
Ô rêveuse, pour que je plonge
Au pur délice sans chemin,
Sache, par un subtil mensonge,
Garder mon aile dans ta main.
Une fraîcheur de crépuscule
Te vient à chaque battement
Dont le coup prisonnier recule
L’horizon délicatement.
Vertige ! voici que frissonne
L’espace comme un grand baiser
Qui, fou de naître pour personne,
Ne peut jaillir ni s’apaiser.
Sens-tu le paradis farouche
Ainsi qu’un rire enseveli
Se couler du coin de ta bouche
Au fond de l’unanime pli !
Le sceptre des rivages roses
Stagnants sur les soirs d’or, ce l’est,
Ce blanc vol fermé que tu poses
Contre le feu d’un bracelet.
Le poème a été publié en 1884 (Mallarmé à 42 ans) dans La Revue critique puis dans les Poésies en 1887.
Commentaire de Paul Valéry
L’éventail que Mallarmé offre à sa fille Geneviève vers 1884, alors que la demoiselle est âgée d’une vingtaine d’années, est l’un de ses chefs d’oeuvre selon Paul Valéry : « Elle nous abandonne l’admirable « Eventail » que son père lui avait fait des mots les plus doux, des images les plus délicates, de la substance idéale la plus précieuse; poème d’une perfection, d’une musique et d’un charme si rares que ce serait le chef-d’œuvre de Mallarmé, s’il y en avait un. »
Paul Valéry. 1919