Histoires françaises de Kafû Nagaï « Une soirée au Quartier latin »

La Grisette du Quartier Latin : [estampe]
Auteur  :  Régnier. Lithographe https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530263342.item


C’est un récit où le héros-narrateur fait une interview d’une grisette au
Quartier latin. Dans le Paris moderne, cette sorte de femme aux mœurs lé-
gères n’existe plus. C’est pourquoi, leur entretien décrit dans cette histoire
est précieuse. Elle a passé une partie de sa vie avec un peintre japonais qui
habitait à Paris. Ils ont habité ensemble, près de deux ans, comme un couple.
Avec lui, elle a fait du canot sur la Seine et a également voyagé. Enfin, il
quitta la France. Ses souvenirs l’ont souvent hantée. Cela lui a fait préférer
des clients japonais⋮ L’auteur Kafû est un rare écrivain qui put, en japonais,
immortaliser le Paris de la Belle Époque. Les Histoires françaises donna au
peuple japonais de très belles images sur la France qui demeurent toujours.
Le héros-narrateur de ce récit revient au Quartier latin où il a vécu. Ce
quartier lui évoque des scènes d’œuvres littéraires et théâtrales, ce qui révèle
qu’il est très cultivé : il serait presque le double de Kafû, un grand lecteur de
littérature française. Il était également un tel grand amateur de musique qu’il
écrivit plusieurs traités sur ce domaine. Dans ce récit aussi, il décrit des mor-
ceaux exécutés dans la salle d’un café où le héros-narrateur passe une soirée :
La Traviata et Thaïs de Massenet.



Or Proust, contemporain de Kafû, aussi décrit copieusement le Paris de
la Belle époque dans son roman-fleuve. Ce dernier concerne surtout la haute
société, tandis que, dans les Histoires françaises, il s’agit de scènes quoti-
diennes, ce qui approfondit nos regards sur les différentes classes de la socié-
té française de cette époque. Par ailleurs, le Paris de Kafû est une capitale
vue par un Japonais, un étranger. C’est aussi précieux. Après avoir quitté la
France en 1908, l’écrivain japonais n’y revint plus. Dans sa tête, le Paris de
la Belle époque qu’il a heureusement connu ne s’était jamais effacé.

« Une soirée au Quartier latin » des Histoires françaises
traduit du japonais par Takeo Yamamoto


L’ ombre de ma jeunesse en ces lieux erre encore.

« Passé » – Pierre de Bouchard.


Depuis combien d’années rêvais-je de la vie au Quartier latin ? Lorsque j’ai vu Les Revenants d’Ibsen, chaque mot avec lequel Oswald parlait au prêtre du plaisir de la vie libre d’artistes à Paris m’a extraordinairement frappé. Quant à La Bohème de Puccini, en écoutant les chansons d’étudiants ivres au restaurant d’une ruelle, une chanson triste du poète Rodolphe qui se séparait de son amie un matin de neige, je voulais connaître un jour, au moins une fois, un tel plaisir, une telle tristesse. Des nouvelles de Maupassant, la poésie de Richepin, des contes de Bourget, et surtout La Confession de Claude du jeune Zola étaient pour moi d’excellents guides du vrai visage du Quartier latin.


Lorsque je suis arrivé à la gare de Lyon, dans le sud-est de Paris, c’était
une époque où l’on trouvait, aux coins de ruelles et au pied d’arbres sur les
boulevards, le reste des confettis multicolores lancés au soir du jour de fête et
puis balayés, c’est-à-dire juste après la fête de la mi-carême. J’ai pris un
fiacre qui allait se diriger vers la rive gauche de la Seine, avant tout pour dé-
poser mes bagages dans un hôtel au Quartier latin qui me manquait.
La plupart des gens le savent grâce aux illustrations. On traverse l’île de
la Cité où s’élève la cathédrale de Notre-Dame inviolablement austère et
ineffablement douce, traverse un pont de la Seine, monte le boulevard Saint-
Michel, et puis voilà le Quartier latin, paradis des poètes, des peintres et des
étudiants.


