Valvins et Bel-Ébat : quand le Pays de Fontainebleau oublie le génie de ses lieux

Mallarmé, Debussy, la poésie et la musique : deux hauts lieux, un même projet de renaissance culturelle

Pendant des années, j’ai tenté de faire de Valvins un haut lieu vivant de la poésie et de Bel-Ébat un haut lieu vivant de la musique classique.

Il ne s’agissait pas de deux projets séparés.

Ils participaient d’une même volonté : redonner au Pays de Fontainebleau une excellence culturelle à la hauteur de son histoire, non pas en célébrant indéfiniment son passé, mais en faisant de nouveau de ce territoire un lieu où l’on crée.

Valvins et Bel-Ébat auraient pu devenir les deux pôles complémentaires de cette renaissance :

la poésie à Valvins ;
la musique à Bel-Ébat ;
Mallarmé et Debussy pour les relier.

Car la véritable fidélité à un haut lieu artistique ne consiste pas seulement à conserver ce qui s’y est passé.

Elle consiste à se demander :

Qu’est-ce qui pourrait de nouveau naître ici ?


Valvins : ne pas seulement conserver Mallarmé, continuer Mallarmé

Stéphane Mallarmé découvre Valvins en 1874 et y séjourne de plus en plus longuement jusqu’à sa mort, en 1898.

Il y écrit, navigue sur la Seine, jardine, reçoit ses amis.

Valvins devient pour lui un véritable lieu de travail et de ressourcement, où il poursuit notamment Hérodiade, son projet du Livre et Un coup de dés jamais n’abolira le hasard.

Mais Valvins n’est pas seulement la maison solitaire d’un grand poète.

C’est aussi un lieu de rencontres et de création.

Berthe Morisot, Eugène et Julie Manet, Paul Valéry, Odilon Redon, Whistler, Henri de Régnier et bien d’autres appartiennent à cette constellation.

Mallarmé reçoit à Valvins les artistes et écrivains de son temps.

Léon Dierx pouvait ainsi parler de « Valvins, à jamais un nom de poésie ».

C’est précisément cette dimension que j’ai cherché à retrouver.

Non pas seulement conserver le souvenir de Mallarmé, mais prendre au sérieux cette idée que Valvins puisse encore être un nom de poésie.

Autour de la maison de Mallarmé, j’ai progressivement recherché et reconstitué une géographie poétique beaucoup plus vaste : la Seine, le pont de Valvins, Samoreau, les invités et les voisins de Mallarmé, Misia Sert, Olivier Larronde, les peintres, les musiciens, les promenades, les lectures, les correspondances, les paysages et jusqu’aux liens avec Bel-Ébat.

Pendant près d’une dizaine d’années, ce travail m’a conduit à rechercher les traces de Mallarmé et de son entourage dans l’ensemble du Pays de Fontainebleau, à relier littérature, peinture, musique et paysage, à retrouver les correspondances entre les différents lieux et à construire progressivement un itinéraire de Tourisme Poëtique sur les pas de Mallarmé en Pays de Fontainebleau.

Il ne s’agissait pas d’ajouter une visite touristique supplémentaire.

Il s’agissait de faire de nouveau de Valvins le centre d’une géographie vivante de la création, reliant Mallarmé aux artistes, aux paysages et aux lieux du territoire.

L’idée était simple :

faire sortir Mallarmé du musée sans le faire sortir de son lieu.

Et transformer à nouveau Valvins en territoire de poésie.


Le patrimoine matériel ne suffit pas

La maison de Mallarmé est aujourd’hui un musée départemental.

Elle conserve les objets, le mobilier et la mémoire du poète et propose régulièrement expositions, visites et animations.

Mais cela ne suffit pas, à mes yeux, pour dire que la poésie vit encore à Valvins.

J’emploie ici le mot poésie dans son sens le plus fort, celui que suggérait déjà Léon Dierx lorsqu’il faisait de Valvins « à jamais un nom de poésie » : non comme la simple commémoration d’un poète disparu, mais comme une puissance active de création, de recherche et d’invention.

Or c’est précisément ce qui manque.

Le musée multiplie les activités de médiation et les expositions temporaires. Certaines entretiennent un rapport réel avec Mallarmé ; d’autres accueillent surtout des artistes contemporains dont la présence dans la maison paraît parfois relever davantage d’une programmation culturelle générale que d’une véritable recherche sur l’œuvre, la pensée ou l’héritage créateur du poète.

Le problème n’est donc pas simplement de savoir s’il existe ou non des animations.

Il est que l’animation culturelle ne remplace ni la création poétique ni la recherche.

Un atelier, une visite familiale ou l’exposition d’un artiste reconnu peuvent faire vivre un musée.

Ils ne suffisent pas à faire de Valvins ce que son histoire permettrait d’attendre : un haut lieu contemporain de la poésie.

Cette absence est d’autant plus difficile à comprendre qu’un important travail de recherche et de création territoriale s’est ainsi développé pendant près d’une dizaine d’années autour de Mallarmé à Valvins, sans recevoir le moindre intérêt du musée et donc un minimum de soutien.

