Le rythme du langage en prose et en poésie

« Tout individu apporte une prosodie neuve, particulière à son souffle »

Mallarmé

Crise de vers

Objectif

L’élève, le participant doit être capable d’identifier les rythmes de sa langue maternelle et de distinguer celui de la prose de celui de la poésie.

Progression pédagogique

L’objectif recherché est de déterminer l’incidence du rythme dans la relation existant entre le langage courant et le langage poétique.

Nous nous appuierons sur la lecture de deux textes qui illustrent les deux types de langage en question.

Nous insistons auparavant sur la nécessité de respecter l’ordre dans lequel sont présentés les textes; le passage graduel d’une type de langage à l’autre est le critérium d’une bonne imprégnation du rythme propre à chacun.

Nous conseillons également d’en faire la lecture en tenant compte des règles attachées à une bonne diction, au respect de la ponctuation et à la différenciation des voix selon la situation rencontrée.

Exercices :

Lecture d’un texte en prose et d’un texte en poésie.

Nous procédons à la lecture des deux textes :

  • un extrait en prose des Contes et Nouvelles de Guy de Maupassant : « la Farce »;
  • une poésie de Guillaume Apollinaire : « Saltimbanques ».

LA FARCE

MÉMOIRES D’UN FARCEUR

Nous vivons dans un siècle où les farceurs ont des allures de croque-morts et se nomment : politiciens. On ne fait plus chez nous la vraie farce, la bonne farce, la farce joyeuse, saine et simple de nos pères. Et, pourtant, quoi de plus amusant et de plus drôle que la farce ? Quoi de plus amusant que de mystifier des âmes crédules, que de bafouer des niais, de duper les plus malins, de faire tomber les plus retors en des pièges inoffensifs et comiques ? Quoi de plus délicieux que de se moquer des gens avec talent, de les forcer à rire eux-mêmes de leur naïveté, ou bien, quand ils se fâchent, de se venger par une nouvelle farce ?

Oh ! j’en ai fait, j’en ai fait des farces, dans mon existence. Et on m’en a fait aussi, morbleu ! et de bien bonnes. Oui, j’en ai fait, de désopilantes et de terribles. Une de mes victimes est morte des suites. Ce ne fut une perte pour personne. Je dirai cela un jour ; mais j’aurai grand mal à le faire avec retenue, car ma farce n’était pas convenable, mais pas du tout, pas du tout. Elle eut lieu dans un petit village des environs de Paris. Tous les témoins pleurent encore de rire à ce souvenir, bien que le mystifié en soit mort. Paix à son âme !

J’en veux aujourd’hui raconter deux, la dernière que j’ai subie et la première que j’ai infligée.

Commençons par la dernière, car je la trouve moins amusante, vu que j’en fus victime.

J’allais chasser, à l’automne, chez des amis, en un château de Picardie. Mes amis étaient des farceurs, bien entendu. Je ne veux pas connaître d’autres gens.

Quand j’arrivai, on me fit une réception princière qui me mit en défiance. On tira des coups de fusil ; on m’embrassa, on me cajola comme si on attendait de moi de grands plaisirs ; je me dis : « Attention, vieux furet, on prépare quelque chose. »

Pendant le dîner la gaieté fut excessive, trop grande. Je pensais : « Voilà des gens qui s’amusent double, et sans raison apparente. Il faut qu’ils aient dans l’esprit l’attente de quelque bon tour. C’est à moi qu’on le destine assurément. Attention. »

Pendant toute la soirée on rit avec exagération. Je sentais dans l’air une farce, comme le chien sent le gibier. Mais quoi ? J’étais en éveil, en inquiétude. Je ne laissais passer ni un mot, ni une intention, ni un geste. Tout me semblait suspect, jusqu’à la figure des domestiques.

L’heure de se coucher sonna, et voilà qu’on se mit à me reconduire à ma chambre en procession. Pourquoi ? On me cria bonsoir. J’entrai, je fermai ma porte, et je demeurai debout, sans faire un pas, ma bougie à la main.

J’entendais rire et chuchoter dans le corridor. On m’épiait sans doute. Et j’inspectais de l’œil les murs, les meubles, le plafond, les tentures, le parquet. Je n’aperçus rien de suspect. J’entendis marcher derrière ma porte. On venait assurément regarder à la serrure.

Une idée me vint : « Ma lumière va peut-être s’éteindre tout à coup et me laisser dans l’obscurité. » Alors j’allumai toutes les bougies de la cheminée. Puis je regardai encore autour de moi sans rien découvrir. J’avançai à petits pas faisant le tour de l’appartement. — Rien. — J’inspectai tous les objets l’un après l’autre. — Rien. — Je m’approchai de la fenêtre. Les auvents, de gros auvents en bois plein, étaient demeurés ouverts. Je les fermai avec soin, puis je tirai les rideaux, d’énormes rideaux de velours, et je plaçai une chaise devant, afin de n’avoir rien à craindre du dehors.

