La Théogonie (traduction Leconte de Lisle)

DĂ©couvrez l’origine de l’univers et des dieux eux-mĂŞmes dans ‘La ThĂ©ogonie’ d’HĂ©siode. Plongez dans un rĂ©cit Ă©pique et captivant oĂą les forces divines se dĂ©chaĂ®nent, les Titans s’affrontent et les dieux olympiens prennent leur place sur le trĂ´ne du pouvoir cĂ©leste.
HĂ©siode, poète visionnaire de l’AntiquitĂ©, dĂ©voile les mystères de la crĂ©ation, des gĂ©nĂ©alogies divines et des luttes cosmiques. Explorez les intrigues divines, les alliances mouvantes et les batailles titanesques qui ont forgĂ© le destin des dieux et des hommes.
De la naissance du monde aux rĂ©cits palpitants des grandes divinitĂ©s, ‘La ThĂ©ogonie’ vous transporte dans un univers de puissance, de trahison, d’amour et de destinĂ©e. Ce chef-d’Ĺ“uvre poĂ©tique offre un aperçu fascinant de l’imagination ancienne et de la vision Ă©pique de la cosmogonie.
Plongez dans les profondeurs de la mythologie grecque et dĂ©couvrez la genèse de l’univers et des dieux telle que HĂ©siode l’a conçue. ‘La ThĂ©ogonie’ est un voyage captivant qui illuminera votre comprĂ©hension des lĂ©gendes immortelles et des forces qui ont façonnĂ© notre monde.

LECONTE DE LISLE

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HÉSIODE

HYMNES ORPHIQUES

THÉOCRITE

BION — MOSKHOS — TYRTÉE

ODES ANACRÉONTIQUES

Traduction nouvelle



PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31

THÉOGONIE D’HÉSIODE.



Avant tout chantons les Muses HĂ©likoniades qui du HĂ©likĂ´n habitent la grande et sainte montagne, et, de leurs pieds lĂ©gers, autour de la Fontaine violette et de l’autel du très-puissant KroniĂ´n, bondissent ; et qui, dans le Permessos ayant lavĂ© leur corps dĂ©licat, ou dans la Hippoukrènè, ou dans l’Olmios sacrĂ©, au faĂ®te du HĂ©likĂ´n mènent les danses belles et dĂ©sirables, et agitent les pieds avec force.

De lĂ , se prĂ©cipitant, enveloppĂ©es d’un air Ă©pais, elles vont dans la nuit, Ă©levant leur belle voix et louent Zeus tempĂŞtueux et la vĂ©nĂ©rable Hèrè, l’Argienne, qui marche avec des sandales dorĂ©es, et la fille de Zeus tempĂŞtueux, Athènè aux yeux clairs, et Phoibos ApollĂ´n, et ArtĂ©mis joyeuse de ses flèches, et PoseidaĂ´n qui contient la terre et qui la secoue, et ThĂ©mis la vĂ©nĂ©rable, et Aphroditè aux paupières arrondies, et Hèbè ornĂ©e d’une couronne d’or, et la belle DiĂ´nè, et Éôs, et le grand Hèlios, et la luisante SĂ©lènè, et LètĂ´, et IapĂ©tos, et le subtil Kronos, [20] et Gaia, et le grand OkĂ©anos, et la noire Nyx, et la race sacrĂ©e des autres Immortels qui vivent toujours.

Autrefois, Ă  HĂ©siodos elles enseignèrent un beau chant, tandis que, sous le HĂ©likĂ´n sacrĂ©, il paissait ses agneaux. Et d’abord, elles me parlèrent ainsi, ces DĂ©esses, les Muses Olympiades, filles de Zeus tempĂŞtueux :

— Pasteurs, qui dormez en plein air, race vile, qui n’êtes que des ventres, nous savons dire des mensonges nombreux semblables aux choses vraies, mais nous savons aussi, quand il nous plaît, dire la vérité.

Ainsi parlèrent les Filles vĂ©ridiques du grand Zeus, et [30] elles me donnèrent un sceptre, un rameau de vert laurier admirable Ă  cueillir ; et elles m’inspirèrent une voix divine, afin que je pusse dire les choses passĂ©es et futures ; et elles m’ordonnèrent de chanter la race des heureux Immortels, mais, elles-mĂŞmes, de toujours les chanter au commencement et Ă  la fin. Mais pourquoi rester autour du chĂŞne et du rocher ?

Commençons par les Muses qui, du Père Zeus, en chantant, réjouissent la grande âme dans l’Olympos, et rappellent les choses passées, présentes et futures.

Elles chantent ensemble, et leur voix infatigable [40] coule, suave, de leur bouche. Et elles rient, les demeures du Père Zeus tonnant, à la voix de lys et sonore des Déesses. Et il résonne, le faîte du neigeux Olympos, demeure des Immortels.

Élevant leur voix sacrĂ©e, elles cĂ©lèbrent d’abord la race des Dieux vĂ©nĂ©rables que, dès l’origine, Gaia et le large Ouranos engendrèrent ; car de ceux-ci sont nĂ©s les Dieux, source des biens.

Puis, de nouveau, par Zeus, père des Dieux et des hommes, les DĂ©esses commencent et finissent leur chant, disant qu’il est le plus fort des Dieux et le plus puissant. [50] Enfin, la race des hommes et des GĂ©ants robustes, elles la chantent, et elles rĂ©jouissent l’âme de Zeus dans l’Olympos, les Muses Olympiades, filles de Zeus tempĂ©tueux.

Elle les enfanta dans la PiĂ©riè, s’étant unie au Père Kronide, Mnèmosynè, qui commandait aux collines d’Eleuthèr, pour ĂŞtre l’oubli des maux et la fin des peines. Pendant neuf nuits, uni Ă  Mnèmosynè, le sage Zeus, loin des Immortels, monta sur le lit sacrĂ© ; mais, après une annĂ©e, et le dĂ©roulement du cours des mois, et le passage de jours nombreux, [60] elle enfanta neuf filles unanimes Ă  qui la musique plaisait, et qui, dans leur sein, avaient un cĹ“ur tranquille. Et ce fut près du faĂ®te du neigeux Olympos oĂą se forment leurs ChĹ“urs splendides et oĂą sont leurs belles demeures. Auprès d’elles, dans les festins, se tiennent les Kharites et ImĂ©ros. Exhalant de leur bouche une voix aimable, elles chantent. Et les lois universelles et les coutumes vĂ©nĂ©rables des Immortels, elles les cĂ©lèbrent d’une voix aimable.

Et elles montèrent dans l’Olympos, fières de leur belle voix et de leur chant ambroisien. Et de toutes parts retentissait la terre noire aux sons de leurs hymnes. [70] Et, sous leurs pieds, un bruit charmant s’élevait, tandis qu’elles allaient vers leur Père qui règne dans l’Ouranos et qui porte le tonnerre et la foudre ardente, et qui, ayant dompté son père Kronos, ordonne avec équité de tous les Immortels et leur dispense les honneurs.

VoilĂ  ce que chantaient les Muses qui ont des demeures Olympiennes, les neuf filles engendrĂ©es par le grand Zeus : KlĂ©iĂ´, et Euterpè, et ThalĂ©ia, et Melpomènè, et Terpsikhorè, et ÉratĂ´, et Polymnia, et Ouraniè, et Kalliopè qui excelle entre toutes les autres, [80] car elle accompagne les Rois vĂ©nĂ©rables.

Quand les filles du grand Zeus veulent honorer un d’entre eux, dès qu’elles voient un de ces Rois nourris par Zeus venir au jour, elles mettent sur sa langue une douce harmonie, et les paroles coulent suaves de sa bouche, et les peuples le regardent tous, quand il dispense la justice par d’équitables jugements, et que, parlant avec adresse, il apaise tout à coup une grande dissension.

Et, en effet, les Rois prudents, Ă  leurs peuples, dans l’Agora, font rendre tous les biens qu’on leur a enlevĂ©s ; [90] et ils le font aisĂ©ment, Ă  l’aide de persuasives paroles. Et si l’un d’eux marche par la ville, comme un Dieu, il apaise par sa douce majestĂ©, et il brille au milieu de la foule. Tel est le don sacrĂ© des Muses aux hommes.

C’est aux Muses, c’est Ă  l’Archer ApollĂ´n que sont dus, sur la terre, les Aoides et les Kitharistes ; mais les Rois viennent de Zeus. Et il est heureux celui que les Muses aiment ! Une douce voix coule de sa bouche. Si quelqu’un, l’âme blessĂ©e d’une rĂ©cente douleur, s’attriste, gĂ©missant dans son cĹ“ur ; [100] qu’un Aoide, nourri par les Muses, cĂ©lèbre la gloire des anciens hommes et loue les Dieux heureux qui habitent l’Olympos, aussitĂ´t il oublie ses maux, et de ses douleurs il ne se souvient plus, car les dons des DĂ©esses l’ont guĂ©ri.

Salut, filles de Zeus ! Donnez-moi votre chant qui ravit ! CĂ©lĂ©brez la race sacrĂ©e des Immortels qui vivent toujours, et qui sont nĂ©s de GaĂŻa et d’Ouranos Ă©toilĂ©, et de la tĂ©nĂ©breuse Nyx et de l’amer Pontos.

