuit vers les bords de Seine infrĂ©quentĂ©s, au long de la forĂȘt de Fontainebleau, et lĂ , se livre avec rage Ă  la navigation fluviale. La bonne riviĂšre s’ouvre Ă  sa rapide yole d’acajou et des journĂ©es entiĂšres s’écoulent ainsi au fil de l’eau, sans, pour lui, regret ni remords du travail quittĂ© qu’il saura bien reprendre plus souple et plus fort, aprĂšs ces dĂ©lassements. Simple promeneur alors, souvent il s’exaspĂšre en voilier consommĂ© et n’est pas peu fier de sa flottille.

Cet amour de la nature, le poĂšte ne le dĂ©volue pas que sur les paysages d’eau. Lisez cette superbe page tout Ă  fait inĂ©dite oĂč les arbres sont honorĂ©s, avec quelle dĂ©votion pompeuse ! par un orgueil si vraiment et si purement poĂ©tique :

NOTES DE MON CARNETLA GLOIRE

« La Gloire ! je ne la sus qu’hier, irrĂ©fragable, et rien ne m’intĂ©ressera d’appelĂ© par quelqu’un ainsi.

« Cent affiches s’assimilant l’or incompris des jours, trahison de la lettre, ont fui, comme Ă  tous confins de la ville, mes yeux aux ras de l’horizon, par un dĂ©part sur le rail traĂźnĂ©s avant de se recueillir dans l’abstruse fiertĂ© que donne une approche de forĂȘt en son temps d’apothĂ©ose.

« Si discord parmi l’exaltation de l’heure, un cri faussa ce nom connu, pour dĂ©ployer la continuitĂ© de cimes tard Ă©vanouies, Fontainebleau que je pensai, la glace du compartiment violentĂ©e, du poing aussi Ă©treindre Ă  la gorge l’interrupteur : Tais-toi ! Ne divulgue pas, du fait d’un aboi indiffĂ©rent, l’ombre ici insinuĂ©e dans mon esprit, aux portiĂšres de wagons battant sous un vent inspirĂ© et Ă©galitaire, les touristes omniprĂ©sents vomis. Une quiĂ©tude menteuse de riches bois suspend alentour quelque extraordinaire Ă©tat d’illusion, que me rĂ©ponds-tu ? qu’ils ont ces voyageurs, pour ta gare aujourd’hui quittĂ© la capitale, bon employĂ© vocifĂ©rateur par devoir, et dont je n’attends, loin d’accaparer une ivresse Ă  tous dĂ©partie par les libĂ©ralitĂ©s conjointes de la Nature et de l’État, rien qu’un silence prolongĂ©, le temps de m’isoler de la dĂ©lĂ©gation urbaine vers l’extatique torpeur de ces feuillages lĂ -bas trop immobilisĂ©s pour qu’une crise ne les Ă©parpille bientĂŽt dans l’air ; voici, sans attenter Ă  ton intĂ©gritĂ©, tiens, une monnaie.

« Un uniforme inattentif m’invitant vers quelque barriĂšre, je remets sans dire mot, au lieu du suborneur mĂ©tal, mon billet.

« ObĂ©i pourtant, oui, Ă  ne voir que l’asphalte s’étaller nette de pas, car je ne peux encore imaginer qu’en ce pompeux octobre exceptionnel ! du million d’existences Ă©tageant leur vacuitĂ© en tant qu’une monotonie Ă©norme de capitale dont va s’effacer ici la hantise avec le coup de sifflet sous la brume, aucun furtivement Ă©vadĂ© que moi n’ait senti qu’il est, cet an, d’amers et lumineux sanglots, mainte indĂ©cise flottaison d’idĂ©e dĂ©sertant les hasards comme des branches, tel frisson et ce qui fait penser Ă  un automne sous les cieux.