Quand on est sur ce boulevard, on voit, à droite, le jardin du Luxem-
bourg, à gauche, la coupole du Panthéon. En face du lycée Saint-Louis der-
rière lequel se trouve la faculté de médecine, une statue d’Auguste Conte se
dresse devant la faculté des lettres qui cache celle de droit, et devant le lycée
Louis-le-Grand commence la rue des écoles bordée par le Collège de France
et l’École polytechnique. En plus, dans ce quartier se réunissent vraiment
beaucoup d’autres grandes écoles dont les bâtiments gris sont couronnés de
trois mots : « Liberté, Égalité, Fraternité ».


Ainsi compterait-on plusieurs dizaines de milliers d’étudiants venant
des pays d’Europe et d’autres plus lointains même, par exemple, la Turquie,
l’Égypte, qui se réunissent dans ce quartier. Chaque année, plusieurs milliers
de personnes le quittent après avoir fini leurs études, et à leur place, d’autres
milliers d’adolescents y entrent, bien que passent les gens, le temps et les
pensées, ce qui ne change pas pour toujours dans ce quartier, c’est le rêve
d’adolescence – le rêve d’adolescence qui apporte une sorte de force et cha-
leur à n’importe quelle douleur et même au désespoir.


À la différence du musée du Louvre où on a collectionné des objets d’art
anciens, le musée du Luxembourg se trouvant au coin du jardin est un palais
des nouveaux arts qui parlent de souci et de plaisir des jeunes, nous ! Pas si
loin de là, après être passé devant la façade du Sénat, apparaît l’Odéon qui
est la source du théâtre nouveau et libre, comme on le sait, et aux galeries
sombres droite et gauche duquel des librairies parées de tout nouveaux livres
attirent, du matin au soir, une foule de chercheurs et d’étudiants avides de sa-
voir.


L’après-midi tourne, le soir approche, le boulevard toujours fréquenté
devient plus animé avec la promenade d’étudiants vivants sortant des écoles
et des amphithéâtres, tandis qu’on entend s’exercer au violon, au piano, au
chant par les fenêtres d’hôtels et de pensions se suivant dans les ruelles. Dans
des boutiques au rez-de-chaussée, des jeunes filles en tablier ou des pa-
tronnes parlent fort. Enfin, le jour est complètement tombé, l’horloge de la
coupole de la Sorbonne sonne clairement, le quartier nocturne, propre à Pa-
ris, commence à s’animer avec du feu et de la musique aux cafés ou aux res-
taurants au coin des rues, on distingue, un peu partout dans les rues, des
femmes bien maquillées qui veulent se cramponner au bras de jeunes
hommes qui cherchent les plaisirs⋮ ce sont des grisettes du Quartier latin,
représentées souvent dans des poèmes et des romans. Des modèles de
peintres ou des amies de poètes sont parmi elles. En effet, elles ne sont pas
en tenue magnifique, une robe de soirée traînant par terre, des étoiles de
joyaux et des fleurs de chapeau brillants dans un des meilleurs restaurants de
Paris ou dans le couloir du théâtre, mais voilà leur trait : charme féminin et
vivant, tout à fait inimitable pour les femmes d’autres quartiers, elles sont, le
plus souvent, des femmes de petite taille, un chapeau négligemment porté,
des vêtements dont le bas est court.


Le soir du jour où je suis entré dans le Quartier latin. Après avoir fait
une promenade aux alentours, je suis allé dans un café où la musique battait
son plein.


Six musiciennes vêtues de blanc de même modèle au milieu d’une
grande salle, entourée de vitraux, dont le tableau au plafond représente des
nymphes célestes. Elles jouaient probablement une polka, avec un piano,
deux violons, un violoncelle et une contrebasse.


Autour de toutes les tables rangées entre lesquelles on laisse une dis-
tance où l’on peut seulement marcher, s’installent des jeunes gens, l’un
écoute distraitement de la musique, d’autres sont plongés dans leur partie de
cartes, un autre lit un journal, un autre ouvre une revue, un autre écrit une
lettre, d’autres discutent, à voix haute, de quelque chose.


