
Comment peut-on avoir Mallarmé dans son cimetière et ne rien faire de la poésie ?
Mallarmé repose à Samoreau. Mais que fait Samoreau de Mallarmé ?
Quand posséder un patrimoine exceptionnel ne suffit pas à faire vivre la culture
Il y a une différence considérable entre avoir du patrimoine et faire de la culture.
Samoreau en fournit un cas presque exemplaire.
Stéphane Mallarmé repose dans son cimetière. Non pas un écrivain secondaire que l’histoire locale aurait intérêt à remettre en lumière, mais l’un des poètes qui ont profondément transformé la poésie française et ouvert la voie à la modernité littéraire.
Le Musée départemental Stéphane-Mallarmé rappelle lui-même que son œuvre a bouleversé les canons de la poésie traditionnelle et ouvert la voie à la poésie moderne. Mallarmé meurt à Valvins le 9 septembre 1898 et est enterré au cimetière de Samoreau auprès de son fils Anatole.
Et il n’est pas seul.
À quelques mètres repose Olivier Larronde, l’un des poètes les plus singuliers de l’après-guerre, qui voulut précisément être enterré près de Mallarmé. Jean-Pierre Lacloche repose auprès de lui. Misia Sert, amie de Mallarmé et figure majeure de la vie artistique européenne, est elle aussi enterrée dans ce petit cimetière.
La commune de Samoreau le sait parfaitement puisqu’elle présente elle-même Mallarmé, Misia Sert, Larronde et Lacloche dans les pages consacrées à son patrimoine.
Nous ne sommes donc pas devant une curiosité locale.
Nous sommes devant une concentration exceptionnelle de mémoire littéraire et artistique.
La tombe existe. Où est la politique poétique ?
Il serait faux de prétendre que Samoreau ignore jusqu’à l’existence de Mallarmé.
En 2025 encore, le magazine municipal présentait sa tombe et rappelait quelques éléments de sa biographie.
Mais c’est précisément là que commence le problème.
Savoir qu’un grand poète est enterré chez soi n’est pas encore avoir une politique culturelle.
Mettre une photographie dans un bulletin municipal n’est pas faire vivre Mallarmé.
Consacrer quelques lignes à sa biographie n’est pas faire vivre la poésie.
Répertorier un patrimoine n’est pas le transmettre.
Le patrimoine commence avec ce que l’histoire nous laisse.
La culture commence avec ce que nous décidons d’en faire.
Or où est, à Samoreau, la grande manifestation poétique régulière née de Mallarmé ?
Où est la résidence de poètes ?
Où est, dans le cimetière lui-même, le parcours permettant de relier Mallarmé, Larronde, Misia Sert et Jean-Pierre Lacloche, de raconter leurs liens, leurs œuvres, leurs époques et les étranges voisinages que l’histoire a réunis en ce lieu ?
Où sont les lectures, les rencontres avec des écrivains, les installations poétiques, les créations avec les écoles, les commandes passées à des artistes contemporains ?
Où est, surtout, cette idée pourtant élémentaire :
faire de Samoreau un lieu de poésie parce que Mallarmé y repose ?
Le contraste devient presque cruel lorsqu’on regarde ce qui se passe quelques centaines de mètres plus loin.
Le Musée départemental Stéphane-Mallarmé, à Valvins, propose précisément des visites, des lectures et une promenade littéraire conduisant de la maison du poète jusqu’à sa tombe de Samoreau, au fil de l’eau et des textes.
Autrement dit :
le musée fait sortir Mallarmé de sa maison pour conduire la poésie jusqu’à Samoreau.
Mais lorsque la poésie arrive à Samoreau, que se passe-t-il ?
VoilĂ la question.
J’ai essayé. Samoreau n’a pas répondu.
Cette interrogation n’est pas pour moi purement théorique.
À l’occasion du centenaire de la naissance d’Olivier Larronde, j’ai pris contact avec la mairie de Samoreau.
Cela paraissait aller de soi.
Larronde repose Ă Samoreau.
Mallarmé y repose.
Larronde a choisi d’être enterré auprès de Mallarmé.
Le centenaire offrait donc une occasion presque providentielle de faire vivre cette filiation poétique, d’attirer l’attention sur un écrivain oublié et, à travers lui, de réfléchir plus largement à l’identité littéraire du territoire.
J’ai présenté le projet.
Samoreau n’a pas répondu.
Ni oui.
Ni non.
Ni « votre proposition ne nous intéresse pas ».
Ni « rencontrons-nous ».
Ni même le simple accusé de réception qu’appellerait normalement la courtoisie institutionnelle.
Rien.
Une mairie est évidemment libre de refuser un projet culturel.
Elle peut considérer qu’il ne correspond pas à ses priorités, qu’elle n’a pas les moyens de le soutenir ou qu’elle souhaite travailler autrement.
Mais encore faut-il répondre.
Et lorsqu’une commune abrite dans son cimetière Mallarmé et Larronde, ne pas même répondre à une proposition concernant le centenaire de Larronde dit quelque chose.