« Personne et, les bras de doute envolĂ©s comme qui porte aussi un lot d’une valeur secrĂšte, trop inapprĂ©ciable trophĂ©e pour paraĂźtre ! mais sans du coup m’élancer dans cette diurne veillĂ©e d’immortels troncs au dĂ©versement sur un d’orgueils surhumains (or ne faut-il pas qu’on en constate l’authenticitĂ© ?), ni passer le seuil oĂč des torches consument, dans une haute garde, tous rĂȘves antĂ©rieurs Ă  leur Ă©clat, rĂ©percutant en pourpre dans la nue l’universel sacre de l’intrus royal qui n’aura eu qu’à venir : j’attendis, pour l’ĂȘtre, que lent et repris du mouvement ordinaire, se rĂ©duisit Ă  ses proportions d’une chimĂšre puĂ©rile emportant du monde quelque part, le train qui m’avait lĂ  dĂ©posĂ© seul. Â»

⁂

Pour en finir avec ces quelques notes biographiques, il sied d’ajouter qu’à une certaine Ă©poque, MallarmĂ© fonda et rĂ©digea Ă  lui tout seul, un journal, avec ce titre fier : la DerniĂšre Mode. Combien curieux, ai-je besoin d’ajouter intĂ©ressant Ă  l’extrĂȘme ? durent en ĂȘtre les articles, traitĂ©s par un tel artiste et qui ne concernaient rien moins que les plus minces dĂ©tails de la vie voulue, compĂ©temment entendue et dĂ©crĂ©tĂ©e, raffinĂ©e, toilettes, bijoux, mobiliers, jusqu’aux théùtres et menus de dĂźners. Avis aux fureteurs intelligents et heureux !

Depuis quelque temps, le nomade MallarmĂ©, dĂ©jĂ  connu et ses Ɠuvres apprĂ©ciĂ©es, savourĂ©es par un certain nombre qui est une Ă©lite, retentit dans des polĂ©miques avec cette bonne fortune d’exaspĂ©rer la haine et surtout l’admiration. Nombre de jeunes gens de cette rĂ©flĂ©chie gĂ©nĂ©ration-ci, ont reconnu dans MallarmĂ© l’initiateur, en mĂȘme temps que le maĂźtre de leur pensĂ©e artistique et philosophique, car, il y a dans ce poĂšte exquis entre tous et sur tous, un philosophe profond, savant, hardi dans la recherche minutieuse et claire absolument pour qui sait bien voir. Ces tĂ©moignages sont pour l’amplement consoler s’il en Ă©tait besoin non Ă  sa fiertĂ© mais Ă  sa conviction douloureusement puisque impeccablement inflexible, des pauvres attaques de quelques tristes impersonnalitĂ©s de la plume Ă  tant de sottises par jour, semaine, quinzaine et mois.

Un livre vaste qu’il prĂ©pare dĂ©montrera la vĂ©ritĂ© de ce que j’avance ici avec pleine certitude. Ce sera, j’écris ou plutĂŽt je rĂ©sume, pour ainsi dire, sous la dictĂ©e du profond souvenir de conversations anciennes et rĂ©centes avec le poĂšte (voilĂ  prĂšs de dix ans qu’il y travaille), ce sera un livre en maints tomes, un livre qui soit un livre architectural et prĂ©mĂ©ditĂ© et non un recueil ; l’explication orphique de la terre qui est le seul devoir du poĂšte et le jeu littĂ©raire par excellence, car le rythme mĂȘme du poĂšme, alors impersonnel et vivant jusque dans sa pagination, se juxtapose aux Ă©quations de ce rĂȘve, ou ode.

ParallĂšlement Ă  ce grand Essai, MallarmĂ© entend bien continuer, et en plusieurs sĂ©ries, l’Ɠuvre glorieusement commencĂ© et sous le titre : d’Album de vers et de prose. Simple et dandy s’il en fut, rĂ©unir successivement ces merveilles de style, d’art plastique et musical, et qui nous sont si chers, si prĂ©cieux Ă  nous autres et Ă  d’autres qui viennent ! Quant Ă  ce que le poĂšte appelle son Travail personnel, c’est-Ă -dire le Livre annoncĂ© un peu plus haut, il entend le publier probablement anonyme, le texte, raisonne-t-il, y parlant de lui-mĂȘme et sans voix d’auteur. Puis-je mieux terminer cette esquisse qu’il me serait si doux de faire tableau, qu’en vous donnant la primeur d’un sonnet tout rĂ©cent, fleur et bijou, en attendant que le bon Ă©diteur Vanier Ă©tale — ĂŽ bientĂŽt n’est-ce pas ? Ă  sa devanture, dĂšs lors fĂ©erique, — Ă©crin et bouquet !