Dites comment sont nĂ©s les Dieux et Gaia, et les Fleuves, et l’immense Pontos qui bout furieux, [110] et les Astres resplendissants, et, au-dessus, le large Ouranos, et les Dieux, source des biens qui naquirent d’eux ; et comment, s’étant partagĂ© les honneurs et les richesses dès l’origine, ils s’emparèrent de l’Olympos aux nombreux sommets.

Dites-moi ces choses, Muses aux demeures Olympiennes, et quelles furent, au commencement, les premières d’entre elles.

Avant toutes choses fut Khaos, et puis Gaia au large sein, siège toujours solide de tous les Immortels qui habitent les sommets du neigeux Olympos et le Tartaros sombre dans les profondeurs de la terre spacieuse, [120] et puis Érôs, le plus beau d’entre les Dieux Immortels, qui rompt les forces, et qui de tous les Dieux et de tous les hommes dompte l’intelligence et la sagesse dans leur poitrine.

Et de Khaos naquirent Érébos et la noire Nyx. Et, de Nyx, Aithèr et Hèmérè naquirent, car elle les conçut, s’étant unie d’amour à Érébos.

Et, d’abord, Gaia enfanta son égal en grandeur, l’Ouranos étoilé, afin qu’il la couvrit tout entière et qu’il fût une demeure sûre pour les Dieux heureux.

Et puis, elle enfante les hautes montagnes, fraĂ®ches retraites des divines [130] Nymphes qui habitent les montagnes coupĂ©es de gorges, et puis la mer stĂ©rile qui bout furieuse, Pontos ; mais pour cela, ne s’étant point unie d’amour. Et puis, unie Ă  Ouranos : elle enfante OkĂ©anos aux tourbillons profonds, et Koios, et KrĂ©ios, et HypĂ©riĂ´n, et IapĂ©tos, et ThĂ©ia, et RhĂ©ia, et ThĂ©mis, et Mnèmosynè, et Phoibè couronnĂ©e d’or, et l’aimable TĂ©thys. Et le dernier qu’elle enfante fut le subtil Kronos, le plus terrible de ses enfants, qui prit en haine son père vigoureux.

Et elle enfanta aussi les KyklĂ´pes au cĹ“ur violent, [140] Brontès, StĂ©ropès et le courageux Argès, qui remirent Ă  Zeus le tonnerre et forgèrent la foudre. Et en tout ils Ă©taient semblables aux autres Dieux, mais ils avaient un Ĺ“il unique au milieu du font. Et ils Ă©taient nommĂ©s KyklĂ´pes, parce que, sur leur front, s’ouvrait un Ĺ“il unique et circulaire. Et la vigueur, la force et la puissance Ă©clataient dans leurs travaux.

Et puis, de Gaia et d’Ouranos naquirent trois autres fils, grands, très-forts, horribles à nommer, Kottos, Briaréôs et Gygès, race superbe. [150] Et cent bras se roidissaient de leurs épaules, et chacun d’eux avait cinquante têtes qui s’élevaient du dos, au-dessus de leurs membres robustes. Et leur force était immense, invincible, dans leur grande taille. De tous les enfants nés de Gaia et d’Ouranos ils étaient les plus puissants. Et ils étaient odieux à leur père, dès l’origine. Et comme ils naissaient l’un après l’autre, il les ensevelissait, les privant de la lumière, dans les profondeurs de la terre. Et il se réjouissait de cette action mauvaise, et la grande Gaia gémissait en elle-même, pleine de douleur. [160] Puis, elle conçut un dessein mauvais et artificieux.

Dès qu’elle eut créé la race du blanc acier, elle en fit une grande faux, et, avertissant ses chers enfants, elle les excita et leur dit le cĹ“ur plein de tristesse :

— Mes chers enfants, fils d’un père coupable, si vous voulez obéir, nous tirerons vengeance de l’action injurieuse de votre père, car, le premier, il a médité un dessin cruel.

Elle parla ainsi et la crainte les envahit tous, et aucun d’eux ne parla. Enfin, ayant repris courage, le grand et subtil Kronos rĂ©pondit ainsi Ă  sa mère vĂ©nĂ©rable :

— [170] Mère, certes, je le promets, j’accomplirai cette vengeance. En effet, je n’ai plus de respect pour notre père, car, le premier, il a médité un dessein cruel.

Il parla ainsi, et la grande Gaia se réjouit dans son cœur. Et elle le cacha dans une embuscade, et elle lui mit en main la faux aux dents tranchantes, et elle lui confia tout son dessein. Et le grand Ouranos vint, amenant la nuit, et, sur Gaia, plein d’un désir d’amour, il s’étendit tout entier et de toutes parts. Et, hors de l’embuscade, son fils le saisit de la main gauche, et, de la droite, il saisit la faux horrible, immense, [180] aux dents tranchantes. Et les parties génitales de son père, il les coupa rapidement, et il les rejeta derrière lui. Et elles ne s’échappèrent point en vain de sa main.

Toutes les gouttes qui en coulèrent, sanglantes, Gaia les recueillit ; et, les annĂ©es Ă©tant rĂ©volues, elle enfanta les robustes Érinnyes et les grands GĂ©ants aux armes Ă©clatantes, tenant en main de longues lances, et les Nymphes que sur la terre immense on nomme MĂ©lies. Et les parties qu’il avait coupĂ©es Kronos les mutila avec l’acier, et il les jeta, de la terre ferme, dans la mer aux flots agitĂ©s. [190] Elles flottèrent longtemps sur la mer, et une blanche Ă©cume jaillit du dĂ©bris immortel, et une jeune fille en sortit. Et, d’abord, vers la divine KythĂ©rè celle-ci fut portĂ©e ; et, de lĂ , dans Kypros entourĂ©e des flots.

Elle aborda, la belle et vĂ©nĂ©rable DĂ©esse, et l’herbe croissait sous ses pieds charmants. Et elle fut nommĂ©e Aphroditè, la DĂ©esse aux belles bandelettes, nĂ©e de l’écume, et KythĂ©rĂ©ia, par les Dieux et par les hommes. Aphroditè, parce que de l’écume elle avait Ă©tĂ© nourrie, et KythĂ©rĂ©ia, parce qu’elle aborda KythĂ©rè ; et KyprigĂ©nĂ©ia, parce qu’elle arriva dans Kypros entourĂ©e des flots, [200] et PhilommèdĂ©a, parce qu’elle Ă©tait sortie des parties gĂ©nitales.

ÉrĂ´s l’accompagnait, et le bel ImĂ©ros la suivait, Ă  peine nĂ©e, tandis qu’elle se rendait Ă  l’AssemblĂ©e des Dieux. Et, dès l’origine, elle eut cet honneur de prĂ©sider, par le choix de la Moire, parmi les hommes et les Dieux immortels, aux entretiens des Vierges, aux sourires, aux sĂ©ductions, au doux charme, Ă  la tendresse et aux caresses.

Et il les surnomma les Titans, lui, le Père, le grand Ouranos, maudissant les fils qu’il avait engendrés, disant qu’ils avaient étendu la main [210] pour commettre un grand crime dont il serait tiré vengeance dans l’avenir.

Et Nyx enfanta l’odieux Môros et la Kèr noire et Thanatos. Elle enfanta aussi Hypnos et la foule des Songes. Et la divine et sombre Nyx ne s’était unie pour cela à aucun Dieu. Et puis, elle enfanta Mômos et Oizys plein de douleurs, et les Hespérides, à qui, par delà l’illustre Okéanos, les Pommes d’or sont confiées, et les arbres qui les portent. Et elle enfanta les Moires et les Kères inhumaines, Klothô, Lakhésis et Atropos, qui aux hommes mortels naissants dispensent les biens et les maux, [220] et des hommes et des Dieux poursuivent les crimes, et ne renoncent jamais à leur colère inexorable qu’après avoir tiré du coupable une vengeance terrible.

Et puis elle enfanta NĂ©mĂ©sis, ce flĂ©au des hommes mortels, la funeste Nyx ; puis Apatè et Philotès, et l’accablante Gèras et l’opiniâtre Éris. Et puis, l’odieuse Éris enfanta le dur Ponos, et Lèthè, et Loimos, et Algos par qui l’on pleure, et Ysminè, et Phonos, et les Batailles, et le Carnage des guerriers, et les Parjures, et les Paroles mensongères, [230] et les Contestations, et le MĂ©pris des Lois, et Atè, qui sont insĂ©parables ; et Horkos, terrible aux hommes terrestres, et qui frappe si l’un d’eux tente de se parjurer.

Et Pontos engendra NĂ©reus, vĂ©ridique et ennemi du mensonge, le plus âgĂ© de ses fils. On le nomme le Vieillard, parce qu’il est doux et vĂ©ridique, et qu’il n’oublie point la justice, et que ses dĂ©cisions sont Ă©quitables et sages. Et puis, Pontos engendra le grand Thaumas et le robuste Phorkys, et KètĂ´ aux belles joues, après s’être uni Ă  Gaia, et Eurybia, qui, dans sa poitrine, avait un cĹ“ur d’acier.