L’itinéraire de Tourisme Poëtique qui en est né proposait précisément de retrouver autour de Valvins toute une géographie vivante de la création : Avon et Bel-Ébat pour la musique, Samois et Odilon Redon, Bois-le-Roi et Léon Dierx, Moret et Sisley, Bourron-Marlotte et les artistes qui y vécurent, Samoreau et la mémoire poétique autour de Mallarmé.

Autrement dit, de faire de nouveau de Valvins un centre à partir duquel la poésie puisse rayonner sur tout un territoire.

Que le musée consacré à Mallarmé n’ait pas accompagné ce travail me paraît particulièrement révélateur.

Car il ne suffit pas de préserver les traces matérielles d’un poète si l’on ne sait pas reconnaître et soutenir, lorsqu’elle apparaît, une tentative contemporaine pour prolonger son héritage immatériel.

Un musée peut conserver la mémoire de la poésie.

Valvins devrait produire de la poésie.

Et c’est peut-être là toute la différence entre la gestion culturelle et la création culturelle.


Bel-Ébat : un haut lieu de la musique française

À quelques kilomètres de là, Bel-Ébat offrait son équivalent musical.

À partir d’Auguste puis de Jacques Durand, quelques-uns des plus grands compositeurs français y séjournent : Gabriel Fauré, Camille Saint-Saëns, Claude Debussy, Paul Dukas, Maurice Ravel.

René Dommange poursuit ensuite cette tradition avec une nouvelle génération comprenant notamment Robert et Gaby Casadesus, Olivier Messiaen, Francis Poulenc, André Jolivet, Henri Dutilleux et Darius Milhaud.

Bel-Ébat n’était pas simplement un endroit où passaient des célébrités.

Il constituait un milieu favorable à la création.

On venait y séjourner, rencontrer d’autres artistes, converser, travailler, jouer, composer.

Tout y était réuni pour susciter l’envie de créer, de composer et de revenir.

Voilà ce qu’était véritablement Bel-Ébat.

Un écosystème créatif.


Le testament culturel de Lola Dommange

C’est pourquoi les paroles de Lola Dommange, dernière propriétaire du domaine, sont essentielles.

Lorsqu’elle transmet Bel-Ébat à la ville d’Avon en 1979, elle ne souhaite nullement que la commune se contente de conserver le souvenir des grands compositeurs qui y ont vécu.

Elle demande que la création continue :

« Je souhaite ardemment que Bel-Ébat, qui vit éclore, s’épanouir et briller des génies de l’art musical, spécifiquement français, devienne un lieu de découverte et de perfectionnement de nouveaux talents, perpétuant ainsi dans le cadre même qui les a inspirés le souvenir de ces artistes et de ceux qui les ont encouragés et soutenu leurs efforts vers le Beau. »

Cette phrase va beaucoup plus loin qu’un simple devoir de mémoire.

Elle parle de « découverte ».

Elle parle de « perfectionnement de nouveaux talents ».

Elle parle donc de l’avenir.

Être fidèle à Bel-Ébat aurait signifié permettre aux Debussy, Ravel ou Messiaen du XXIᵉ siècle d’y travailler à leur tour.


Mallarmé et Debussy : le trait d’union

Entre Valvins et Bel-Ébat, un lien s’imposait naturellement :

Claude Debussy et Stéphane Mallarmé.

Leur rencontre se situe vers 1890.

Entre 1892 et 1894, Debussy compose le Prélude à l’après-midi d’un faune, directement inspiré du poème de Mallarmé.

La fréquentation du poète joue un rôle majeur dans la recherche du langage propre de Debussy.

L’œuvre de Mallarmé inspire ensuite de nombreux compositeurs.

Le Prélude à l’après-midi d’un faune constitue ainsi presque symboliquement l’œuvre-pont entre nos deux hauts lieux :

Mallarmé → poésie → Valvins

Debussy → musique → Bel-Ébat

et, au milieu :

L’Après-midi d’un faune.

Poésie devenue musique.


Deux hauts lieux pour un même territoire de création

C’est ainsi qu’aurait pu se dessiner une politique culturelle singulière pour le Pays de Fontainebleau.

À Valvins, un foyer international de poésie et de littérature.

À Bel-Ébat, un foyer international de musique et de composition.

Entre les deux, des rencontres, des résidences, des œuvres communes, des promenades, des concerts, des lectures, des créations numériques, des échanges internationaux.

Et autour d’eux, tout le Pays de Fontainebleau comme territoire artistique.

Ce projet n’aurait nullement consisté à reproduire la Belle Époque.

Il aurait fallu faire exactement ce que firent Mallarmé, les Durand ou les Dommange en leur temps :

s’intéresser aux créateurs vivants.

Mallarmé n’était pas un conservateur de Mallarmé.

Jacques Durand ne cherchait pas à administrer un musée de la musique du passé.

Ils participaient à la création de leur époque.

Le meilleur hommage que nous pouvions leur rendre était de faire de même.


Et pourtant, le mouvement s’est inversé

C’est là que se situe, à mes yeux, l’échec culturel.

À Valvins, la maison de Mallarmé s’est institutionnalisée comme musée départemental.