La fumée de cigarettes rend les lumières jaunâtre dans la salle. Il fait
doux et lourd. Après l’exécution d’un passage d’un morceau, la voix hu-
maine, avec le bruit d’assiettes et de verres, y résonne encore plus fort
comme la marée montante. Les garçons et les clients entrant et sortant
marchent rapidement entre des chaises. Par la porte qui est, sans cesse, ou-
verte et fermée, l’une de ces grisettes en tenue chic portant, résolument en
arrière, un grand chapeau à plumes, probablement à la mode cette année, en
sort, et juste après elle, une autre y entre et se met, tout à coup, à table près
d’elle pour rencontrer un homme qu’elle paraît connaître, d’autres se parlent
entre elles longuement, une autre, elle, s’assoyant toute seule à table à part,
s’occupe ardemment de la manière de porter son chapeau en se regardant
dans une glace enchâssée dans le mur de l’autre côté. Ou encore, une autre
marche partout dans la salle d’une allure comme celle d’une actrice sur la
scène, puis toujours elle reste immobile devant la porte de passage menant
aux toilettes, en bavardant avec la dame de lavabo. Une vieille marchande de
fleurs en tenue pauvre y entre, erre çà et là dans la bousculade et essaie d’en
vendre obstinément. Un homme, vêtu d’une sorte d’uniforme avec des bou-
tons d’or, colporte quelque chose à manger avec du vin dans un baquet à la
main : marrons secs, crevettes sèches, olives vertes, etc. « Garçon » – « un
bock » – « un quart brune » – « un café » – « un café crème » – « l’addition »
– « Combien ? » – des appels de clients d’un peu partout. – « Voilà » – « Bon
» – « Monsieur », ce sont des cris avec lesquels les garçons leur répondent
tout en se déplaçant rapidement.


J’ai trouvé une place libre et me suis installé pour regarder, l’un après
l’autre, des gens près de moi. Ils seraient tous étudiants. L’un fait déjà un
grand homme politique, les épaules larges, les traits austères et la barbe ef-
frayante, un autre jeune est bien rasé, le toupet brillant sur le front, les yeux
doux qui évoquent ceux de Paulo dans une pièce sur Francesca. Un autre se
reconnaîtrait un artiste vrai et méconnu, un vêtement de velours un peu dé-
chiré, un chaperon et la barbe touffue, un autre en habit, des gants blancs et
un chapeau melon, tombe avec excès dans la mélancolie. Les tenues sont
ainsi différentes, on distingue également différentes races à travers leur vi-
sage. L’un, avec un gros nez, semble Allemand, un autre, avec un front plat,
Russe, un autre, avec des yeux noirs, Espagnol, un autre, avec des joues
rouges, Italien.


Naturellement, cela m’a rappelé mes années d’études anciennes. Je me
souviens de la vie aux quartiers Kanda et Hongô où différents types de vi-
sages des régions de tout le Japon se réunissent, ce qui évoque également des
scènes au premier étage d’un restaurant qui sert des plats de viande mijotée,
dans une pièce de réception nattée de tatamis au fond d’un restaurant de
nouilles de sarrasin, enfin dans les lieux de plaisir.


Après une petite pause, les musiciennes ont regagné leur place pour re-
prendre leur instrument de musique. On entend soudainement, parmi des
conversations et des appels sans cesse, un morceau qui commence à sonner :
La Traviata, un opéra italien que je connais, et au début de l’œuvre d’ailleurs,
– un passage représentant de nombreux hommes et femmes jeunes qui font la
fête toute la nuit en buvant. Le violon imite le ton élevé de femmes, tandis
que le violoncelle le ton bas d’hommes. On joue du piano en répétant des
notes fines qui évoquent une danse, pour représenter le plaisir de la débauche
sans doute. La pièce avance bientôt, l’air d’Alfred, auquel répond ensuite la
belle Violetta troublée⋮ au fur et à mesure qu’on exécute avec un violon et
un violoncelle dont les sons se mêlent et qui représentent un sentiment
d’homme et femme comme des fils enchevêtrés, je fredonne, tout seul, à plu-
sieurs reprises le duo nommé « Un di felice » (« Une journée heureuse »)
dont je me souvenais bien opportunément. Il fait doux et lourd dans la salle
dont l’air est opaque, ce qui nous enivre. Sans doute à cause de cela, sans me
faire remarquer, je commence à me souvenir de mes jours anciens, passés
comme un rêve, où j’avais envié la jeunesse comme celle des gens autour de
moi, ressemblant aux personnages dans la pièce de l’opéra maintenant exé-
cutée.