[240] Et de NĂ©reus naquit la race charmante des DĂ©esses, dans la mer stĂ©rile, et de DĂ´ris Ă  la belle chevelure, fille du fleuve sans fin OkĂ©anos : PrĂ´tĂ´, et Eukratè, et SaĂ´, et Amphitritè, et Eudorè, et ThĂ©tis, et Galènè, et Glaukè, et Kymothoè, et la rapide Spéô, et la riante Thaliè, et la gracieuse MĂ©litè, et EulimĂ©nè, et Agavè, et Pasithéè, et ÉratĂ´, et Euneikè aux bras roses, et DĂ´tĂ´, et PrĂ´tĂ´, et PhĂ©rousa, et DynamĂ©nè, et Nèsaiè, et Aktaiè, et ProtomĂ©dĂ©ia, [250] et DĂ´ris, et Panopè, et la belle GalatĂ©ia, et la charmante Hippothoè, et Hipponoè aux bras roses, et Kymodokè qui apaise aisĂ©ment les flots de la noire mer et le souffle des vents sacrĂ©s, avec Kymatolègè et avec Amphitritè ornĂ©e de beaux pieds ; et KymĂ´, et Eionè, et Halimèdè richement couronnĂ©e, et la joyeuse Glaukonomè, et PontoporĂ©ia, et Leiagorè, et Evagorè, et LaomĂ©dĂ©ia, et Poulynomè, et Autonoè, et Lysianassa, et Evarnè douĂ©e d’un aimable naturel et d’une forme parfaite, [260] et Psamathè au beau corps, et la divine MĂ©nippè, et NĂ©sĂ´, et Eupompè, et ThĂ©mistĂ´, et Pronoè, et NĂ©mertès qui avait l’âme de son père immortel.

Ainsi, de l’irréprochable Néreus naquirent cinquante filles habiles aux irréprochables travaux.

Et Thaumas épousa la fille du très-profond Okéanos, Eléktrè, qui enfanta la rapide Iris et les Harpyes aux beaux cheveux, Aellô et Okypétè, qui égalaient la rapidité des vents et des oiseaux à l’aide de leurs promptes ailes, volant au travers de l’air.

[270]

Et KètĂ´ donna Ă  Phorkys les Graies aux belles joues, blanches dès leur naissance. Et c’est pour cela qu’elles sont nommĂ©es Graies par les Dieux immortels et par les hommes qui marchent sur la terre : PĂ©phrèdĂ´ au beau pĂ©plos et EnyĂ´ au pĂ©plos couleur de safran ; et les Gorgones qui habitent au delĂ  de l’illustre OkĂ©anos, aux dernières extrĂ©mitĂ©s, vers la nuit, oĂą sont les HespĂ©rides aux voix sonores ; les Gorgones SthĂ©inĂ´ et Euryalè, et MĂ©dousa accablĂ©e de maux. Et celle-ci Ă©tait mortelle, mais les autres Ă©taient immortelles et exemptes de vieillesse toutes deux. Et PoseidaĂ´n aux cheveux noirs s’unit Ă  MĂ©dousa dans une molle prairie, sur des fleurs printanières. [280] Et lorsque Perseus lui eut coupĂ© la tĂŞte, le grand KhrysaĂ´r naquit d’elle, et le cheval PĂ©gasos aussi. Et celui-ci fut ainsi nommĂ© parce que ce fut près des sources OkĂ©aniennes qu’il naquit et celui-lĂ  parce qu’il tenait une Ă©pĂ©e d’or dans ses mains.

Et Perseus, s’envolant loin de la terre féconde en troupeaux, parvint jusqu’aux Dieux. Et il habite dans les demeures de Zeus, et il porte le tonnerre et la foudre du sage Zeus.

Et Khrysaôr engendra Géryôn aux trois têtes, s’étant uni à Kallirhoè, fille de l’illustre Okéanos. Mais la Force Hèrakléenne dépouilla Géryôn de ses armes [290] et lui enleva ses bœufs aux pieds flexibles, dans Erythéiè entourée des flots, le jour même où il conduisit ces bœufs aux larges fronts dans la divine Tirynthos, ayant traversé la mer et tué Orthos et le bouclier Eurytiôn dans le noir enclos, au delà de l’illustre Okéanos.

Et Kallirhoè donna le jour Ă  un enfant monstrueux, invincible, nullement semblable aux hommes mortels et aux Dieux immortels. Elle enfanta, dans un antre creux, la divine Ekhidna au cĹ“ur ferme, moitiĂ© nymphe aux yeux noirs, aux belles joues, moitiĂ© serpent monstrueux, horrible, immense, aux couleurs variĂ©es, [300] nourri de chairs crues dans les antres de la terre divine. Et sa demeure est au fond d’une caverne, sous une roche creuse, loin des Dieux immortels et des hommes mortels ; car les Dieux lui ont donnĂ© ces demeures illustres. Et elle Ă©tait enfermĂ©e dans Arimos, sous la terre, la morne Ekhidna, la Nymphe immortelle, prĂ©servĂ©e de la vieillesse et de toute atteinte. Et l’on dit que TyphaĂ´n s’unit d’amour avec elle, ce Vent impĂ©tueux et violent, avec cette belle Nymphe aux yeux noirs.

Et elle devint enceinte, et elle enfanta [310] le monstrueux et ineffable Kerbéros, chien d’Aidès, mangeur de chair crue, à la voix d’airain, aux cinquante têtes, impudent et vigoureux. Et puis elle enfanta l’odieuse Hydre de Lernaia, qui fut nourrie par la divine Hèrè aux bras blancs, pour servir sa haine insatiable contre la Force Hèrakléenne. Mais il la tua avec l’airain mortel, le fils de Zeus, l’Amphitryôniade, aidé du brave Iolaos, et d’après les conseils de la dévastatrice Athènaiè.

Et puis Ekhidna enfanta Khimaira au souffle terrible, [320] affreuse, Ă©norme, cruelle et robuste. Elle avait trois tĂŞtes : la première d’un lion farouche, l’autre d’une chèvre, et la troisième d’un dragon vigoureux. Lion par le front, dragon par derrière, chèvre par le milieu, elle soufflait horriblement l’impĂ©tuositĂ© d’une flamme ardente. PĂ©gasos et le brave BellĂ©rophontès la tuèrent.

Et puis Ekhidna enfanta la Sphinx, ce flĂ©au des fils de Kadmos, après s’être unie Ă  Orthos ; et puis le Lion NĂ©mĂ©en que nourrit Hèrè, l’épouse vĂ©nĂ©rable de Zeus, et qu’elle plaça dans la fertile NĂ©mĂ©iè, pour la ruine des hommes. [330] Et lĂ  il ravageait les tribus des hommes, rĂ©gnant sur le Trètos, NĂ©mĂ©iè et l’ApĂ©sas. Mais la puissance de la Force HèraklĂ©enne le dompta.

Enfin, Kètô, unie d’amour à Phorkys, enfanta un serpent terrible qui dans les flancs de la terre noire, aux extrémités du monde, garde les Pommes d’or.

Telle est la race de Kètô et de Phorkys.

Et TĂ©thys conçut d’OkĂ©anos et enfanta les Fleuves tourbillonnants : Le NĂ©ilos, et l’AlphĂ©ios, et l’Eridanos aux tourbillons profonds, et le StrymĂ´n, et le MĂ©andros, et l’Istros au beau cours, [340] et le Phasis, et le Rhèsos, et le HaliakmĂ´n, et le Heptaporos, et le Grènikos, et l’AisĂ©pos, et le divin SimoĂŻs, et le PènĂ©ios, et le Hermos, et le Kaikos au cours charmant, et le grand Saggarios, et le LadĂ´n, et le ParthĂ©nios, et l’EvĂ©nos, et l’Ardèskos et le divin Skamandros.

Et TĂ©thys enfanta aussi la race sacrĂ©e des Nymphes qui, sur la terre, Ă©lèvent les jeunes hommes Ă  l’aide du Roi ApollĂ´n et des Fleuves, car elles ont reçu cette tâche de Zeus : PeithĂ´, et Admètè, et Ianthè, et ElĂ©ktrè, [350] et DĂ´ris, et PrymnĂ´, et Ouraniè semblable aux DĂ©esses, et HippĂ´, et KlymĂ©nè, et Rhodia, et Kallirhoè et ZeuxĂ´, et Klytiè, et Idya, et Pasithoè, et Plexaurè, et Galaxaurè, et l’aimable DiĂ´nè, et MĂ©lobosis, et Thoè, et la belle Polydorè, et KerkĂ©is d’un heureux naturel, et PloutĂ´ aux yeux de bĹ“uf, et PersĂ©is, et Ianeira, et Akastè, et Xanthè, et gracieuse PĂ©traiè, et MĂ©nesthĂ´, et Europè, et MĂ©tis, et Eurynomè, et TĂ©lestĂ´ au pĂ©plos couleur de safran et Krisiè, et Asiè, et l’aimable KalypsĂ´, [360] et Eudorè et Tykhè, et AmphirĂ´ et Styx qui l’emporte sur toutes les autres.