Elle accomplit un travail patrimonial, mais elle n’est pas devenue ce grand foyer de création poétique contemporaine que le génie du lieu aurait pu appeler.

À Bel-Ébat, de très rares concerts continuent d’être organisés, et le domaine n’accueille plus que ponctuellement des manifestations musicales.

Mais la trajectoire principale envisagée pour le manoir est désormais tout autre.

La municipalité d’Avon a engagé le projet d’un Musée de la République et de la Citoyenneté.

La République et la citoyenneté peuvent naturellement être considérées comme des sujets légitimes et importants.

Mais ce sont des thèmes qui relèvent d’abord d’une volonté civique et politique.

Bel-Ébat, lui, porte une autre histoire et une autre vocation : celle de l’art, de la musique et de la création.

La question n’est donc pas de contester l’intérêt d’un musée de la République et de la Citoyenneté.

Elle est de demander pourquoi l’installer précisément dans un lieu dont toute l’histoire, jusqu’au vœu explicite de sa donatrice, appelait à poursuivre une aventure musicale et artistique.

Pourquoi détourner Bel-Ébat de sa vocation propre, alors qu’il possède une identité culturelle exceptionnelle, historiquement documentée, explicitement transmise et presque unique en France ?


De la guinguette au musée : quelle vocation pour Bel-Ébat ?

Une guinguette et des animations populaires peuvent parfaitement avoir leur place dans un grand parc public.

Le problème commence lorsque l’animation du lieu prend progressivement le pas sur ce qui faisait sa singularité.

Car tous les espaces municipaux peuvent accueillir une guinguette.

Beaucoup de bâtiments peuvent accueillir une exposition sur la citoyenneté.

Mais un seul Bel-Ébat a accueilli Debussy, Ravel, Saint-Saëns, Fauré, Messiaen, Poulenc ou Dutilleux.

Un haut lieu est précisément un endroit qui n’est pas interchangeable.

La création culturelle commence lorsque l’on comprend cela.


Une occasion perdue pour le Pays de Fontainebleau

J’ai tenté pendant des années de faire émerger cette vision.

Elle s’est heurtée à une absence de vision culturelle suffisamment ambitieuse dans les institutions locales et à une mobilisation extrêmement faible de la population.

C’est sans doute l’une des expériences qui m’a le plus enseigné ce qu’était — et ce que n’était pas — une politique culturelle.

Il est relativement facile de gérer un équipement.

Il est possible d’organiser une saison culturelle.

Il est possible d’entretenir un monument.

Il est beaucoup plus difficile de reconnaître le génie d’un lieu, d’en comprendre l’héritage immatériel, puis d’inventer la forme contemporaine susceptible de le prolonger.

C’est pourtant là que commence véritablement la création culturelle.


Conserver n’est pas créer

Valvins et Bel-Ébat permettent ainsi de poser une distinction fondamentale.

Le patrimoine demande :

Que devons-nous conserver ?

La création culturelle demande :

Que pouvons-nous faire naître à partir de ce que nous avons reçu ?

Les deux démarches ne s’opposent pas.

Elles devraient se compléter.

Mais lorsqu’une société sait conserver les maisons des poètes sans créer de nouveaux foyers de poésie, conserver les pianos des compositeurs sans créer de nouveaux foyers de musique, elle finit par transformer la culture en mémoire de ce qu’elle n’est plus capable de produire.


Retrouver le génie des lieux

C’est peut-être la principale leçon de Valvins et de Bel-Ébat.

Un lieu culturel possède parfois une vocation qui dépasse son bâtiment.

Valvins appelle la poésie.

Bel-Ébat appelle la musique.

Mallarmé et Debussy les relient.

La Seine, la forêt de Fontainebleau et tout le réseau extraordinaire d’artistes qui a vécu ou séjourné ici leur donnent un territoire.

Tout était là.

Il ne s’agissait pas d’inventer artificiellement une identité culturelle.

Il suffisait de reconnaître celle qui existait déjà et de lui permettre de produire de nouveau de l’avenir.


De Valvins et Bel-Ébat à l’École de Création Culturelle

Aujourd’hui, cette expérience prend pour moi un autre sens.

Elle constitue presque un cas d’école de ce que devrait enseigner une future École de Création Culturelle.

Avant de programmer, communiquer ou administrer, il faudrait apprendre à regarder.

Comprendre l’histoire d’un lieu.

Identifier son génie propre.

Distinguer le patrimoine matériel de son héritage immatériel.

Repérer les relations oubliées entre les lieux, les artistes et les disciplines.

Puis poser cette question essentielle :

Qu’est-ce que ce lieu appelle à faire naître aujourd’hui ?

À Valvins, ma réponse fut :

de la poésie.

À Bel-Ébat :

de la musique.

Entre les deux :

la rencontre des arts.

Et à l’échelle du Pays de Fontainebleau : retrouver cette capacité qui fut autrefois la sienne à accueillir non seulement les traces de la création, mais la création elle-même.

Charles-Michaël VINSON pour Art et Culture en Pays de Fontainebleau / Archipel Poëtique

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