Une femme a tout à coup occupé une place libre obliquement en face de
moi, ce qui me l’a fait regarder, tout réveillé d’une rêverie à laquelle la mu-
sique m’avait invité. En même temps, elle aussi promène ses yeux aux alen-
tours comme le fait n’importe qui en s’assoyant, de sorte que nous nous
sommes regardés et elle, avec un sourire aimable, n’a pas hésité à me deman-
der : « Est-ce que vous êtes japonais ? »


Elle est une femme de petite taille. Elle porte une charlotte violet foncé
auquel est noué un ruban rose de velours dont les deux bouts longs tombent,
chacune comme une mèche, sur les joues. Elle a une veste anglaise à rayures
olive et noires, dont les manches larges et courtes montrent la forme douce et
fluette de ses bras couverts de longs gants gris de soie. On ne pourrait pas fa-
cilement deviner son âge. Par rapport à cela, il n’y aurait aucune femme plus
mystérieuse que cette sorte de Parisienne ayant une bonne technique de ma-
quillage. Les cheveux bouclés sortant, comme des nuages, par-dessous son
chapeau, et couvrant amplement les oreilles, sont si bruns que le visage fin
poudré paraît, par opposition, clair sans fin, de plus si on le regarde de près,
sa peau est étonnamment lisse, ainsi on ne trouve pas encore de pattes-d’oie
ni de rides remarquables aux coins des yeux et de la bouche. Et pourtant les
joues tristes, un peu creuses, et les yeux sombres révèlent sa fatigue provo-
quée probablement par différents soucis dans une longue vie flottante de
cette sorte.


On dit que les Parisiennes ne vieillissent jamais, en effet je le confirme.
La voilà qui serait une femme sans âge. Je sais qu’elle n’est pas jeune, mais
sa jolie nuque, ses épaules gracieuses et ses doigts fins dont les ongles sont
polis me passionnent, me semble-t-il.