Et elles sont nĂ©es de TĂ©thys et d’OkĂ©anos, ces Nymphes, les aĂ®nĂ©es de toutes, car il en est une multitude d’autres. Et, en effet, il y a trois mille filles rapides d’OkĂ©anos dispersĂ©es sur la terre et dans les lacs profonds, et qui habitent de toutes parts, illustre race de DĂ©esses. Et il y a autant de fleuves au cours retentissant, fils d’OkĂ©anos, enfantĂ©s par la vĂ©nĂ©rable TĂ©thys. Et il serait difficile Ă  un homme de dire tous leurs noms ; [370] mais ceux qui habitent leurs bords les connaissent tous.

Et Théia enfante le grand Hèlios et la luisante Sélènè, et Éôs qui apporte la lumière à tous les hommes terrestres et aux Dieux immortels qui habitent le large Ouranos. Et elle les enfanta, s’étant unie d’amour à Hypériôn.

Et Eurybiè, s’étant unie d’amour Ă  KrĂ©ios, enfanta le grand Astraios et Pallas, car c’était une DĂ©esse puissante, et Persès qui excellait dans tous les travaux. Éôs, unie Ă  Astraios, enfanta les Vents impĂ©tueux : l’agile ZĂ©phyros et le rapide BorĂ©as, et [380] Notos. Et elle les enfanta, s’étant unie Ă  un Dieu. Puis, elle enfanta l’Étoile porte-lumière, nĂ©e au matin, et les Astres resplendissants dont Ouranos est couronnĂ©.

Et Styx, fille d’OkĂ©anos, unie Ă  Pallas, enfanta, dans ses demeures, Zèlos et Nikè aux beaux pieds, et Kratos et Biè, ces enfants très-illustres. Et leur demeure et leur sĂ©jour ne les Ă©loignent point de Zeus, et ils n’ont point d’autre chemin que celui oĂą le Dieu les prĂ©cède ; mais ils restent toujours auprès de Zeus qui tonne puissamment. Ainsi l’obtint Styx, l’incorruptible OkĂ©anide, [390] le jour mĂŞme oĂą le foudroyant Olympien appela tous les Dieux immortels dans le large Ouranos, leur disant qu’aucun des Dieux qui combattrait avec lui contre les Titans ne serait privĂ© de rĂ©compenses, mais qu’il garderait les honneurs qu’il possĂ©dait dĂ©jĂ  parmi les Dieux immortels. Et il dit que ceux qui de Kronos n’avaient eu ni honneurs ni rĂ©compenses recevraient ces honneurs et ces rĂ©compenses selon la justice.

Et, la première, Styx vint dans l’Olympos avec ses enfants, selon les conseils de son père bien-aimĂ© ; et Zeus l’honora, et il lui fit des dons prĂ©cieux, [400] et il voulut qu’elle fĂ»t le grand Serment des Dieux et que ses enfants demeurassent toujours avec lui. Et de mĂŞme, les promesses faites aux autres Dieux, il les tint, car il est très-puissant, et il règne.

Et Phoibè monta sur le lit désiré de Koios, et la Déesse fut enceinte par l’amour d’un Dieu, et elle enfanta Lètô au péplos bleu, toujours charmante, douce aux hommes et aux Dieux immortels, aimable dès sa naissance, et qui fit entrer la joie dans l’Olympos. Et Phoibè enfanta aussi l’illustre [410] Astériè, que Persès autrefois, conduisit dans sa vaste demeure, afin qu’elle fût nommée son épouse. Et Astériè, devenue enceinte, enfante Hékatè, qu’entre toutes Zeus Kronide honora. Et il lui donna, pour sa part illustre, de commander sur la terre et sur la mer stérile. Déjà cette part lui avait été faite par Ouranos étoilé, et elle était très-honorée par les Dieux immortels.

Et en effet, aujourd’hui quand un des hommes terrestres fait, selon la coutume, des sacrifices expiatoires, il invoque Hékatè, et une grande faveur lui est accordée promptement, et la Déesse bienveillante exauce sa prière [420] et le comble de richesses, car cela lui est facile.

Tous les honneurs que les enfants de Gaia et d’Ouranos ont reçus de la Moire, HĂ©katè les possède, car le Kronide ne lui a enlevĂ© ni la puissance ni aucun des honneurs qu’elle possĂ©dait sous les anciens Dieux Titans ; mais elle possède tout ce qui lui avait Ă©tĂ© accordĂ© au commencement. Et parce qu’elle est fille unique, la DĂ©esse est non moins honorĂ©e sur la terre et dans l’Ouranos que sur la mer ; et elle est encore plus puissante, parce que Zeus l’honore. Celui qu’elle veut aider magnifiquement, elle l’aide, [430] et il brille dans les assemblĂ©es des hommes, si elle le veut. Quand les guerriers s’arment pour le combat terrible, alors la DĂ©esse favorise qui elle veut, et Ă  ceux-ci elle accorde une prompte victoire et elle donne la gloire.

Elle s’assied auprès des Rois vĂ©nĂ©rables, quand ils jugent. Quand les guerriers, rĂ©unis, se livrent aux luttes, la DĂ©esse leur est propice et les aide. Ă€ celui qui l’emporte par son courage et sa force un beau prix est promptement accordĂ©, et, joyeux, il donne la gloire Ă  ses parents. Elle favorise les cavaliers, quand elle le veut ; [440] et ceux qui fendent la glauque mer agitĂ©e, quand ils supplient HĂ©katè et le retentissant PoseidaĂ´n, la DĂ©esse illustre leur accorde aisĂ©ment une proie abondante, ou, la leur montrant, elle la leur ravit aisĂ©ment, si elle veut. Avec Hermès, elle multiplie, dans les Ă©tables, les troupeaux de bĹ“ufs, et les troupeaux de chèvres, et les troupeaux de brebis laineuses ; et, Ă  son grĂ©, elle en accroĂ®t le nombre ou le diminue. Enfin, comme elle est la fille unique de sa mère, elle est revĂŞtue de tous les honneurs parmi les Dieux, [450] et le Kronide en a fait la nourrice de tous les hommes qui, après elle, de leurs yeux verront la lumière de l’étincelante Éôs. Ainsi, dès le commencement, elle nourrit les jeunes hommes, et tels sont ses honneurs.

Et RhĂ©ia, domptĂ©e par Kronos, enfanta une illustre race : Istiè, Dèmètèr, Hèrè aux sandales dorĂ©es, et le puissant Aidès qui habite sous terre et dont le cĹ“ur est inexorable, et le retentissant PoseidaĂ´n, et le sage Zeus, père des Dieux et des hommes, dont le tonnerre Ă©branle la terre large.

Mais le grand Kronos les engloutirait, [460] à mesure que du sein sacré de leur mère ils tombaient sur ses genoux. Et il faisait ainsi, afin que nul, parmi les illustres Ouranides, ne possédât jamais le pouvoir suprême entre les Immortels. Il avait appris, en effet, de Gaia et d’Ouranos étoilé qu’il était destiné à être dompté par son propre fils, par les desseins du grand Zeus, malgré sa force. Et c’est pourquoi, non sans habileté, il méditait ses ruses et dévorait ses enfants. Et Rhéia était accablée d’une grande douleur.

Mais quand Zeus, père des Dieux et des hommes allait être enfanté par elle, [470] elle supplia ses chers parents, Gaia et Ouranos étoilé, de lui enseigner par quels moyens elle cacherait l’enfantement de son cher fils, et elle pourrait punir les fureurs paternelles contre ses autres enfants que le grand et subtil Kronos avait dévorés. Et Gaia et Ouranos exaucèrent leur fille bien-aimée, et ils lui révélèrent quelles seraient les destinées et du Roi Kronos et de son fils magnanime.

Et ils l’envoyèrent Ă  Lyktos, riche citĂ© de la Krètè, au moment oĂą elle allait enfanter le dernier de ses fils, le grand Zeus. Et la grande Gaia le reçut [480] dans la vaste Krètè, pour le nourrir et l’élever. Et d’abord, elle le porta Ă  travers la noire nuit Ă  Lyktos ; Puis, le saisissant de ses mains, elle le cacha sous un antre Ă©levĂ©, dans les flancs de la terre divine, sur le mont Aragaios couvert d’épaisses forĂŞts. Puis, ayant enveloppĂ© de lange une pierre Ă©norme, RhĂ©ia la donna au grand Prince Ouranide, Ă  l’antique Roi des Dieux. Et celui-ci la saisit et l’engloutit dans son ventre.

InsensĂ© ! Il ne prĂ©voyait pas dans son esprit que, grâce Ă  cette pierre, son fils, invincible et en sĂ»retĂ©, [490] survivrait, et, le domptant bientĂ´t par la force de ses mains, lui ravirait sa puissance et commanderait lui-mĂŞme aux Immortels. Et la vigueur et les membres robustes du jeune Roi croissaient rapidement. Et, le temps Ă©tant rĂ©volu, circonvenu par le conseil rusĂ© de Gaia, le subtil Kronos rendit toute sa race, vaincu par les artifices et par la force de son fils.

