
 Ici vécut, à la fin de sa vie, le romancier et poète Édouard Dujardin.
Les lauriers sont coupés (nouvelle)

Titre : Les lauriers sont coupés / Édouard Dujardin
Auteur : Dujardin, Édouard (1861-1949). Auteur du texte
Éditeur : librairie de la « Revue indépendante » (Paris)
Date d’Ă©dition : 1888
Notice d’oeuvre : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb119414319
Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb303710070
Type : monographie imprimée
Langue : français
Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 8-Y2-41320
Conservation numérique : Bibliothèque nationale de France
Téléchargement : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k68945k
Les lauriers sont coupĂ©s est une nouvelle d’Édouard Dujardin publiĂ©e en 1887 dans La Revue indĂ©pendante sous la forme de feuilleton. Elle est la première manifestation de monologue intĂ©rieur.
Réception critique
Lorsque la nouvelle paraĂ®t en 1887, elle est peu commentĂ©e. On en fait une curiositĂ© sans en voir l’ampleur rĂ©volutionnaire qu’on lui connait aujourd’hui. La nouvelle sombre dans l’oubli après sa publication. L’Ă©poque marque l’arrivĂ©e du symbolisme et c’est ce type d’œuvres qui sera plus discutĂ©. Dans une lettre Ă Valery Larbaud, Édouard Dujardin affirmera que bien que la nouvelle ne contienne pas d’Ă©lĂ©ments « Ă la mode », elle se rapproche du symbolisme par « ce souci de la vie intĂ©rieure».
On a cru faussement que le premier monologue intĂ©rieur Ă©tait le soliloque de Molly Bloom dans Ulysse de James Joyce, mais cette idĂ©e est rĂ©futĂ©e par Valery Larbaud, qui signe la prĂ©face de la nouvelle dans l’Ă©dition de 1925. Il rapporte dans cette prĂ©face que Joyce avait inclus ce texte comme source formelle d’Ulysse. Ă€ cette Ă©poque cependant, la communautĂ© littĂ©raire refuse encore de voir Dujardin comme l’inventeur d’un style si moderne. On l’associe Ă une autre Ă©poque, puisqu’il Ă©tait un des acteurs du courant symboliste. De plus, ses valeurs politiques et sociales conservatrices sont mal aimĂ©es de la communautĂ© littĂ©raire.
En 1931, Édouard Dujardin publie un essai sur la question du monologue intĂ©rieur intitulĂ© Le monologue intĂ©rieur, son apparition, ses origines, sa place dans l’Ĺ“uvre de James Joyce et dans le roman contemporain. Cet essai permet de replacer dans l’histoire littĂ©raire la vĂ©ritable parentĂ© de ce style, un travail qu’avait dĂ©butĂ© Valery Larbaud auparavant.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_lauriers_sont_coup%C3%A9s_(nouvelle)
L’Ă©criture de la conscience
Le roman d’Edouard Dujardin intitulĂ© Les lauriers sont coupĂ©s est passĂ© quasiment inaperçu Ă sa parution en 1887. Seuls MallarmĂ© et Huysmans ont signalĂ© sa nouveautĂ©. Ce livre instaure pourtant une forme littĂ©raire Ă©minemment moderne, l’une des grandes innovations du symbolisme avec le vers libre : le monologue intĂ©rieur. Un mĂŞme paradigme symboliste est au principe de ces deux inventions : l’expression de la vie intĂ©rieure dans sa continuitĂ©. Dans le roman de Dujardin, la pensĂ©e devient le vĂ©ritable objet de la reprĂ©sentation littĂ©raire.
A ses dĂ©buts, le monologue intĂ©rieur a pour caractĂ©ristique première de se nier en tant que reprĂ©sentation. Il se donne comme l’expression immĂ©diate d’un discours intĂ©rieur – comme si l’intĂ©rioritĂ© Ă©tait toujours parlĂ©e, comme si chacun de nos faits perceptifs ou mentaux Ă©taient intimement verbalisĂ©s… Aucune instance narrative n’enchâsse le monologue Ă la première personne, et toute marque narrative tend mĂŞme Ă s’effacer, bien que cet effacement ne soit jamais complet.