SONNET


Toujours plus souriant au désastre plus beau.
Soupirs de sang, or meurtrier, pĂąmoison, fĂȘte !
Une milliĂšme lois avec ardeur s’apprĂȘte
Mon solitaire amour Ă  vaincre le tombeau.

Quoi ! de tout ce coucher, pas mĂȘme un cher lambeau
Ne reste, il est minuit, dans la main du poĂšte
ExceptĂ© qu’un trĂ©sor trop folĂątre de tĂȘte
Y verse sa lueur diffuse sans flambeau !

La tienne, si toujours frivole ! c’est la tienne.
Seul gage qui, des soirs évanouis retienne
Un peu de dĂ©solĂ© combat en s’en coiffant

Avec grĂące, quand sur des coussins tu la poses
Comme un casque guerrier d’impĂ©ratrice enfant
Dont pour te figurer, il tomberait des roses.

https://fr.wikisource.org/wiki/St%C3%A9phane_Mallarm%C3%A9_(Verlaine)

Un témoignage des mardis littéraires
Paul Verlaine, StĂ©phane MallarmĂ© au cours d’un des mardis
Paul Verlaine, StĂ©phane MallarmĂ© au cours d’un des mardis, dessin Ă  la plume, n.d., Inv. 993.3.1, Coll. MDSM, Vulaines-sur-Seine©Yvan Bourhis

Sur ce dessin, Mallarmé est représenté de profil, adossé à un meuble, la pipe à la bouche.

Ce portrait peut ĂȘtre rapprochĂ© du tĂ©moignage de GeneviĂšve sur les mardis littĂ©raires. Dans un tĂ©moignage de novembre 1916, elle affirme en effet : « PĂšre Ă©tait le plus souvent debout devant le poĂȘle de faĂŻence blanc placĂ© en angle dans le mur de la chambre, (
) la pipe ou la cigarette aux doigts ».

https://www.musee-mallarme.fr/fr/paul-verlaine-stephane-mallarme-au-cours-de-lun-des-mardis

 Verlaine et MallarmĂ© par Jean-Michel Maulpoix

Au premier abord, l’oeuvre poĂ©tique de Paul Verlaine et celle de StĂ©phane MallarmĂ© s’opposent radicalement. D’un cĂŽtĂ© la naĂŻvetĂ©, la simplicitĂ©, l’effusion mĂ©lancolique, l’abandon Ă©lĂ©giaque et l’absence de souci thĂ©orique; de l’autre l’intellectualisme, l’hermĂ©tisme, le travail rĂ©flexif et la volontĂ© de scruter l’acte d’Ă©crire « jusqu’en son origine ». Pour l’un, la « fuite verdĂątre et rose », les dĂ©ambulations lyriques de la bohĂšme, les caboulots et les hĂŽpitaux; pour l’autre, la vie bourgeoise, les cours d’anglais et les fameux « mardis » de la rue de Rome. Pour simplifier, l’on pourrait dire que Verlaine reçoit ses amis au cafĂ©, et MallarmĂ© dans son salon.

Mais cette opposition, apparemment si Ă©vidente, n’est peut ĂȘtre qu’une illusion d’optique . Elle concerne l’image ou la rĂ©putation de ces deux poĂštes, telle que la simplifient les manuels d’histoire littĂ©raire, davantage que leur vĂ©ritĂ© propre. Leur reconnaissance mutuelle, voire leur amitiĂ©, rĂ©elle quoique distante, invitent Ă  dissiper ces leurres et Ă  interroger plutĂŽt la relation qui rapproche leurs Ă©critures et leurs figures. 