Et, d’abord, il vomit la pierre qu’il avait avalée la dernière. Et Zeus attacha fortement celle-ci sur la terre spacieuse, sur la divine Pythô, au fond des gorges du Parnèsios, [500] pour être un monument futur et une merveille pour les hommes mortels.

Et Zeus délivra de leurs chaînes accablantes ses oncles, les Ouranides, qu’avait enchaînés leur père en démence. Et ils lui rendirent grâce de ce bienfait, et ils lui donnèrent le tonnerre, et la blanche foudre, et l’éclair, que, jusque-là, la grande Gaia avait cachés dans son sein. Et, depuis, confiant dans ces armes, Zeus commande aux hommes et aux Dieux.

Et IapĂ©tos Ă©pousa l’OkĂ©anide aux beaux pieds, KlymĂ©nè, et partagea le mĂŞme lit qu’elle. Et elle enfanta le magnanime Atlas, [510] et MĂ©noitios fier de sa gloire, et Promètheus subtil et rusĂ©, et l’insensĂ© Epimètheus qui fut, dès l’origine, funeste aux hommes industrieux ; car, le premier, il Ă©pousa une Vierge imaginĂ©e par Zeus. Pour l’injurieux MĂ©noitios, le prĂ©voyant Zeus l’engloutit dans l’ÉrĂ©bos, le frappant de la blanche foudre, Ă  cause de sa mĂ©chancetĂ© et de son insolence orgueilleuse. Par une dure nĂ©cessitĂ©, Atlas soutient le large Ouranos, aux extrĂ©mitĂ©s de la terre, en face des sonores HespĂ©rides, se tenant debout. Et il le soutient de sa tĂŞte et de ses mains infatigables, [520] car le prudent Zeus lui a fait cette destinĂ©e.

Et Zeus attacha par des chaĂ®nes solides le subtil Promètheus, et il l’attacha avec de durs liens autour d’une colonne. Et il lui envoya un aigle aux ailes dĂ©ployĂ©es qui mangeait son foie immortel. Et il en renaissait autant, durant la nuit, qu’en avait mangĂ© tout le jour l’oiseau aux ailes dĂ©ployĂ©es. Mais le fils vigoureux d’Alkmènè aux beaux pieds, Hèraklès, tua l’aigle, et chassa ce mal horrible loin du IapĂ©tionide, et le dĂ©livra de ce supplice. Et ce ne fut pas contre la volontĂ© de Zeus Olympien qui règne dans les hauteurs, mais afin que [530] la gloire de Hèraklès, nĂ© dans Thèbè, fĂ»t encore plus grande sur la terre nourricière. Ainsi, voulant honorer son très-illustre fils, il renonça Ă  la colère qu’il avait conçue autrefois contre Promètheus qui avait luttĂ© de ruses avec le puissant KroniĂ´n.

Et, en effet, quand les Dieux et les hommes mortels se disputaient dans Mèkônè, Promètheus montra un grand bœuf qu’à dessein il avait partagé, voulant tromper l’esprit de Zeus.

D’une part, les chairs et les entrailles gosses, il les mit dans la peau, en les recouvrant du ventre de l’animal ; [540] et, de l’autre cĂ´tĂ©, avec une ruse adroite, les os blancs du bĹ“uf, il les disposa habilement et les recouvrit d’une belle graisse. Et alors, le Père des Dieux et des hommes lui dit :

— IapĂ©tionide ! Le plus illustre des princes, Ă´ cher, que tu as fait des parts inĂ©gales !

Ainsi parla Zeus toujours plein de prudence. Et le subtil Promètheus lui rĂ©pondit, souriant en lui-mĂŞme, car il n’avait point oubliĂ© sa ruse :

— Très-glorieux Zeus, le plus grand des Dieux éternels, choisis de ces parts, celle que ton cœur te persuadera de choisir.

[550] Il parla ainsi, plein de ruse ; mais Zeus, dans sa sagesse Ă©ternelle, ne se mĂ©prit point et reconnut cette fraude, et, dans son esprit, prĂ©para des calamitĂ©s aux hommes mortels ; et ces malheurs devaient s’accomplir. De l’une et l’autre main, il enleva la blanche graisse, et il s’irrita dans son esprit, et la colère envahit son cĹ“ur, dès qu’il eut vu les os blancs du bĹ“uf et cette ruse adroite. Et c’est depuis ce temps que la race des hommes, pour les Dieux, brĂ»le les os blancs sur les autels parfumĂ©s. Et alors, très-irritĂ©, Zeus qui amasse les nuĂ©es lui dit :

— IapĂ©tionide ! Très-habile entre tous, [560] Ă´ cher, tu n’as point oubliĂ© tes ruses adroites.

Et il parla ainsi, plein de colère, Zeus dont la sagesse est éternelle. Et depuis ce temps, se souvenant toujours de cette fraude, il refusa la force du feu inextinguible aux misérables hommes mortels qui habitent sur la terre.

Mais le fils excellent d’IapĂ©tos le trompa encore, lui ayant dĂ©robĂ© une portion splendide du feu inextinguible qu’il cacha dans une fĂ©rule creuse. Et il fut mordu au fond de son cĹ“ur, Zeus qui tonne dans les hauteurs ; et la colère Ă©branla tout son cĹ“ur, dès qu’il eut vu, parmi les hommes, resplendir l’éclat du feu. [570] Et, Ă  cause de ce feu, il les frappa d’une prompte calamitĂ©.

Et l’illustre Boiteux fit avec de la terre, par ordre du Kronide, une forme semblable Ă  une chaste Vierge. Et Athènè aux yeux clairs l’orna et la recouvrit d’une blanche tunique ; et, sur sa tĂŞte, elle posa un voile ingĂ©nieusement fait et admirable Ă  voir. Puis, une guirlande fleurie de fleurs nouvelles fut mise sur sa tĂŞte par Pallas Athènè. Et autour de son front une couronne d’or fut posĂ©e, qu’avait faite lui-mĂŞme l’illustre Boiteux, [580] qui l’avait travaillĂ©e de ses mains pour complaire au Père Zeus. Et, dans cette couronne, de nombreuses images Ă©taient sculptĂ©es, admirables Ă  voir, de tous les animaux que nourrissent la terre ferme et la mer. Et de ces images jaillissait une grâce resplendissante, admirable, et elles semblaient vivantes.

Et quand il eut formé cette belle calamité, en retour d’une bonne œuvre, il conduisit, là où étaient réunis les Dieux et les hommes, cette Vierge ornée par la Déesse aux yeux clairs, née d’un père puissant. Et l’admiration saisit les Dieux immortels et les hommes mortels, dès qu’ils eurent vu cette calamité fatale aux hommes. [590] Car c’est d’elle que sort la race des femmes femelles, la plus pernicieuse race de femmes, le plus cruel fléau qui soit parmi les hommes mortels, car elles s’attachent, non à la pauvreté, mais à la richesse.

Et de mĂŞme que les abeilles, dans leurs ruches couvertes de toits, nourrissent les frelons qui ne font que le mal, et que, pendant le jour, jusqu’au dĂ©clin de Hèlios, matinales, elles travaillent et font leurs cellules blanches, tandis que les frelons, pĂ©nĂ©trant dans les ruches couvertes de toits, s’emplissent le ventre du fruit d’un travail Ă©tranger ; [600] ainsi il donna ces femmes funestes aux hommes mortels, Zeus qui tonne dans les hauteurs, ces femmes qui ne font que le mal.

Et il leur envoya aussi une autre calamitĂ©, en retour d’une bonne Ĺ“uvre. Celui qui, fuyant le mariage et le souci pĂ©nible des femmes, ne prend point d’épouse, s’il atteint la vieillesse lourde, sera privĂ© des soins donnĂ©s au vieillard ; et, s’il n’a point vĂ©cu pauvre, du moins, Ă  sa mort ses biens seront partagĂ©s entre ses parents Ă©loignĂ©s. Pour celui que la Moire a soumis au mariage, s’il a une femme chaste et ornĂ©e de sagesse, sa vie n’en sera pas moins mĂŞlĂ©e de bien et de mal ; [610] pour celui qui aura Ă©pousĂ© une femme d’un mauvais naturel, il aura dans sa poitrine une douleur sans fin, et son âme et son cĹ“ur seront la proie d’un mal irrĂ©mĂ©diable ; car il n’est point permis de tromper Zeus, et on ne lui Ă©chappe point.

Ainsi Promètheus Iapétionide, qui n’était digne d’aucun châtiment, excita la lourde colère de Zeus, et, sous le coup de la nécessité, malgré toute sa science, il subit une chaîne pesante.

Dès que le Père Ouranos se fut irrité dans son cœur contre Briaréôs, Kottos et Gygès, il les lia d’une forte chaîne, et, admirant leur courage formidable, et leur beauté, [620] et leur haute taille, il les renferma sous la terre large. Et là, sous la terre, pénétrés de douleurs, ils demeuraient aux extrémités de la vaste terre, gémissants, et le cœur plein d’une grande tristesse. Mais le Kronide et les autres Dieux immortels que Rhéia aux beaux cheveux avait conçus de Kronos les rendirent à la lumière, d’après les conseils de Gaia. Gaia, en effet, leur fit entendre longuement qu’à l’aide des Géants ils remporteraient la victoire et une gloire éclatante.