La seconde caractĂ©ristique du monologue intĂ©rieur est le recours au prĂ©sent pour dĂ©signer les faits mentaux au fil de leurs surgissements successifs. Le moin’est apprĂ©hendĂ© que dans l’Ă©coulement de cette durĂ©e. Il en rĂ©sulte, au plan syntaxique, une constante parataxe, c’est-Ă -dire une juxtaposition de notations hĂ©tĂ©rogènes, brèves et segmentĂ©es, sous forme de phrases nominales. Ainsi, c’est une Ă©criture discontinue qui, par sa successivitĂ©, par ses Ă©numĂ©rations, par ses rĂ©pĂ©titions, figure la continuitĂ© du flux mental.
Quarante ans plus tard, l’invention formelle des Lauriers sont coupĂ©s est enfin reconnue, par James Joyce qui attribue Ă Dujardin la paternitĂ© du monologue intĂ©rieur. Lui-mĂŞme en fait un usage magistral dans Ulysse (1922), sous la forme anglo-saxonne du « courant de conscience » (stream of consciousness). RelayĂ© par Valery Larbaud, cet Ă©loge permet au monologue intĂ©rieur de s’implĂ©menter vĂ©ritablement dans la vie littĂ©raire française. Dujardin thĂ©orise alors son entreprise a posteriori, pour la dĂ©finir ainsi : « Le monologue intĂ©rieur est, dans l’ordre de la poĂ©sie, le discours sans auditeur et non prononcĂ©, par lequel un personnage exprime sa pensĂ©e la plus intime, la plus proche de l’inconscient, antĂ©rieurement Ă toute organisation logique, c’est-Ă -dire en son Ă©tat naissant, par le moyen de phrases directes rĂ©duites au minimum syntaxial de façon Ă donner l’impression du tout-venant » (Le monologue intĂ©rieur, 1931). InfluencĂ© par l’automatisme surrĂ©aliste des annĂ©es 1920, issu entre autre de sa propre innovation, Dujardin exagère l’aspect « inconscient » du monologue intĂ©rieur. Les lauriers sont coupĂ©sprĂ©sente plutĂ´t la vie de la conscience, dans ses aspects les plus disparates (sensations, Ă©motions, rĂ©flexions). Mais le « minimum syntaxial » et « l’impression de tout-venant » caractĂ©risent en effet la dissolution de l’intrigue qui fait l’originalitĂ© de l’oeuvre, et qui rompt avec la construction narrative du roman classique pour imposer une sorte de rĂ©alisme littĂ©ral. Par ailleurs, si le discours intĂ©rieur est dĂ©crit comme « non prononcĂ© » et non adressĂ© (ce qui est largement inexact), le style Ă©numĂ©ratif des Lauriers sont coupĂ©s provoque un indĂ©niable effet d’oralitĂ© : non seulement toute la conscience est considĂ©rĂ©e comme parlĂ©e, mais les allitĂ©rations, les effets de rythmes et d’Ă©chos jouent un rĂ´le structural dans l’Ă©laboration du texte, en compensant l’aspect dĂ©cousu des notations.