DĂšs 1866, MallarmĂ© salue avec empressement les premiers poĂšmes publiĂ©s par Verlaine. Celui-ci lui a adressĂ© le 22 novembre un exemplaire des PoĂšmes saturniens, accompagnĂ© d’une lettre dans laquelle il Ă©crit:

« J’ose espĂ©rer que… vous y reconnaĂźtrez… un effort vers l’Expression, vers la Sensation rendue. »

MallarmĂ© remercie Verlaine. Et il lui Ă©crit Ă  son tour, en affirmant percevoir cet envoi comme « le pressentiment merveilleux d’une amitiĂ© ignorĂ©e » et en saluant l’art avec lequel Verlaine a su se forger trĂšs vite une poĂ©tique propre, dĂ©marquĂ©e de l’hĂ©ritage parnassien, en usant Ă  son grĂ© de la forme vieille:

« … je vous dirai avec quel bonheur j’ai vu que de toutes les vieilles formes, semblables Ă  des favorites usĂ©es, que les poĂštes hĂ©ritent les uns des autres, vous avez cru devoir commencer par forger un mĂ©tal vierge et neuf, de belles lames, Ă  vous, plutĂŽt que de continuer Ă  fouiller ces ciselures effacĂ©es, laissant leur ancien et vague aspect aux choses. « 

C’est dire que MallarmĂ© salue en Verlaine un novateur, voire un inventeur, qui s’est montrĂ© d’emblĂ©e capable de s’approprier le matĂ©riau poĂ©tique lĂ©guĂ© par la tradition, et de lui faire rendre un Ă©clat et un son neufs. PlutĂŽt que de « continuer Ă  fouiller » les « ciselures » du Parnasse, l’auteur des PoĂšmes saturniens a su imposer Ă  la poĂ©sie une tonalitĂ© inĂ©dite, directement issue de sa subjectivitĂ© propre.

« Lu, relu et su : le livre est refermĂ© dans mon esprit, inoubliable. Presque toujours un chef-d’oeuvre, et troublant comme une oeuvre aussi de dĂ©mon. Qui se serait imaginĂ© il y a quelques annĂ©es qu’il y avait cela encore dans le vers français! Je vois: au lieu de faire dans sa plĂ©nitude vibrer la corde de toute la force du doigt, vous la caressez avec l’ongle (fourchu mĂȘme pour la griffer doublement) avec une allĂšgre furie; et semblant Ă  peine toucher, vous l’effleurez Ă  mort!

Mais c’est l’air ingĂ©nu dont vous vous parez, pour accomplir ce dĂ©licieux sacrilĂšge; et, devant le mariage avant de vos dissonances, dire: ce n’est que cela, aprĂšs tout! »

Verlaine joue de la musique dans ses vers avec l’agilitĂ© du diable. Son talent d’instrumentiste est un « dĂ©licieux sacrilĂšge », dans la mesure oĂč il repose sur un art subtil de la dissonance. Ce naĂŻf Ă  l’air ingĂ©nu est en vĂ©ritĂ© un habile, ou, comme le dira plus tard ValĂ©ry, « un primitif organisĂ©, un primitif comme il n’y avait jamais eu de primitif, et qui procĂšde d’un artiste fort habile et fort conscient. » Verlaine utilise en effet, avec beaucoup de science, les Ă©lĂ©ments apparemment les plus frustes de sa poĂ©tique (nĂ©gligences lexicales, relĂąchements syntaxiques, indĂ©cisions rythmiques) pour affecter la langue d’une disharmonie comparable Ă  celle dont souffre son intĂ©rioritĂ©. Au lieu de « l’exprimer » Ă  la façon des romantiques, il produit littĂ©ralement le malaise par son travail de versification. C’est lĂ  ce qu’il faut entendre par poĂ©tique de la « Sensation rendue ». De sorte que MallarmĂ© peut affirmer : « il ne sera jamais possible de parler du vers sans en venir Ă  Verlaine » dont l’art « s’impose comme la trouvaille poĂ©tique rĂ©cente. »

Les deux poĂštes ne s’opposent donc pas Ă  la maniĂšre du naĂŻf et du savant. Certes, la poĂ©sie mallarmĂ©enne fait la part belle Ă  un intellectualisme auquel la poĂ©sie de Verlaine demeure Ă©trangĂšre, mais ces deux poĂštes tardifs s’Ă©cartent chacun Ă  sa maniĂšre des effusions romantiques. Dans l’oeuvre de MallarmĂ©, l’on voit « se prononcer la tentative la plus audacieuse et la plus suivie qui ait jamais Ă©tĂ© faite pour surmonter (…) l’intuition naĂŻve en littĂ©rature. » (Paul ValĂ©ry) Dans l’oeuvre de Verlaine, la naĂŻvetĂ© est affaire de feinte, de science et de savoir-faire. Le poĂšte excelle dans l’art de la mĂ©prise, comme y insiste l' »Art poĂ©tique » de Jadis et naguĂšre:

« Il faut aussi que tu n’ailles point

Choisir tes mots sans quelque méprise.