J’appelai un garçon qui passait pour lui commander la boisson qu’elle
voulait. Elle rapprocha un peu sa chaise de la mienne et me demanda : «
Vous êtes déjà depuis longtemps à Paris ? »
« Non, je n’y suis venu qu’il y a deux ou trois jours. Vous, peut-être
vous vous habituez bien aux Japonais, me semble-t-il. »
« Oui, à une certaine époque⋮ », me dit-elle en souriant, mais elle prit
un peu de café et dit : « C’est déjà du passé. »
« Près d’ici, il y a encore assez de Japonais ? »
« Oui. J’en vois parfois au Panthéon au coin de la rue⋮ »
« Qui est votre meilleur client japonais ? »
Je n’ai pas encore contacté la communauté japonaise à Paris, après y
être arrivé. Mais beaucoup d’étudiants étrangers fréquentent ce quartier, je
lui ai donc, sans raison particulière, demandé si elle connaissait des Japonais.
« Je ne connais plus personne. Simplement, je parle parfois avec des Ja-
ponais au Panthéon ou au Bar Victoria, mais je ne connais pas du tout leur
nom. »
« Ils vous interdisent de révéler leur nom à d’autres, non ? »
« Non, je ne connais personne. Je connaissais presque tous les Japonais
habitant dans ce quartier il y a deux ou trois ans, mais maintenant, je ne
connais personne. »
« Bon. Alors, même vos anciens clients m’intéressent. Qui connaissez-
vous ? »
Elle rit et ne me répondit pas quelques instants. Une vieille marchande
de fleurs marchait çà et là, s’arrêtait devant moi et me disait en se rendant
agréable à la femme à côté de moi : « Un bouquet de roses coûte 1 franc, un
bouquet de muguets 50 centimes. »
« C’est cher, madame, quant aux rose blanches, vous pourriez baisser le
prix de 50 % ? »
En pareil cas, la marchande de fleurs commence toujours à s’étendre
longuement sur le cours du marché, le prix de revient lors de son achat, enfin
sa peine pour mener une vie difficile. Je lui donnai une pièce d’argent de 1
franc au prix proposé.
Juste après avoir reçu le bouquet, la femme d’à côté le presse contre les
lèvres en redressant le buste, soupire et dit : « Oh, quel bon parfum ! Sentez-le », elle le tend à mon nez par-dessus la table, puis elle l’attache soigneuse-
ment avec une épingle à son col, et en tire la plus grande fleur, l’introduisant
dans la boutonnière de mon vêtement,
« Les Japonais n’aiment pas les roses rouges ? » dit-elle.
« Pas tous. »
« Si, tous. Le rouge est vulgaire, n’est-ce pas, comme couleur ? Au fait,
vous ne connaissez pas M. Tsukahara, peintre ?… Il m’avait dit souvent que
la couleur de mon chapeau était vulgaire. »
Puisqu’il est peintre, « Tsukahara » devrait être un maître d’un certain
âge de peinture occidentale au Japon, dont les œuvres sont déjà considérées
presque comme classiques. C’est il y a dix ans qu’il a étudié à Paris. Elle fait
jeune, cela m’étonne, et son âge m’échappe de plus en plus,
« Vous connaissez M. Tsukahara ! » lui demandai-je brusquement.
« Je le connais. Après son retour au Japon, il m’avait écrit pendant un
ou deux ans, mais Je ne sais ce qu’il fait maintenant »
Elle sembla tout à coup repenser au passé.
« Il est un grand maître. Enfin, il enseigne la peinture au peuple japo-
nais. »
« Alors, il s’est déjà marié, n’est-ce pas ? »
« Oui, il a peut-être des enfants aussi. »
Elle se tut un moment. Elle humait la rose blanche mise à son col et re-
prit :
« C’est normal, c’était il y a combien de temps ? Quand on s’occupe de
cette sorte de métier à Paris, on oublie vraiment le temps qui court. »
« Vous l’aimiez ? »
Si elle était japonaise, elle ne répondrait pas clairement. Mais, à cause
des mœurs où on ne cache pas son émotion, elle déclare « Oui », avec un
sourire juvénile inexprimable, en faisant un signe de tête et dit :
« Surtout parce qu’il est le premier Japonais que j’aie connu.
En même temps, elle me montre soudain ses doigts gracieux et m’ap-
prend :
« C’est lui qui m’a donné cette bague. Il m’a dit qu’elle est une pièce de
monnaie très ancienne. Est-ce que c’est vrai ? »

Oui, c’était un Nishukin, pièce d’or de l’époque d’Edo, transformée en bague. À ce moment-là, dans ma tête revenait brusquement le visage de La Belle nue devant un miroir que j’avais vue dans une exposition de peinture occidentale lors de mes années d’études. Le nom de ce maître se répandit bruyamment à cause de la discussion sur un nouvel art français et la moralité publique dont on parle sans cesse dans la société japonaise. Moi aussi, en me prenant déjà pour un critique d’art éminent, j’ai publié un long article dans
une revue littéraire pour les jeunes – cette Belle nue devant un miroir serait
sans nul doute la femme assise devant moi.