Alors je m’assis avec précaution. Le fauteuil était solide. Je n’osais pas me coucher. Cependant le temps marchait. Et je finis par reconnaître que j’étais fort ridicule. Si on m’espionnait, comme je le supposais, on devait, en attendant le succès de la mystification préparée, rire énormément de ma terreur.

Je résolus donc de me coucher. Mais le lit m’était particulièrement suspect. Je tirai sur les rideaux. Ils semblaient tenir. Là était le danger pourtant. J’allais peut-être recevoir une douche glacée du ciel-de-lit, ou bien, à peine étendu, m’enfoncer sous terre avec mon sommier. Je cherchais en ma mémoire tous les souvenirs de farces accomplies. Et je ne voulais pas être pris. Ah ! mais non ! Ah ! mais non !

Alors je m’avisai soudain d’une précaution que je jugeai souveraine. Je saisis délicatement le bord du matelas, et je le tirai vers moi avec douceur. Il vint, suivi du drap et des couvertures. Je traînai tous ces objets au beau milieu de la chambre, en face de la porte d’entrée. Je refis là mon lit, le mieux que je pus, loin de la couche suspecte et de l’alcôve inquiétante. Puis, j’éteignis toutes les lumières, et je revins à tâtons me glisser dans mes draps.

Je demeurai au moins encore une heure éveillé, tressaillant au moindre bruit. Tout semblait calme dans le château. Je m’endormis.

J’ai dû dormir longtemps, et d’un profond sommeil ; mais soudain je fus éveillé en sursaut par la chute d’un corps pesant abattu sur le mien ; et, en même temps, je reçus sur la figure, sur le cou, sur la poitrine un liquide brûlant qui me fit pousser un hurlement de douleur. Et un bruit épouvantable comme si un buffet chargé de vaisselle se fût écroulé m’entra dans les oreilles.

J’étouffais sous la masse tombée sur moi, et qui ne remuait plus. Je tendis les mains, cherchant à reconnaître la nature de cet objet. Je rencontrai une figure, un nez, des favoris. Alors, de toute ma force, je lançai un coup de poing dans ce visage. Mais je reçus immédiatement une grêle de gifles qui me firent sortir, d’un bond, de mes draps trempés, et me sauver, en chemise, dans le corridor, dont j’apercevais la porte ouverte.

Ô stupeur ! il faisait grand jour. On accourut au bruit et on trouva, étendu sur mon lit, le valet de chambre éperdu qui, m’apportant le thé du matin, avait rencontré sur sa route ma couche improvisée, et m’était tombé sur le ventre en me versant, bien malgré lui, mon déjeuner sur la figure.

Les précautions prises de bien fermer les auvents et de me coucher au milieu de ma chambre m’avaient seules fait la farce redoutée.

Ah ! on a ri, ce jour-là !

Guy de Maupassant

La deuxième farce : http://maupassant.free.fr/textes/farce.html

SALTIMBANQUES

Dans la plaine les baladins
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises
Par les villages sans églises.

Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe.

Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours, des cerceaux dorés
L’ours et le singe, animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage.

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

Débat

La lecture terminée, nous proposons aux élèves, aux participants de nous livrer leurs impressions sur les deux textes. Nous en débattons collectivement.

Mise en évidence du rythme dans chacun des textes

Nous reprenons d’une manière ordonnée les techniques d’écriture propres à chaque texte.

Nous examinons ensemble les points suivants :

  • le titre autour duquel s’organise l’idée principale
  • la spatialisation ( la disposition des mots sur la page, les paragraphes du texte en prose, les strophes et les « blancs » du poème)
  • Les structures syntaxiques, lexicale et sonore
  • les mots-clés qui traduisent l’essentiel du message
  • les mots-liens qui organisent l’unité du texte.

Nous relèveront encore que la lecture du texte en prose fournit au lecteur des informations, tandis que le poème exprime des impressions.

Nous mettrons enfin en évidence « la figuration » de chaque texte (disposition des mots sur la page) qui contribue à créer un tableau respiratoire, un rythme propre à chacun des discours.

Après cet exercice collectif de sensibilisation au rythme spécifique de la prose et de la poésie, nous amenons l’élève à prendre vraiment conscience de ce qui leur est commun le rythme du langage.

A – Rencontre avec le rythme du langage courant

Les divers éléments du langage s’organisent en fonction du message à transmettre.

Ainsi l’ordre des mots dans la phrase, l’intonation, la ponctuation, le type d’énoncé – assertif, négatif, interrogatif, exclamatif ou suspensif _ , le contenu sonore des mots sont autant de marques distinctives du langage qui en règlent le rythme et en définissent le niveau.

Distinguons les trois niveaux de langage :

  • le langage standard = Où est-ce que tu vas?
  • le langage familier = C’est où que tu vas?
  • le langage soutenu = Où vas-tu?

L’identification des niveaux de langage nous démontre que l’expression se fonde sur des règles d’usage qui prennent en compte les contextes d’émission.

Il en résulte que le niveau de langage crée son rythme.