Rien de plus cher que la chanson grise

OĂč l’IndĂ©cis au PrĂ©cis se joint. »

A force d’habiletĂ©, Verlaine donne l’illusion d’une langue immĂ©diate et directe qui serait la langue mĂȘme de l’Ăąme ou du sentiment. LĂ  oĂč MallarmĂ© procĂšde par concentration du langage, Verlaine procĂšde par vaporisation. LĂ  oĂč MallarmĂ© « creuse le vers », Verlaine le fait boiter. L’un est poĂšte de la syntaxe, l’autre de la prosodie. L’un pense en termes d’harmonies, c’est-Ă -dire d’accords verbaux juxtaposĂ©s, l’autre pense en termes de mĂ©lodie, c’est-Ă -dire de fil et de flux. L’un vise la plasticitĂ©, l’autre « l’impression fausse ». Mais tous deux sont Ă©galement poĂštes de la hardiesse formelle, Ă  des degrĂ©s et sur des modes diffĂ©rents. Tous deux sont musiciens, instrumentistes du vers, et tentent d’apprĂ©hender poĂ©tiquement « l’au-delĂ  magiquement produit par certaines dispositions de la parole ».Tous deux se rejoignent dans le souci de « peindre, non la chose, mais l’effet qu’elle produit. ‘ »: ce que Verlaine appelle « l’effort vers la Sensation rendue Â». Ce faisant, tous deux aboutissent Ă  une impersonnalisation de la figure du sujet lyrique, l’un en prĂŽnant la « disparition Ă©locutoire » du poĂšte, l’autre en diluant sa figure dans le flou d’impressions vagues. Si l’ambition intellectuelle de MallarmĂ© le conduit Ă  effacer ou enfouir la donnĂ©e subjective initiale et Ă  trouver refuge dans l’Absolu de l’IdĂ©e, la dilution verlainienne aboutit Ă  un vertige comparable : emportĂ© deçà delĂ  par le vent d’automne, enveloppĂ© de brouillard et de pluie, le je « verlainien n’affirme pas son existence, ne dĂ©plie pas son propre coeur mais l’interroge : « Quelle est cette langueur? » « Sais-je moi-mĂȘme que nous veut ce piĂšge? » L’intimitĂ© est sous sa plume une chose Ă©trange.

Ce n’est donc pas par hasard que MallarmĂ© choisira de se confier Ă  cet « étonnant homme sensitif Â Â» qu’est Ă  ses yeux Verlaine. Lorsque celui-ci prĂ©pare la notice qu’il lui consacre pour la sĂ©rie des Hommes d’Aujourd’hui , MallarmĂ© lui rĂ©pond longuement le 16 novembre 1885 : il lui avoue des dĂ©tails biographiques, mais surtout il en vient Ă  prĂ©ciser la naissance et les conditions de sa vocation de poĂšte avec une prĂ©cision et une sincĂ©ritĂ© qu’on ne lui connaissait pas jusque lĂ . Il y met Ă  nu son « vice », c’est-Ă -dire la maniĂšre dont le dĂ©sir irrationnel le possĂšde de parvenir Ă  l’absolu dans l’Ă©criture d’un Livre unique. Ainsi que l’observe Yves Bonnefoy,

« A Verlaine MallarmĂ© a confiĂ© ce qu’il n’a jamais dit Ă  ses autres interlocuteurs, du moins d’une façon aussi rĂ©flĂ©chie et dĂ©cidĂ©e, Ă  savoir qu’il n’est qu’un homme comme les autres puisque c’est l’irrationnel qui le mĂšne. »

C’est en effet devant Paul Verlaine que MallarmĂ© s’avoue. Sans doute parce que l’auteur de Sagesse est plus que tout autre poĂšte de l’aveu, voire « le seul, Ă  sa connaissance qui pĂ»t lui donner l’exemple de la sincĂ©ritĂ© devant soi, de la luciditĂ© courageuse »; celui, comme l’ajoute encore Yves Bonnefoy « qui malgrĂ© les petits ou gros mensonges, et les serments d’ivrogne, et l’illusion quotidienne sur jadis, naguĂšre ou demain, savait, plus en profondeur, la prĂ©caritĂ© de son esprit, les limites de son pouvoir, la vanitĂ© de l’orgueil mĂ©taphysique . »