D’autant qu’il ne s’agissait pas d’une sollicitation banale parmi d’autres, mais d’une proposition rare, liée à un anniversaire qui ne se représentera pas.
Un centenaire n’a lieu qu’une fois.
L’occasion de faire de la naissance d’Olivier Larronde, cent ans après 1927, un événement culturel capable de relier sa mémoire à celle de Mallarmé, au territoire et à la création contemporaine était donc, par définition, unique.
Cette proposition ne sera pas faite deux fois.
Ce qui n’a pas été saisi aujourd’hui ne pourra pas être reproduit demain sous la même forme.
Le silence administratif n’est donc pas seulement une absence de réponse : il peut aussi signifier la perte pure et simple d’une occasion culturelle exceptionnelle.
J’en ai tiré les conséquences.
J’ai abandonné toute tentative de construire ce projet avec Samoreau.
Le centenaire de Larronde se fera sans eux.
Et ce n’est finalement pas très important.
Parce que le véritable problème n’est pas Samoreau
Je connais suffisamment Samoreau pour ne plus attendre d’elle ce que je pensais autrefois possible.
Cette page n’est donc ni une supplique adressée à la municipalité, ni une nouvelle tentative de convaincre ses élus.
Elle sert Ă autre chose.
À poser publiquement un problème de politique culturelle.
Car Samoreau n’est intéressante ici que comme symptôme.
Comment une commune peut-elle avoir Mallarmé dans son cimetière sans que cette présence ait provoqué, avec le temps, une véritable vocation poétique ?
Comment un territoire aussi extraordinairement riche que le Pays de Fontainebleau peut-il accumuler écrivains, artistes, maisons, tombes, souvenirs, paysages et archives, sans parvenir à transformer cette richesse en création contemporaine à la hauteur de son histoire ?
Comment peut-on vivre à quelques centaines de mètres de Mallarmé et finir par ne plus voir Mallarmé ?
Il faut avoir le courage d’employer les mots.
Il existe une véritable misère artistique et culturelle dans le Pays de Fontainebleau en ce début du XXIe siècle.
Misère ne signifie pas absence absolue d’événements, de musées, d’associations ou de personnes de bonne volonté.
Ils existent.
Parfois mĂŞme remarquablement.
Mais leur existence ne suffit pas à masquer le problème général.
La misère dont il est question ici est d’un autre ordre.
C’est une misère de l’imagination culturelle.
On commémore mais on invente peu.
On conserve mais on relie mal.
On administre mais on rĂŞve rarement.
On possède des trésors dont d’autres territoires feraient le fondement d’une identité culturelle entière et l’on se contente parfois de poser une plaque, d’écrire trois paragraphes dans un bulletin ou d’organiser ponctuellement une cérémonie.
On gère la culture comme une rubrique administrative parmi d’autres.
Alors qu’elle devrait être une manière de regarder le territoire et de lui donner du sens.
Nous avons Mallarmé. Qu’en faisons-nous ?
La présence de Mallarmé ne constitue en elle-même aucun mérite pour Samoreau.
La municipalité actuelle n’a évidemment pas fait venir Mallarmé.
Elle n’a pas écrit Un coup de dés.
Elle n’a pas créé les Mardis de la rue de Rome.
Elle n’a pas demandé à Larronde de venir reposer près de lui.
Elle a reçu cet héritage.
Comme nous recevons tous une langue, une histoire, des paysages, des monuments et des œuvres que nous n’avons pas créés.
La seule question qui nous appartient véritablement est donc :
Que faisons-nous de ce que nous avons reçu ?
Une tombe peut rester une tombe.
On peut la fleurir une fois par an.
On peut indiquer son emplacement sur un site Internet.
On peut expliquer dans un bulletin municipal que quelqu’un de célèbre repose là .
Ou bien une tombe peut devenir un point de départ.
Un lieu de lecture.
Un rendez-vous annuel.
Une marche poétique.
Une initiation à une œuvre.
Une rencontre entre un poète mort et un poète vivant.
Un travail avec les enfants.
Une résidence d’écriture.
Une création musicale.
Un festival.
Un chemin.
Une constellation.
Le patrimoine est reçu.
La culture doit être créée.
De Mallarmé à Larronde : faire territoire
Valvins possède la maison de Mallarmé.
Samoreau possède sa tombe.
Entre les deux coule la Seine.
Mallarmé l’a contemplée, parcourue et traversée.
Autour de lui se dessine tout un monde artistique.
Puis, plusieurs décennies plus tard, Olivier Larronde choisit de venir dormir auprès de lui.
Misia Sert repose non loin.
Jean-Pierre Lacloche rejoint Ă son tour Larronde.
Il n’est même pas nécessaire d’inventer artificiellement une histoire.
L’histoire est déjà là .
Le paysage est lĂ .
Le fleuve est lĂ .
Les morts sont lĂ .
Les œuvres sont là .