Les dĂ©veloppements du monologue intĂ©rieur sont fondamentaux dans l’Ă©volution du roman moderne et contemporain. Ils exposent des aspects que Dujardin avait mĂ©connus dans sa propre invention. Ainsi, La SoirĂ©e avec Monsieur Teste (1896) de Paul ValĂ©ry met en Ă©vidence le caractère nĂ©cessairement mĂ©diat de toute Ă©criture de la conscience, de mĂŞme que son irrĂ©ductible impersonnalitĂ©. Ce texte s’achève sur un monologue intĂ©rieur de M. Teste, rapportĂ© par un tiers narrateur, ce qui pourrait symboliser une inĂ©vitable dissociation entre l’instance subjective et l’instance narrative. Observer sa pensĂ©e, reprĂ©senter ses Ă©tats de conscience, c’est s’objectiver soi-mĂŞme – et donc, s’impersonnaliser : c’est faire du je un il. PrĂ©cisĂ©ment, Monsieur Teste s’affronte Ă ce qui se dĂ©robe en lui. Tout son effort consiste Ă explorer les limites de sa propre vie mentale, Ă dominer par l’esprit son vĂ©cu. Pourtant, au moment de son coucher, il rencontre un opposant : son propre corps. Des sensations douloureuses l’assaillent, qui sollicitent sa pensĂ©e tout en Ă©chappant Ă sa connaissance. Le moi doit donc se dĂ©finir Ă partir de cette puissance Ă©trangère que constitue sa propre corporalitĂ©. De plus, l’irruption de la douleur rĂ©siste Ă la verbalisation : seules des approximations mĂ©taphoriques peuvent en tenir lieu, toujours imparfaites, toujours Ă reformuler. ValĂ©ry innove donc doublement : d’une part, il invente un nouveau cogito qui rapporte la conscience de soi Ă des Ă©tats du corps ; d’autre part, il montre que toute reprĂ©sentation de la conscience subjective est une mĂ©diation symbolique, nĂ©cessairement insuffisante par rapport Ă ce qu’il y a d’inconnu en soi.
Dès les annĂ©es 1950, le monologue intĂ©rieur apparaĂ®t comme une forme littĂ©raire susceptible de correspondre Ă l’Ă©mergence du Nouveau Roman. Non seulement il permet de mettre en crise les notions d’intrigue et de personnage, mais il peut manifester les dĂ©faillances et l’opacitĂ© de la subjectivitĂ©. Dans La Jalousie d’Alain Robbe-Grillet, par exemple, la narration relève entièrement d’un discours de la conscience objectivĂ©, radicalement impersonnel puisque aucune marque de la première personne n’y intervient. Mais c’est Nathalie Sarraute qui apporte les dĂ©veloppements les plus intĂ©ressants en critiquant le monologue intĂ©rieur et en lui substituant la notion de sous-conversation. Dans L’ère du soupçon (1956), elle rompt l’illusion d’un monologue intĂ©rieur capable de verbaliser la vie subjective : des « actions souterraines » demeurent irrĂ©ductibles Ă toute saisie par le langage. Cette « matière psychologique », faite « de sensations, d’images, de sentiments, de souvenirs, d’impulsions, de petits actes larvĂ©s qu’aucun langage intĂ©rieur n’exprime, qui se bousculent aux portes de la conscience », constitue la « sous-conversation », par opposition Ă la « conversation », c’est-Ă -dire aux propos effectivement tenus par les personnages. Selon Sarraute, la sous-conversation affleure toujours dans la conversation, et le roman moderne cherche Ă mettre au jour sa prĂ©sence, Ă lui donner forme. Elle-mĂŞme appelle tropismes ces mouvements infra-verbaux de la sous-conversation qui ne sauraient se plier aux lois du langage et du sens, mais qui inflĂ©chissent le discours. Le tropisme est donc ce qui, dans la reprĂ©sentation verbale, manifeste une impossibilitĂ© expressive. Sarraute en souligne l’aspect dialogique : c’est l’interlocuteur qui sert de catalyseur aux rĂ©actions indĂ©terminĂ©es de l’intĂ©rioritĂ©, c’est lui qui gĂ©nère le jeu de la conversation et de la sous-conversation. Ainsi, il n’y a pas de discours sans prise en compte de l’autre, et il n’y a pas de « langage intĂ©rieur » qui ne s’affronte Ă ce qu’il y a d’autre en soi.
Enfin, le monologue intĂ©rieur constitue l’une des formes maĂ®tresses du roman contemporain. Loin de la transparence naĂŻve d’une conscience parlĂ©e qui marquait le roman de Dujardin, le monologue contemporain s’impose comme une source d’expĂ©rimentations narratives souvent paradoxales. Ainsi, le roman Sortie d’usine de François Bon se prĂ©sente comme un monologue intĂ©rieur Ă la 3e personne : c’est reconnaĂ®tre l’impersonnalitĂ© de toute reprĂ©sentation de soi. De plus, le discours de la conscience donne lieu Ă la construction d’un personnage littĂ©raire, une construction formelle qui vise toujours un rĂ©cepteur. François Bon reprend les instantanĂ©s sensoriels qui caractĂ©risaient l’innovation formelle de Dujardin, dans leurs tournures orales et familières, mais il les rapporte Ă un « lui » qui rend Ă©minemment partageables, habitables par le lecteur, les expĂ©riences d’un sujet soumis Ă l’aliĂ©nation du travail mĂ©canisĂ©. Le monologue intĂ©rieur devient donc transpersonnel : Ă partir d’un absolu subjectif (l’Ă©criture de la conscience), il permet de reprĂ©senter des phĂ©nomènes sociaux qui demeurent en dĂ©faut de symbolisation dans notre existence collective.