C’est donc, faudrait-il dire, devant la sincĂ©ritĂ© mĂȘme de l’effacement ou de l’Ă©chec, que MallarmĂ© Ă©nonce la folie et la douleur de son propre projet. Verlaine l’opposĂ©, le repoussoir, s’avĂ©rait en dĂ©finitive le seul confident posible. Et quand MallarmĂ© prononcera l’Ă©loge funĂšbre de Verlaine, il aura avant tout le souci de mettre en valeur la maniĂšre dont celui-ci a su faire face Ă  son destin avec autant de courage que de sincĂ©ritĂ©. MallarmĂ© sera l’avocat moral de Verlaine devant la postĂ©ritĂ©, aprĂšs que Verlaine eut Ă©tĂ© l’avocat esthĂ©tique de MallarmĂ© devant les milieux littĂ©raires de son temps.

En effet, dans la notice des « PoĂštes maudits Â» qu’il consacre Ă  MallarmĂ©, Verlaine prend la dĂ©fense de l’obscuritĂ© du MaĂźtre. Il fustige la critique qui l’a mal accueilli en l’accusant « d’extravagance un peu voulue » ou « d’excentricitĂ© alambiquĂ©e ». Il insiste donc sur l’Ă©vĂ©nement surprenant, dĂ©routant, que constitua l’entrĂ©e de MallarmĂ© sur la scĂšne littĂ©raire:

« Il fournit au Parnasse des vers d’une nouveautĂ© qui fit scandale dans les journaux. PrĂ©occupĂ©, certes! ce la beautĂ©, il considĂ©rait la clartĂ© comme une grĂące secondaire, et pourvu que son vers fĂ»t nombreux, musical, rare, et, quand il le fallait, languide ou excessif, il se moquait de tout pour plaire aux dĂ©licats, dont il Ă©tait, lui, le plus difficile. Â»

Aux yeux de Verlaine, MallarmĂ© est par excellence « le pur poĂšte », un instrumentiste incomparable, un « maĂźtre ouvrier », dont la « malĂ©diction » s’explique par la recherche hĂ©roĂŻque du suprĂȘme. Autant dire que Verlaine commence par saluer en MallarmĂ© des qualitĂ©s identiques Ă  celles que celui-ci a reconnues en lui. C’est dans leur commun rapport novateur Ă  la musique des formes que les deux poĂštes se rejoignent, mĂȘme si leurs deux Ă©critures musicales sonnent trĂšs diffĂ©remment. Celle de Verlaine paraĂźt sortie d’une guitare dĂ©saccordĂ©e et celle de MallarmĂ© d’une harpe angĂ©lique.

Dans la notice des « Hommes d’aujourd’hui », Verlaine met en valeur un autre aspect de MallarmĂ©, celui du savant et du philosophe: homme lucide, maĂźtre de son art « hardi dans la recherche minutieuse et claire absolument pour qui sait bien voir. » . C’est donc Ă©galement l’aventurier de l’esprit qu’il salue. Cette dimension lui est totalement Ă©trangĂšre, mais elle ne lui Ă©chappe pas.

A la mort de Verlaine, MallarmĂ© prend soin de sa gloire. Lui qui n’aime guĂšre paraĂźtre et parler en public prend part Ă  toutes les cĂ©rĂ©monies commĂ©moratives. Lors des funĂ©railles, le 10 janvier 1896, il suit le corbillard et tient les cordons du poĂ«le. En mai 1896, il prĂ©side un comitĂ© qui se charge de rĂ©unir les fonds nĂ©cessaires Ă  l’inauguration d’un monument au Jardin du Luxembourg. Enfin, dans le numĂ©ro du 1er janvier 1897 de la Revue Blanche, il publie un « tombeau », en forme de sonnet, qu’il avait composĂ© peu aprĂšs la mort du poĂšte .

http://www.maulpoix.net/veretmal.html

Les Poùtes maudits – Verlaine

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