
Le Tombeau poétique est un genre littéraire qui trouve ses origines dans les épitaphes grecques.
Avant la Renaissance
Dès le dĂ©but de l’humanitĂ©, on a honorĂ© les morts et protĂ©gĂ© leur dĂ©pouille mortelle des charognards ; les tombes les plus anciennes datent des hominidĂ©s : sĂ©pulture de TĂ©viec (VIe millĂ©naire av. J.-C.). Avec l’Ă©criture, apparaissent des inscriptions funĂ©raires sur les tombes, grecques par exemple, mais aussi des glyphes sur les tombes mayas.
Les Ă©pitaphes sont souvent gravĂ©es sur les tombes, mais quelques-unes se trouvent dans des anthologies : Callimaque de Cyrène dans l’Anthologie palatine Quelqu’un, Ă´ HĂ©raclite, m’a dit ton trĂ©pas ; Poèmes Ă©pigraphiques latins Carmina Latina Epigraphica5.<
Au Moyen Âge, une des épitaphes poétiques les plus connues est la Ballade des pendus de François Villon, dont le titre exact est L’ÉPITAPHE EN FORME DE BALLADE QUE FEIT VILLON POUR LUY & SES COMPAGNONS, S’ATTENDANT A ESTRE PENDU AVEC EUX. De moins célèbres sont gravées dans la pierre, à Melle (Deux-Sèvres).
Ă€ la Renaissance
Le tombeau poĂ©tique est un recueil collectif qu’on peut dire composĂ© de plusieurs Ă©pitaphes. Les poètes y sont honorĂ©s et cĂ©lĂ©brĂ©s par leurs pairs ; le Tombeau poĂ©tique est aussi destinĂ© Ă un roi, une reine, ou une personne proche de la famille royale.
- Tombeau de Joachim du Bellay Épitaphes sur le trespas de Joachim du Bellay Angevin, Poete Latin et Francois, Paris, Robert Estienne, 1560.
- Le Tombeau de P. de Ronsard gentilhomme vendĂ´mois.
- Tombeau de Marguerite de Navarre.
- Epitaphe sur le trespas du Roy Treschrestien Henri Roy de France, II de ce nom, en douze langues. A treshault et trespuissant prince Philippe Roy d’Espaigne. Aultres epitaphes par plusieurs Auteurs sur le trespas du mesme Roy.
Ces tombeaux honorent aussi la mĂ©moire d’un proche disparu. Camille de More dans un Tumulus (Tombeau) a composĂ© des poèmes en mĂ©moire de son père Jean de Morel, sa mère Antoinette de Loynes et ses sĹ“urs Lucrèce et Diane ; elle a demandĂ© la participation de poètes amis de ses parents.
La raison d’ĂŞtre de ces tombeaux Ă©tait multiple ; rendre hommage Ă un disparu, cĂ©lèbre ou proche ; montrer son Ă©rudition (les poèmes Ă©taient rĂ©digĂ©s en latin, grec, hĂ©breu, traduits du latin en grec, du grec en latin ou en français -voir par exemple le Tombeau de Marguerite de Valois Royne de Navarre-) ; causer une Ă©mulation entre auteurs :
« Ces dernières lignes mettent en évidence l’intérêt réciproque dont pouvaient faire preuve les poètes dans le processus d’élaboration d’un Tombeau. Cet intérêt, qu’on peut bien sûr imputer à la curiosité intellectuelle, au plaisir de goûter et de faire goûter des vers en exclusivité, suggère néanmoins du même coup l’existence de conditions favorables à l’instauration d’un réel rapport d’émulation entre les collaborateurs. »
— JoĂ«l Castonguay-BĂ©langer : L’Ă©dification d’un Tombeau poĂ©tique : du rituel au recueil
se faire connaître pour obtenir une reconnaissance et parfois un mécénat :
« L’étude de quatre ouvrages à la mémoire d’Hugues Salel (1554), Jean de La Péruse (1555), Henri II et du Bellay (1560) et Ronsard (1586) fait apparaître une double motivation chez les organisateurs de ce type d’hommage : sociale (attirer l’attention de protecteurs influents, susceptibles d’employer eux-mêmes leurs compétences ou de les introduire à la Cour) et littéraire (bénéficier de l’autorité du défunt en détournant à leur profit le capital symbolique accumulé par ce dernier ; afficher leur appartenance au groupe des poètes reconnus et dans certains cas, rémunérés). »
— Amaury Flegès : Les tombeaux littéraires en France à la Renaissance, 1500-1589
Désuétude
Lors des périodes baroque, précieuse et au siècle des Lumières, les Tombeaux vont tomber en désuétude, remplacés par des Consolations, ou des épigrammes plus ou moins caustiques :
- Consolation à Monsieur du Perrier, par François de Malherbe
- Consolation à Monseigneur de Bellegarde sur la mort de M. de Termes, son frère, par Honorat de Bueil de Racan
- Contre Voltaire d’Alexis Piron :Sur l’auteur dont l’épiderme Est collĂ© tout près des os, La Mort tarde Ă frapper ferme, De peur d’ébrĂ©cher sa faux.