Et ils combattirent longtemps, accablés de rudes travaux, [630] les Dieux Titans et tous les Dieux nés de Kronos. Et ils se livraient des batailles terribles. Et, du sommet de l’Othrys, les Titans glorieux, et, du faîte de l’Olympos, les Dieux, source des biens, que Rhéia aux beaux cheveux avait conçus de Kronos, luttant les uns contre les autres avec de cruelles fatigues, combattaient sans relâche depuis plus de dix ans.

Et cette guerre n’avait ni trĂŞve, ni fin, et elle se perpĂ©tuait entre eux Ă  chances Ă©gales. Mais, quand Zeus offrit aux GĂ©ants ces mets excellents, [640] le Nektar et l’Ambroisie, dont les Dieux eux-mĂŞmes se nourrissent, un plus grand courage s’enfla dans leurs poitrines ; et quand ils eurent goĂ»tĂ© le Nektar et l’Ambroisie, alors le Père des Dieux et des hommes leur parla ainsi :

— Écoutez-moi, illustre enfants de Gaia et d’Ouranos, afin que je vous dise ce que mon cœur m’inspire dans ma poitrine. Déjà, depuis trop longtemps, les uns contre les autres, pour la victoire et pour l’empire, nous combattons chaque jour, les Dieux Titans et nous qui sommes nés de Kronos. Mais vous, votre force immense et vos mains invincibles, [650] employez-les contre les Titans dans la mêlée terrible. Souvenez-vous de notre douce amitié, et n’oubliez pas qu’après tant de maux, délivrés d’une lourde chaîne, vous avez été rendus à la lumière, par nos soins, du fond des ténèbres noires.

Il parla ainsi, et l’irrĂ©prochable Kottos lui rĂ©pondit :

— VĂ©nĂ©rable ! Nous n’ignorons point ce que tu dis, mais nous savons aussi combien tu excelles en sagesse et en intelligence. Loin des Immortels tu as repoussĂ© un mal horrible, et, par ta prudence, du fond des tĂ©nèbres noires, [660] nous sommes revenus sur nos pas, dĂ©livrĂ©s de nos rudes chaĂ®nes, Ă´ Roi, fils de Kronos, après avoir souffert dĂ©sespĂ©rĂ©ment. Et c’est pourquoi, maintenant, d’un cĹ“ur ferme et dans une sage volontĂ©, nous t’assurerons l’empire dans cette lutte cruelle, en combattant contre les Titans, au milieu des rudes combats.

Il parla ainsi et les Dieux, source des biens, applaudirent Ă  ses paroles. Et leur cĹ“ur dĂ©sira la guerre plus que jamais. Et tous engagèrent la violente bataille, en ce jour, tous, tant qu’ils Ă©taient, mâles et femelles, les Dieux Titans et les Dieux nĂ© de Kronos, et ceux que Zeus avait rendus Ă  la lumière du fond de l’ÉrĂ©bos souterrain, [670] violents, robustes, possĂ©dant des forces infinies ; car cent bras se roidissaient de leurs Ă©paules, et chacun d’eux avait cinquante tĂŞtes qui s’élevaient du dos, au-dessus de leurs membres robustes. Et opposĂ©s aux Titans dans cette guerre dĂ©sastreux, ils portaient dans leurs mains solides d’énormes rochers. Et les Titans, de l’autre cĂ´tĂ©, affermissaient leurs phalanges avec ardeur, et la vigueur des bras et le courage Ă©clataient des deux parts.

Et la mer immense rĂ©sonna horriblement, et la terre mugissait avec force, et le large Ouranos gĂ©missait, tout Ă©branlĂ©, [680] et le grand Olympos tremblait sur sa base au choc des Dieux ; et un vaste retentissement pĂ©nĂ©tra dans le Tartaros noir, bruit sonore des pieds, tumulte de la mĂŞlĂ©e, et violence des coups.

Et, les uns contre les autres, ils lançaient les traits lamentables, et leur clameur confondue montait jusqu’à l’Ouranos étoilé, tandis qu’ils s’exhortaient et qu’ils se heurtaient avec de grands cris.

Et, alors, Zeus cessa de contenir ses forces, et son âme s’emplit aussitôt de colère, et il déploya toute sa vigueur, tandis que de l’Ouranos et de l’Olympos [690] il se précipitait flamboyant. Et les foudres, avec le tonnerre et l’éclair, volaient rapidement de sa main robuste, roulant au loin la flamme sacrée. Et, de toutes parts, la terre féconde mugissait, flamboyante, et les grandes forêts crépitaient dans le feu, et toute la terre brûlait, et les flots d’Okéanos et l’immense Pontos s’embrasaient, et une chaude vapeur enveloppait les Titans terrestres. Et la flamme dans l’air divin montait largement, et les yeux des plus braves étaient éblouis par la splendeur irradiante de la foudre et de l’éclair.

[700] Et l’immense incendie envahit le Khaos, et il semblait qu’on vĂ®t de ses yeux et qu’on entendit de ses oreilles le bouleversement de ces temps oĂą, jadis, la terre et le large Ouranos Ă©levĂ© se heurtaient, lorsque, dans un retentissement sans bornes, l’une allait ĂŞtre fracassĂ©e par l’autre qui se ruait d’en haut, tant Ă©tait horrible le bruit du combat des Dieux !

Et tous les Vents soulevaient avec rage des tourbillons de poussière, au bruit du tonnerre, des éclairs et de l’ardente foudre, ces traits du grand Zeus. Et ils jetaient leurs bruits et leurs clameurs à travers les deux partis. Et un immense fracas [710] enveloppait l’effrayant combat, et la vigueur des bras se déployait des deux côtés.

Mais la victoire pencha. Jusque-lĂ , se ruant les uns sur les autres, tous avaient bravement combattu dans le terrible combat ; mais alors, au premier rang, engageant une lutte violente, Kottos, Briaréôs et Gygès insatiable de combats, lancèrent trois cents rochers, de leurs mains robustes, coup sur coup, et ils embrasèrent de leurs traits les Dieux Titans, et, dans la profondeur de la terre large, ils les prĂ©cipitèrent chargĂ©s de durs liens, ayant domptĂ© de leurs mains ces adversaires au grand cĹ“ur. [720] Et ils les enfoncèrent sous la terre, aussi loin que la terre est loin de l’Ouranos ; car l’espace est le mĂŞme de la terre au noir Tartaros.

Roulant neuf nuits et neuf jours, une enclume d’airain, tombĂ©e de l’Ouranos, arriverait le dixième jour sur la terre ; et, roulant neuf nuits et neuf jours, une enclume d’airain, tombĂ©e de la terre, arriverait le dixième jour au Tartaros.

Un enclos d’airain l’environne, et la nuit répand murs d’ombre autour de l’ouverture, et, au-dessus, sont les racines de la terre et de la mer stérile. Et là, les Dieux Titans, sous le noir brouillard, [730] sont cachés, par l’ordre de Zeus qui amasse les nuées, dans ce lieu infect, aux extrémités de la terre immense.

Et ce lieu n’a point d’issue. PoseidaĂ´n en a fait les portes d’airain et un mur l’entoure de toutes parts ; et lĂ , Gygès, Kottos et BriarĂ©os au grand cĹ“ur habitent, sĂ»rs gardiens de Zeus tempĂŞtueux. Et lĂ , de la terre sombre et du Tartaros noir, de la mer stĂ©rile et de l’Ouranos Ă©toilĂ©, sont rangĂ©es les sources et les limites, affreuses, infectes et dĂ©testĂ©es des Dieux eux-mĂŞmes.

[740] C’est un gouffre Ă©norme, et, de toute une annĂ©e, il n’en atteindrait pas le fond celui qui en passerait les portes ; mais il serait emportĂ© çà et lĂ  par une impĂ©tueuse tempĂŞte, affreuse. Et il est horrible aux Dieux immortels eux-mĂŞmes, ce gouffre monstrueux. Et lĂ , de la nuit noire, la demeure horrible se dresse, toute couverte de sombres nuĂ©es.

Ă€ l’entrĂ©e, le fils d’IapĂ©tos soutient le large Ouranos, debout, de sa tĂŞte et de ses mains infatigables, et plein de vigueur. Et Nyx et HèmĂ©ra vont tout autour, s’appelant l’une l’autre et passant tour Ă  tour le large seuil d’airain. [750] Et, en effet, l’une entre et l’autre sort, et jamais ce lieu ne les renferme toutes deux ; mais toujours, l’une existant hors de ce lieu, se meut sur la terre, et l’autre rentre, en attendant que l’heure du dĂ©part arrive. Et HèmĂ©ra apporte la lumière perçante aux hommes terrestres ; et, portant dans ses mains Hypnos, frère de Thanatos, vient Ă  son tour la dangereuse Nyx enveloppĂ©e d’une nuĂ©e noire. Car c’est lĂ  qu’habitent les enfants de l’obscure Nyx, Hypnos et Thanatos, Dieux terribles. Et jamais [760] le brillant Hèlios ne les Ă©claire de ses rayons, soit qu’il gravisse l’Ouranos, soit qu’il en descende. L’un, sur la terre et sur le large dos de la mer, tranquille, se promène, doux aux hommes ; mais le cĹ“ur de l’autre est d’airain, et son âme est d’airain dans sa poitrine, et il ne lâche point le premier qu’il a saisi parmi les hommes ; et il est odieux aux Immortels eux-mĂŞmes.