*****
Il est Ă noter pour finir que le monologue intĂ©rieur est aussi devenu une forme transgĂ©nĂ©rique : Dujardin le plaçait « dans l’ordre de la poĂ©sie », sans doute en raison du double accent portĂ© d’une part sur le signifiantverbal, d’autre part sur l’intimitĂ© subjective. Par sa successivitĂ©, par sa durĂ©e continue, il relève certes du genre narratif, mais il a pour potentiel d’excĂ©der les frontières des genres littĂ©raires. Peut-ĂŞtre faut-il plutĂ´t le considĂ©rer comme un genre en soi qui se dĂ©cline sous diffĂ©rentes formes, poĂ©tiques, romanesques ou dramatiques, comme le montre la pièce de théâtre de Koltès, La nuit juste avant les forĂŞts (1977), entièrement constituĂ©e d’un long monologue…
Sources
- Edouard Dujardin, Les lauriers sont coupĂ©s (1887) suivi de Le monologue intĂ©rieur (1931), Ă©d. de Carmen Licari, Rome, Bulzoni, 1977 (cf. aussi l’Ă©dition de Jean-Pierre Bertrand, Paris, Garnier-Flammarion, 2001).
- Paul Valéry, La soirée avec M. Teste (1896).
- Nathalie Sarraute, « Conversation et sous-conversation », L’ère du soupçon, 1956 ; Tropismes, 1957.
- François Bon, Sortie d’usine, 1982.
Critiques
- Philippe Chardin dir., Autour du monologue intérieur, Paris, Atlantica-Séguier, 2004.
- Belinda Cannone, Narrations de la vie intérieure, Paris, Klincksieck, 1998.
- Dorrit Cohn, La transparence intérieure (1978), trad. Alain Bony, Paris, Seuil, 1981.
- Gérard Genette, Figures III, Paris, Seuil, 1972.
- Laurent Jenny, La fin de l’intĂ©rioritĂ©, Paris, PUF, 2002.
- Arnaud Rykner, Nathalie Sarraute, Paris, Seuil, Les Contemporains, 1991.
- Jean Starobinski, « Monsieur Teste face à la douleur », in Valéry, pour quoi ?, Paris, Les Impressions Nouvelles, 1987.
- Frida S. Weissman, Du monologue intérieur à la sous-conversation, Paris, Nizet, 1978.
Académie Mallarmé

Debout :Édouard Dujardin, Francis Vielé-Griffin, Paul Valéry, André-Ferdinand Herold, André Fontainas, Jean Ajalbert.
Assis :Saint-Pol-Roux, Paul Fort
L’Académie Mallarmé naît à Paris le 19 février 1937 sous l’impulsion d’Édouard Dujardin. Ses membres fondateurs sont : Saint-Pol-Roux, Édouard Dujardin, Francis Vielé-Griffin (président), Maurice Maeterlinck, Jean Ajalbert, André Fontainas, Ferdinand Hérold, Albert Mockel, Paul Valéry et Paul Fort ; dans un deuxième temps : Léon-Paul Fargue, Charles Vildrac, Valery Larbaud et Jean Cocteau. L’Académie crée un prix qui est vite reconnu comme le plus prestigieux du paysage poétique français. Le premier lauréat en est Jacques Audiberti. Après Francis Vielé-Griffin, les présidents successifs sont Saint-Pol-Roux, Paul Valéry et Marie de Régnier alias Gérard d’Houville. Le dernier membre de cette institution, Georges Ribemont-Dessaignes, meurt en 1974.