Tandis que les Ă©pitaphes perdurent (Henriette de la Suze Sur un gros poète, Épitaphe), les Romantiques s’Ă©pancheront dans des Ă©lĂ©gies : Victoire Babois ÉlĂ©gies sur la mort de sa fille âgĂ©e de 5 ans ; Alfred de Musset Lucie, Ă©lĂ©gie ; Consolation de Sully Prudhomme.
Renaissance du genre
À la fin du XIXe siècle le Tombeau poétique réapparaît sous sa forme collective de la Renaissance (à la différence que la seule langue y est le français) ; ainsi le Tombeau de Charles Baudelaire.
Le Tombeau de Théophile Gautier réunit plus de quatre-vingt poètes.
Le Tombeau d’Edgar Poe n’a qu’un seul auteur, StĂ©phane MallarmĂ©.
Cette tradition d’un monument poĂ©tique se poursuit au XXe siècle : Tombeau de GĂ©rard Philipe de Henri Pichette, Quelque chose noir de Jacques Roubaud, oĂą celui-ci revient sur l’expĂ©rience du deuil de sa femme Alix Cleo Roubaud ; ou encore La Mort de l’aimĂ© de Jean Ristat, oĂą celui-ci, sous le signe de Marceline Desbordes-Valmore, autrice des Pleurs, va placer sa voix dans l’expĂ©rience du deuil de son compagnon Philippe. Nancy Huston publie Tombeau de Romain Gary (1995), hommage lucide Ă l’écrivain.
Un autre exemple de tombeau poétique, celui à Jean Sénac proposé par le poète Hélios Radresa.
Au XXe siècle, c’est Michel Deguy qui Ă©crira un autre Tombeau de du Bellay ; pour Chantal Mauduit morte en pleine ascension au NĂ©pal, AndrĂ© Velter confie ses poèmes Ă la voix d’Alain CarrĂ© et au piano de François-RenĂ© Duchâble. Le Printemps des Poètes ouvre deux pages de Tombeaux poĂ©tiques d’auteurs contemporains. En 2015, Serge Pey, Tombeau pour un miaulement, poème critique et philosophique sur Mao Zedong (Gruppen). En 2018, Jean-Louis Rambour publie Tombeau de Christopher Falzone (Editions L’Herbe qui tremble) en hommage au jeune pianiste qui se suicida Ă Genève en 2014, Ă l’âge de 29 ans.
Source https://fr.wikipedia.org/wiki/Tombeau_po%C3%A9tique
Poèmes
Le tombeau d’Edgar Poe – MallarmĂ©
Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change,
Le Poëte suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange !
Eux, comme un vil sursaut d’hydre oyant jadis l’ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.
Du sol et de la nue hostiles, Ă´ grief !
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s’orne
Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur
Que ce granit du moins montre Ă jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.
Stéphane Mallarmé
Voir la page https://artetculturefontainebleau.fr/edgar-allan-poe/
Le tombeau de Verlaine – MallarmĂ©
Le noir roc courroucé que la bise le roule
Ne s’arrĂŞtera ni sous de pieuses mains
Tâtant sa ressemblance avec les maux humains
Comme pour en bénir quelque funeste moule.
Ici presque toujours si le ramier roucoule
Cet immatériel deuil opprime de maints
Nubiles plis l’astre mĂ»ri des lendemains
Dont un scintillement argentera la foule.
Qui cherche, parcourant le solitaire bond
Tantôt extérieur de notre vagabond —
Verlaine ? Il est cachĂ© parmi l’herbe, Verlaine
Ă€ ne surprendre que naĂŻvement d’accord
La lèvre sans y boire ou tarir son haleine
Un peu profond ruisseau calomnié la mort.
Stéphane Mallarmé.
Stéphane Mallarmé (1842-1898)
Recueil : Poésies (1899).
Voir aussi http://www.maulpoix.net/tombeau.html
Le tombeau de Baudelaire – MallarmĂ©
Le temple enseveli divulgue par la bouche
SĂ©pulcrale d’Ă©gout bavant boue et rubis
Abominablement quelque idole Anubis
Tout le museau flambé comme un aboi farouche
Ou que le gaz récent torde la mèche louche
Essuyeuse on le sait des opprobres subis
Il allume hagard un immortel pubis
Dont le vol selon le réverbère découche
Quel feuillage séché dans les cités sans soir
Votif pourra bénir comme elle se rasseoir
Contre le marbre vainement de Baudelaire
Au voile qui la ceint absente avec frissons
Celle son Ombre même un poison tutélaire
Toujours à respirer si nous en périssons.
Stéphane Mallarmé
Voir aussi le recueil https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Tombeau_de_Charles_Baudelaire_(recueil)