Et, tout au fond, sont les demeures sonores du Dieu souterrain, du puissant Aidès et de la terrible Perséphonéiè.

Et un chien fĂ©roce, [770] effroyable, en garde les portes, et, dans sa mauvaise ruse ceux qui entrent, il les flatte de la queue et des deux oreilles ; mais il ne les laisse plus sortir, et, plein de vigilance, il dĂ©vore tous ceux qui veulent repasser le seuil du puissant Aidès et de la terrible PersĂ©phonĂ©iè.

Et là habite aussi la Déesse effroyable aux Immortels, l’horrible Styx, fille aînée d’Okéanos au prompt reflux. Loin des Dieux, elle habite des demeures illustres, couvertes de rochers énormes, et dont l’enceinte est soutenue jusqu’à l’Ouranos par des colonnes d’argent.

[780] Parfois, la fille de Thaumas, Iris aux pieds légers, vole en messagère sur le vaste dos de la mer, quand une querelle ou une dissension s’élève parmi Dieux. Si quelque habitant des demeures Olympiennes a menti, Zeus, alors, envoie Iris, pour le grand serment des Dieux, chercher au loin, dans une aiguière d’or, l’Eau fameuse, glacée, qui tombe d’une roche escarpée et haute.

Dans le sein de la terre spacieuse, l’Eau du Fleuve sacrĂ© devient, en coulant dans la nuit noire, un bras de l’OkĂ©anos, et la dixième partie en est rĂ©servĂ©e. [790] Les neuf autres, autour de la terre et du large dos de la mer, en tourbillons d’argent retombent dans la mer ; mais ce qui flue du rocher est le grand châtiment des Dieux.

Si, en faisant des libations, un Dieu s’est parjurĂ© parmi les Immortels qui habitent le faĂ®te du neigeux Olympos, il gĂ®t sans haleine toute une annĂ©e, et il ne goĂ»te plus ni l’Ambroisie, ni le Nektar ; mais, il gĂ®t sans haleine, et muet, sur son lit, et un affreux engourdissement l’enveloppe. [800] Et quand son mal a cessĂ© après une longue annĂ©e, un autre tourment très-cruel le saisit.

Pendant neuf ans, il est relĂ©guĂ© loin des Dieux Ă©ternels et jamais il ne se mĂŞle ni Ă  leurs conseils, ni Ă  leurs repas. Et, la dixième annĂ©e seulement, il prend part Ă  l’assemblĂ©e des Dieux qui habitent les demeures Olympiennes.

Et ainsi les Dieux consacrèrent au Serment l’Eau incorruptible de Styx, cette Eau antique qui traverse ce lieu aride où, de la terre sombre et du Tartaros noir, et de la mer stérile, et de l’Ouranos étoilé, [810] sont rangées les sources et les limites, affreuses, infectes, et détestées des Dieux eux-mêmes.

Et lĂ  sont les splendides portes et le seuil d’airain, immuable, construit sur de profondes bases et surgi de lui-mĂŞme. Et devant ce seuil, loin de tous les Dieux, les Titans habitent, par delĂ  le Khaos couvert de brouillards ; mais les illustres alliĂ©s de Zeus qui tonne fortement ont leurs demeures aux de l’OkĂ©anos, — Gygès et Kottos. Pour le vigoureux Briaréôs, PoseidaĂ´n qui frĂ©mit profondĂ©ment en a fait son gendre, et il lui a donnĂ© KymopolĂ©ia, sa fille, afin qu’il l’épousât. [820] Et dès que Zeus eut chassĂ© les Titans de l’Ouranos, la grande Gaia enfanta son dernier-nĂ© TyphĂ´eus, ayant Ă©tĂ© unie d’amour au Tartaros par Aphroditè d’or.

Et elles Ă©taient actives au travail les mains, et ils Ă©taient infatigables les pieds du Dieu robuste. Et de ses Ă©paules sortaient cinquante tĂŞtes d’un horrible Dragon, dardant des langues noires. Et des yeux de ces tĂŞtes monstrueuses, Ă  travers les sourcils, flambait du feu, et de toutes ces tĂŞtes qui regardaient, jaillissait ce feu. Et des voix sortaient de toutes ces tĂŞtes affreuses, rendant [830] des sons de toutes sortes, ineffables, semblables aux voix mĂŞmes des Dieux, ou Ă  la voix Ă©norme d’un taureau mugissant et fĂ©roce, ou Ă  celle d’un lion Ă  l’âme farouche, ou, chose prodigieuse, Ă  l’aboiement des petits chiens, ou au bruit strident des hautes montagnes.

Et peut-être qu’en ce jour une œuvre fatale eût été accomplie, et que Typhôeus eût commandé aux mortels et aux Immortels, si le Père des hommes et des Dieux ne l’eût compris aussitôt. Et il tonna avec puissance et avec force, et, de toutes parts, la terre reçut [840] un ébranlement horrible, et, au-dessus d’elle, le large Ouranos, et Pontos, et Okéanos, et la profondeur de la terre.

Et sous les pieds immortels le grand Olympos chancela, quand le Roi se leva, et la terre gémit. Et, de tous côtés, se répandirent sur la noire mer, et la flamme, et le tonnerre, et l’éclair, et les tourbillons de feu du Monstre, des vents et de la foudre ardente.

Et toute la terre, et tout l’Ouranos, et toute la mer brûlaient, et les flots bouillonnaient au loin et le long des rivages, sous le choc des Dieux, et l’ébranlement était irrésistible.

[850] Et il s’épouvanta, Aidès qui commande aux Morts ; et les Titans frĂ©mirent, enfermĂ©s dans le Tartaros, autour de Kronos, en entendant cette clameur inextinguible et ce terrible combat.

Et Zeus, ayant réuni toutes ses forces, saisit ses armes, le tonnerre, l’éclair et la foudre brûlante, et, sautant de l’Olympos, frappa Typhôeus. Et il incendia toutes les énormes têtes du Monstre farouche, et il le dompta lui-même sous les coups. Et Typhôeus tomba mutilé et la grande Gaia en gémit.

Et la flamme de la foudre jaillissait et du corps de ce Roi tombĂ© [860] dans les gorges boisĂ©es d’une âpre montagne. Et toute la terre immense brĂ»lait dans une vapeur ardente, et coulait comme l’étain chauffĂ© par les forgerons dans une fournaise Ă  large gueule, ou comme le fer, le plus solide des mĂ©taux, dans les gorges d’une montagne, domptĂ© par l’ardeur du feu, coule sur la terre divine, entre les mains de Hèphaistos. Ainsi, la terre coulait sous l’éclair du feu ardent, et Zeus, irritĂ©, plongea TyphĂ´eus dans le large Tartaros.

Et de TyphĂ´eus sort la force des vents au souffle humide, [870] exceptĂ© Notos, BorĂ©as et le rapide ZĂ©phyros, qui sont issus des Dieux, et toujours très-utiles aux hommes. Mais les autres vents, sans utilitĂ©, soulèvent la mer, et, se prĂ©cipitant sur le noir Pontos, terrible flĂ©au des hommes, ils forment des tourbillons violents. Et ils soufflent çà et lĂ , et dispersent les nefs et perdent les matelots ; car il n’y a point de remède et la ruine de ceux qui les rencontrent sur la mer. Et sur la face de la terre immense et fleurie, les beaux travaux des hommes nĂ©s d’elle, [880] ils les dĂ©truisent, les remplissant de poussière et d’un bruit odieux.

Cependant, après que les Dieux heureux eurent accompli leur œuvre, en luttant contre les Titans pour les honneurs et la puissance, ils engagèrent, par le conseil de Gaia, le prévoyant Zeus à régner et à commander aux Immortels. Et le Kronide leur partagea les honneurs avec équité.

Et, d’abord, le Roi des Dieux, Zeus, prit pour femme Mètis, la plus sage d’entre les Immortels et les hommes mortels. Mais, comme elle allait enfanter la déesse Athènè aux yeux clairs, alors, abusant son esprit par la ruse [890] et par de flatteuses paroles, Zeus la renferma dans son ventre, par les conseils de Gaia et d’Ouranos étoilé.

Et ils le lui avaient conseillĂ©, pour que la puissance royale ne fĂ»t possĂ©dĂ©e par aucun des autres Dieux Ă©ternels que Zeus ; car il Ă©tait dans la destinĂ©e que, de Mètis, naĂ®traient de sages enfants, et, d’abord, la Vierge TritogĂ©nĂ©ia aux yeux clairs, aussi puissante que son père et aussi sage. Puis, un fils, roi des Dieux et des hommes, devait ĂŞtre enfantĂ© par MĂ©tis et possĂ©der un grand courage. Mais, auparavant, Zeus la renferma dans son ventre [900] afin que la DĂ©esse lui donnât la science du bien et du mal.