« Est-ce que vous avez posé pour un peintre ? »
« Oui, mais pourquoi vous le savez ? »
« Parce que j’ai vu un tableau de M. Tsukahara. »


Elle se rappelait de plus en plus les jours anciens, et semblait ne plus
s’empêcher de raconter son histoire heureuse et triste. Tout en me caressant,
avec nostalgie, avec des yeux profondément rêveurs, probablement comme
un homme de la même race que lui, elle dit :
« Je l’ai rencontré pour la première fois, quand j’allais poser tous les
jours dans l’atelier de M. *** au faubourg Saint-Germain. À l’époque, ma
mère était encore vivante, mais après, je suis devenue toute seule, je me suis
mise à pratiquer ce métier pour mieux vivre. Puis, je le fréquentais de plus en
plus, et nous avons habité ensemble près de deux ans. Il aimait canoter, on
ramait souvent, tous les deux, dans la nuit sur la Seine. »


Elle le raconte comme si c’était juste hier. Mais le nom de M. Tsukahara
qui a l’air académique ne touche point certains jeunes japonais. Il n’y a au-
cun pays changeant plus rapidement que le Japon par rapport au courant
d’idées, je me demande donc si nous, qui nous considérons comme nou-
veaux, deviendrons bientôt démodés.


Le tumulte incessant de conversations et de rires aux alentours étouffa
une fois la musique du concert, mais on entendit tout à coup le ton aigu du
violon comme des sanglots.


« Je ne pourrais jamais l’oublier. C’est vrai qu’il n’est pas seul à être
devenu mon client, puisque j’exerce ce métier, mais de toute façon, il était
tout à fait le premier à habiter avec moi comme un vrai couple un an, et en-
core un an »
« Après l’avoir quitté, vous vous sentiez vraiment triste ? »
« J’ai pleuré presque six mois. »
« Je comprends. »
« Pourtant, même si je pleure sans fin, nous nous sommes une fois déci-
dément séparés, il ne reviendra pas. En continuant à pleurer toujours, je ne
peux plus vivre, j’ai donc recommencé à travailler comme avant, eh bien,
tant qu’à racoler les passants, j’ai voulu devenir familière avec des Japonais,
voilà pourquoi j’ai cherché, tout d’abord, des Japonais en entrant dans un
café où il y a du monde. »
« Par la suite, vous êtes devenue intime avec un Japonais ? »
« Tsuyama⋮ un noble qui s’appelle le comte Tsuyama, vous ne le
connaissez pas ? »
« Non. »
« Il avait un visage rond imberbe. Il était étudiant en droit. Nous avons
voyagé ensemble de l’Allemagne à Moscou, pendant les vacances d’été. »
« Quelqu’un d’autre ? »
« M. Nakagawa qui était à la Sorbonne⋮ »
« Oh, le docteur Nakagawa. Il est mort il y a deux ans. Il était professeur
d’histoire. »


Je me souviens brusquement des visages de docteurs qui semblent cher-
cher à avoir l’air austère et à maintenir sa dignité surtout. Même les Japonais
que j’ai connus depuis des années et avec qui j’ai parlé de la forme de cha-
peaux de femme et de la répétition de danse, sous des lumières, tout en écou-
tant de la musique, ils feraient également tous la grimace, après être retour-
nés au Japon ?


En y pensant, ah, j’envie plutôt le sort des femmes parisiennes qui
mènent cette sorte de vie, toujours joliment et juvénilement maquillées, pas-
sant la nuit parmi des rires et de la musique et négligeant les ans qui passent.


« Alors, comment vous appelez-vous ? »
« Marion. »
« Où habitez-vous ? »
« Au quatrième étage d’un bâtiment derrière l’Odéon. »


Je n’ai pas pu lui demander son âge, sans raison précise.
Les musiciennes exécutent un passage de Thaïs de Massenet. C’est celui
où Thaïs, une belle prostituée égyptienne, prie sérieusement Vénus de rester
pour toujours jolie et jeune. N’ayant plus rien à faire, Marion, qui n’avait pas
particulièrement l’air émue du morceau familier, rythmait légèrement sur la
table, avec le doigt auquel elle porte sa bague-souvenir.

Kafû Nagaï

Publié par Michaël Vinson

Poète et créateur culturel.

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