B- Distinction entre le rythme de la prose et le rythme de la poésie

La prose et la poésie ne répondent pas à la même logique ni ne font appel au même type de conscience, même si à l’origine, la poésie fut le premier mode d’expression littéraire de l’humanité et qu’elle a commencé par être narrative. Rappelons que les épopées médiévales étaient écrites en vers, le roman étant considéré comme un genre vulgaire. Le vers a longtemps fait résistance à la prose; ce n’est qu’à partir du XIXe siècle qu’il s’est laissé influencer par le charme de l’ample mouvement de la prose.

Le rôle de la prose est d’apporter la connaissance d’une réalité qu’elle recompose en soudant les éléments primordiaux de la pensée et en les rassemblant en un bloc logique. Les étapes de sa construction sont rappelées par les signes de ponctuation. Cette forme d’écriture n’est soumise à aucune règle d’harmonie. Le rythme de la prose se calque sur le rythme de la langue pratiquée en fonction du niveau de langage choisi.

La poésie n’a pas la même aspiration. Surgie de l’intérieur de l’être, elle s’affirme comme une autre voix en réponse à quelque dialogue secret. Son but est d’accéder à la conscience de soi et à la compréhension du monde afin d’élucider toutes les zones d’ombre existantes. Elle représente une seconde puissance du langage capable de pénétrer dans l’esprit des choses et de la traduire.

Le rythme de la poésie est l’expression du mouvement sonore de la langue ou musique verbale (chant caché de la parole, « cantus obscurior » de Cicéron) dans le cadre de formes poétiques spécifiques (vers, vers libre, etc.) Un poète est ainsi avant tout un « musicien de la langue », celui qui sait « chanter avec le langage », comme Verlaine nous l’a clairement dit dans son « art poétique » (Ndlr : définition de Michaël Vinson) :

De la musique avant toute chose,

Et pour cela préfère l’Impair,

Plus vague et plus soluble dans l’air,

Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

.

De la musique encore et toujours!

Que ton vers soit la chose envolée

Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée

Vers d’autres cieux à d’autres amours.

Verlaine

La meilleure méthode pour déterminer « la mesure » est de procéder au découpage d’une comptine, par exemple « Pomme de reinette », en décomposant le nombre de syllabes contenues dans chaque mot, syllabes que nous numéroterons jusqu’à la fin de la période rythmique. Nous nous arrêterons ensuite sur la sonorité du mot final et l’uniformité du son dan le retour périodique de sa syllabe accentuée.

Nous observons ensemble la terminaison des vers, la répétition des sons, la forme des strophes et leur mise en espace, enfin l’unité du mouvement marqué par la « mesure ». Il faut entendre par mesure, le nombre et l’arrangement des syllabes. Le premier élément du verbe, c’est le nombre, c’est-à-dire la quantité de syllabes sur laquelle le vers repose pour déterminer son rythme et qu’on appelle pied.

Pomme de reinette

Pomme/ de / rei / nette .

Et / pomme / d’a / pi

Pe / tit / ta / pis / rouge

Pomme / de / Rei / nette /

et / pomme / d’a / pi /

Pe / tit / ta / pis gris /

Exercice :

Nous distribuons le polycopié de la comptine intitulée « le Paon ». l’élève, le participant différencie avec deux crayons de couleurs différentes les rimes suivies puis fait la décomposition du texte syllabique.

Le Paon

Qu’il / est / or / guei / lleux /

Mon / Dieu /

Quand / il / fait / la / roue /

Hou / hou / …

Fait / ça / tous / les / jours /

Bon / jour /

Et / m^me / tous / les / ans /

Le / paon /

Bien / sûr / il / est / beau

très / beau. /

Le rythme du langage poétique, rendu sensible par le nombre des syllabes qui en détermine la mesure et la règle à l’identique pour chaque vers, est le fondement du vers métrique.

Prose et poésie, qui sont inséparables de la langue et qui diffèrent sur le plan de la structure et de la fonction, différent aussi au plan du rythme; le rythme de la poésie perd la redondance linguistique naturelle au profit d’une redondance surcodée.

(Ndlr, la différence qui est faite ici entre « prose et poésie » s’appuie sur une compréhension de la poésie dans son cadre historique, mais il faut noter que l’apparition tardive de la « prose poétique », par l’introduction de la notion de « rythme non mesuré », permettra une définition plus large de la notion de « poésie ».)

Point de vigilance

Savoir faire la distinction entre les deux rythmes de langage, prose et poésie, tout en ayant conscience du lien qui rattache à leur source-mère, la langue, donne l’accès aux mécanismes propres à notre langue en tant que système sémiotique (science de la signification) de la compréhension du monde.

Il est clair que l’enfant, le participant ne peut pas progresser en poésie s’il ne s’est pas d’abord imprégné du « taux de redondance  » du langage usuel, que le langage poétique s’emploie justemnet à dériver.

Source Éduquer à la poésie. Renée Solange Dayres

Dérive poétique et symbolique

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