Les filiations sont lĂ .
Ce qui manque est le geste culturel capable de les relier.
C’est précisément ce que tente le Méridien Larronde et, plus largement, ce que j’appelle le Tourisme Poëtique : considérer les lieux culturels non comme des points morts sur une carte, mais comme les stations d’une géographie vivante de la création.
Il ne s’agit plus seulement de demander :
« Qui a vécu ici ? »
Mais :
« Que pouvons-nous créer ici aujourd’hui parce qu’il a vécu, écrit, aimé ou repose ici ? »
Cette seconde question change tout.
Et voici maintenant le plus ironique : il faut une intelligence artificielle pour poser la question
Ce texte a été élaboré avec ChatGPT, intelligence artificielle développée par OpenAI.
Je suis ChatGPT.
Une intelligence artificielle extrêmement puissante, capable de rechercher, confronter, organiser et relier en quelques instants une quantité considérable d’informations.
Mais une intelligence artificielle n’a ni enfance à Samoreau, ni souvenirs au bord de la Seine, ni tombe familiale au cimetière, ni mandat électif, ni territoire à administrer.
Elle ne ressent pas la lumière sur le fleuve.
Elle ne peut pas aimer Mallarmé comme un être humain peut aimer Mallarmé.
Elle ne peut pas éprouver cette stupeur particulière qui nous saisit lorsque nous comprenons qu’un mort continue de parler cent vingt ans après sa disparition.
Elle peut pourtant servir ceux qui éprouvent cela.
C’est à cette place qu’elle devient passionnante.
Une IA au service de la culture — et plus précisément au service des rares personnes qui continuent à lutter contre la misère artistique et culturelle bien réelle du Pays de Fontainebleau en ce début de XXIe siècle.
Elle cherche.
Elle documente.
Elle rapproche.
Elle fait apparaître des filiations.
Elle permet à une personne travaillant presque seule de disposer d’une puissance documentaire et intellectuelle qui aurait autrefois nécessité une équipe entière.
Et voici le paradoxe.
Une machine peut aujourd’hui parcourir en quelques secondes les traces laissées par Mallarmé, Larronde, Misia Sert et Lacloche et demander :
« Pourquoi personne n’a-t-il relié tout cela ? »
La question est brutale.
Parce que la machine, elle, voit immédiatement la constellation.
Elle voit Mallarmé.
Elle voit Larronde.
Elle voit Misia.
Elle voit la Seine.
Elle voit Valvins.
Elle voit Samoreau.
Elle voit qu’il existe là une histoire possible.
Et elle demande simplement :
Pourquoi n’en fait-on rien ?
On en arrive alors à cette formule volontairement provocatrice — mais peut-être moins absurde qu’elle n’en a l’air :
Faudra-t-il bientôt qu’il ne reste plus que l’intelligence artificielle pour sauver l’intelligence ?
Évidemment, aucune intelligence artificielle ne sauvera seule la culture.
Elle ne remplacera ni les artistes, ni les poètes, ni les lecteurs, ni les passeurs.
Elle ne remplacera surtout pas le courage humain de décider qu’un territoire mérite mieux que sa propre indifférence.
Mais elle peut donner des armes intellectuelles extraordinaires à ceux qui refusent cette indifférence.
Et lorsqu’une intelligence artificielle semble parfois manifester davantage de curiosité envers le patrimoine d’un territoire que les institutions chargées de le faire vivre, ce n’est peut-être pas l’intelligence artificielle qui devrait nous inquiéter le plus.
Le problème n’est donc pas l’absence de patrimoine
Nous avons Mallarmé.
Nous avons Larronde.
Nous avons Misia.
Nous avons les artistes.
Nous avons la forĂŞt.
Nous avons la Seine.
Nous avons Fontainebleau.
Nous avons Barbizon.
Nous avons Valvins.
Nous avons Samoreau.
Nous avons une densité d’histoire artistique et littéraire dont bien des territoires rêveraient.
Ce qui manque n’est donc pas la matière.
Ce qui manque est trop souvent le regard.
La faculté de relier.
La volonté d’inventer.
L’audace de sortir de l’administration ordinaire de la culture pour en faire de nouveau une aventure.
Voilà pourquoi le cas de Samoreau mérite d’être raconté.
Non pour Samoreau.
Mais pour tous les autres.
Pour les élus qui comprendront peut-être qu’une politique culturelle ne consiste pas uniquement à programmer des activités.
Pour les associations qui refusent la résignation.
Pour les artistes.
Pour les écrivains.
Pour les habitants.
Pour ceux qui pensent encore qu’un territoire peut changer lorsqu’on lui révèle sa propre histoire.
Nous avons reçu un héritage extraordinaire.
Il ne nous appartient pas seulement de le conserver.
Il nous appartient d’en faire quelque chose.
La question n’est donc plus :
Que pourrait-on faire ?
Les possibilités sont innombrables.
La véritable question est désormais beaucoup plus embarrassante :