Et puis, il Ă©pousa la splendide ThĂ©mis, qui enfanta les Heures, Eunomiè, Dikè et la florissante Eirènè, qui mĂ»rissent les travaux des hommes mortels ; et les Moires, Ă  qui Zeus, très-sage, accorda les plus grands honneurs, KlĂ´thĂ´, LakhĂ©sis et Atropos, qui donnent aux hommes mortels de possĂ©der les biens ou de subir les maux.

Et Eurynomè enfanta les trois Kharites aux belles joues, elle, l’OkĂ©anide, qui avait une beautĂ© parfaite : Aglaiè, Euphrosynè et l’aimable Thaliè. [910] Et le dĂ©sir, Ă©manant de leurs paupières, Ă©nerve les forces ; et leurs regards sont doux sous leurs sourcils.

Puis, Zeus entra dans la couche de Dèmètèr qui nourrit toutes choses, et celle-ci enfanta Perséphonéiè aux beaux bras, que Aidôneus enleva à sa mère et que lui accorda le sage Zeus. Puis, Zeus aima Mnèmosynè aux beaux cheveux, de qui sont nées les Muses ceintes de mitres d’or, les neuf Muses à qui plaisaient les festins et la douceur du chant.

Et Lètô enfanta Apollôn et Artémis joyeuse de ses flèches, les plus beaux parmi les Ouraniens, et elle les enfanta [920] s’étant unie à Zeus tempêtueux.

Enfin, Zeus Ă©pousa la dernière, la splendide Hèrè qui enfant Hèbè, Arès et Eieithyia, après s’être unie au Roi des Dieux et des hommes. Et lui-mĂŞme fit sortir de sa tĂŞte TritogĂ©nĂ©ia aux yeux clairs, ardente, excitant le tumulte, conduisant les armĂ©es, indomptĂ©e, vĂ©nĂ©rable, Ă  qui plaisent les clameurs, les guerres et les mĂŞlĂ©es. Mais Hèrè, sans s’unir Ă  Zeus, enfanta l’illustre Hèphaistos. Elle enfanta usant de ses propres forces et luttant contre son Ă©poux, Hèphaistos, habile dans les arts entre tous les Ouraniens.

[930] Et d’Amphitritè et du retentissant Poseidâon naquit le grand et puissant Tritôn qui, de la mer, habite la profondeur, auprès de sa mère bien-aimée et de son père royal, dans les demeures d’or du grand Dieu.

Et d’Arès, briseur de boucliers, Kythéréia conçut Phobos et Deimos, Dieux violents, qui dispersent les phalanges des guerriers, dans la guerre horrible, et accompagnent Arès destructeur des cités. Et elle enfanta aussi Harmoniè, que le magnanime Kadmos épousa.

Et, de Zeus, la fille d’Atlas, Maiè, conçut le glorieux Hermès, héraut des Dieux, après être montée sur le lit sacré.

[940] Et la fille de Kadmos, Sémélè, enfanta un fils illustre, s’étant unie à Zeus, le joyeux Dionysos. Mortelles, elle enfanta un Immortel, et, maintenant, tous deux sont Dieux.

Et Alkmènè enfanta la Force Hèrakléenne, s’étant unie à Zeus qui amasse les nuées.

Et l’illustre Hèphaistos, qui boite des deux pieds, épousa l’éclatante Aglaiè, la plus jeune des Kharites.

Et Dionysos aux cheveux d’or épousa la blonde Ariadnè, fille de Minôs, et il l’épousa dans la fleur de la jeunesse, et le Kroniôn la mit à l’abri de la vieillesse et la fit Immortelle.

[950] Et le robuste fils d’Alkmènè aux beaux pieds, lui, la Force HèraklĂ©enne, Ă©pousa Hèbè, après ses terribles travaux. Il Ă©pousa cette fille du grand Zeus et de Hèrè aux sandales dorĂ©es, Hèbè, la chaste DĂ©esse, dans le neigeux Olympos. Heureux, après avoir accompli d’illustres actions, parmi les Dieux il habite, immortel, et Ă  l’abri de la vieillesse.

Et, de l’infatigable Hèlios, l’illustre Okéanide Perséis, conçut Kirkè et le prince Aiètès. Et Aiètès, fils de Hèlios qui donne la lumière aux hommes, épousa la fille du fleuve sans fin Okéanos, [960] d’après le conseil des Dieux, l’illustre Idyia aux belles joues, qui enfanta Mèdéia aux beaux pieds, s’étant unie à Aiètès, et domptée par Aphroditè d’or.

Et, maintenant, salut, vous qui avez des demeures Olympiennes, et vous, Iles, Continents, gouffres salĂ©s de Pontos !

Et, maintenant, chantez harmonieusement, Muses Olympiades, filles de Zeus tempêtueux, la foule de ces Déesses qui, ayant partagé le lit d’hommes mortels, bien qu’immortelles, enfantèrent une race semblable aux Dieux.

Dèmètèr, la plus illustre des Déesses, enfanta Ploutos, [970] s’étant unie d’amour au héros Iasios, en un champ trois fois labouré, dans la fertile Krètè, le bon Ploutos qui va par toute la terre et sur le large dos de la mer. Et tout homme qu’il rencontre ou qui vient à lui, il le fait riche et il lui donne une grande félicité.

Et, de Kadmos, Harmoniè, fille d’Aphroditè d’or, conçut Inô, Sémélè, Agavè aux belles joues, et Autonoè, qu’Aristaios aux cheveux épais épousa. Et elle enfanta aussi Polydôros, dans Thèbè ceinte de belles murailles.

Et la fille d’OkĂ©anos, au magnanime KhrysaĂ´r [980] unie d’amour par Aphroditè d’or, Kallirhoè, enfanta le plus illustre des mortel GèryĂ´n, que tua la Force HèraklĂ©enne, Ă  cause des bĹ“ufs aux pieds flexibles, dans ErythĂ©ia entourĂ©e des flots.

Et Éôs donna à Tithôn Memnôn au casque d’airain, prince des Aithiopiens, et le roi Hèmathiôn. Et, de Képhalos, elle conçut un fils illustre, le brave Phaéthôn, homme semblable aux Dieux, qui, orné de la fleur de sa brillante jeunesse, ne songeait qu’aux jeux enfantins. Mais Aphroditè, qui aime les sourires, en fit, [990] l’ayant enlevé, le gardien nocturne de ses temples, tel qu’un génie divin.

Et par la volonté des Dieux éternels, l’Aisonide enleva la fille du prince Aiètès nourri par Zeus, après avoir subi de pénibles et nombreux travaux que lui avait imposés le grand prince orgueilleux Péliès, injurieux, impie et coupable de grands crimes. Et l’Aisonide revint dans Iolkos, après avoir beaucoup souffert, emportant dans sa nef rapide la belle jeune fille aux yeux noirs qu’il épousa dans sa florissante beauté, et qui, [1000] domptée par Iasôn, pasteur des peuples, enfanta Mèdéios que le Phillyride Kheirôn éleva sur les montagnes. Et ainsi s’accomplissait la volonté du grand Zeus.

Et la fille de Nèreus, le Vieillard de la mer, Psamathè, la plus illustre des Déesses, enfanta Phôkos, unie à Aiakos par Aphroditè d’or.

Et la Déesse Thétis aux pieds d’argent, domptée par Pèleus, enfanta Akhilleus au cœur de lion, le plus indomptable des hommes.

Et Kythéréia à la belle couronne enfanta Ainéias, après s’être unie d’amour au héros Ankhisès, [1010] sur le faîte de l’Ida aux nombreuses gorges et couvert de forêts.

Et Kirkè, fille de Hèlios HypĂ©rionide, conçut du patient Odysseus Agrios et l’irrĂ©prochable et robuste Latinos, qui, tous deux, dans la retraite des Ă®les sacrĂ©es, commandent Ă  tous les illustres TyrrhĂ©niens.

Et Kalypsô, la plus illustre des Déesses, conçut d’Odysseus Nausithoos et Nausinoos, après s’être unie d’amour.

Et, ainsi, ayant partagé le lit [1020] d’hommes mortels, ces Immortelles conçurent des enfants semblables aux Dieux.

Et, maintenant, chantez harmonieusement la foule des autres femmes, Ă´ Muses Olympiades, filles de Zeus tempĂŞtueux !



fin de la théogonie

https://fr.wikisource.org/wiki/La_Th%C3%A9ogonie_(traduction_Leconte_de_Lisle)?fbclid=IwAR0XEyiGeLD463TlMyAmkERUuodudapmrdQG2Z-d_eMf1U_V55uqsMtpzM8

Voir aussi

Publié par Michaël VINSON

Poëte et Créateur Culturel Pays de Fontainebleau & Carladez : Art, Culture et Territoires Pour une Poëtique de la Vie

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