
- Léon Dierx, sage de la tribu du «Dragon bleu» – par Nathalie Valentine Legros –
- «Nostalgiques enfants des soleils radieux»
- «La jeunesse est un arbre aux larges frondaisons»3
- «La grâce et la vénusté des jeunes créoles»
- «Ô nuit ! ô solitude ! ô silence !»5
- Cafés, cabarets, gargotes : jamais sans mon piment !
- Le cari poulet de la cave d’Ambroise Vollard
- «Les bruits» de la tribu du «Dragon bleu»
- Léon Dierx au Mirliton
- Léon Dierx : La misère ! Ça n’existe pas pour un artiste !
- Toi-même, tu t’es peint dans ces lieux dévastés»17
- Dierx peintre ? «On se l’arrache… Oh ! que je l’envie !»
- «Me voilà donc la proie du ridicule !»
- «Songe à l’ombre, au sommeil, songe aux morts !»24
- Une sorte de porte-cigarette contenant du goudron
- Les sources réunionnaises du «Bateau ivre» – par Nathalie Valentine Legros –
- Voir aussi
Léon Dierx, sage de la tribu du «Dragon bleu» – par Nathalie Valentine Legros –
par Nathalie Valentine Legros · Publié 31 mars 2020 · Mis à jour 16 juin 2023
Il partageait sa réserve de piment avec ses «potes poètes» dans des gargotes de Paris. Généreux et d’une discrétion raffinée, Léon Dierx garde intacte sa part de mystère. Mais que cachait donc, derrière ses «yeux si beaux», celui qui «traversa la vie en Parnassien» ? Un amour de jeunesse perdu… et une réalité loin des clichés classiques auxquels la postérité semble l’avoir assigné. À suivre…
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«Nostalgiques enfants des soleils radieux»
«Nostalgiques enfants des soleils radieux»1, écrit Léon Dierx à son ami, l’écrivain et poète, Catulle Mendès [1841-1909], dans «Soir d’octobre». C’est au «soleil radieux» de son île natale dans l’océan Indien [La Réunion] qu’il passe son enfance et une partie de l’adolescence. Une enfance heureuse, au sein d’une fratrie de 10 dont il est l’aîné.
Dans un domaine à Montgaillard, ses vacances sont rythmées par de longues promenades «sous les grands filaos, au feuillage triste»2.
Adolescent, il tombe éperdument amoureux d’une cousine nommée Marie-Éloïse dont l’image délicieuse le poursuivra jusqu’à la tombe…
«La jeunesse est un arbre aux larges frondaisons»3
Alors qu’il bénéficiait, dans sa jeunesse, d’une situation plutôt aisée, Léon Dierx a parcouru plusieurs pays : l’Algérie, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie…
Au cours d’une excursion au Vésuve, il se blesse lors d’une mauvaise chute dont il gardera une légère claudication de la jambe gauche. Un brusque revers de fortune en 1868 [Léon Dierx a 30 ans] le contraint alors à trouver un emploi.
Employé au Bureau commercial de la Compagnie du chemin de fer Paris-Orléans, il était affecté à l’enregistrement des bagages dans les gares ; puis l’écrivain Guy de Maupassant [1850-1893] le fait entrer au ministère de l’Instruction Publique en 1879 [41 ans] où il fera toute sa carrière dans «un emploi discret et médiocrement rémunéré»4.
«La grâce et la vénusté des jeunes créoles»
«Son adolescence fut émerveillée par la grâce et la vénusté des jeunes créoles, écrivent Marius et Ary Leblond en 1925. D’un voyage [à La Réunion] fait à un âge avancé [54 ans], il revint déçu et même chagrin : “Est-ce la fièvre, est-ce la pauvreté ? Est-ce les moustiques ? Je n’y ai pas retrouvé autant de belles femmes qu’il y en avait dans ma jeunesse… Dans mon enfance, elles étaient toutes jolies”. C’est à 22 ans qu’il retourna à La Réunion et trouva sa cousine engagée. Il repartit…».
«Ô nuit ! ô solitude ! ô silence !»5
S’il est vrai que Léon Dierx ne recherchait ni honneurs ni mondanités, en revanche, il avait un sens aigu de l’amitié et fréquentait assidument divers lieux — bistrots, bastringues, cantines, cabarets… — où il retrouvait les personnalités littéraires [principalement liées au mouvement parnassien] qui formaient un cercle à géométrie variable, véritable cénacle, «animé» par la figure charismatique de Catulle Mendès.
Cafés, cabarets, gargotes : jamais sans mon piment !
Ruiné dès l’âge de 30 ans, Léon Dierx habitait un modeste appartement rue des Dames. Un «boui-boui peu reluisant que ne fréquentaient que les déshérités» lui servait la plupart du temps de cantine.
Il avait sa petite table au «Café Victor», boulevard des Batignolles et au «Café Voltaire»8, place de l’Odéon. On le croisait aussi au «Café des Mille-Colonnes», rue de la Gaîté, au «Café Guerbois», rue des Batignolles.
Le cari poulet de la cave d’Ambroise Vollard
On le voyait parfois au salon de la poétesse Nina de Callias [1843-1884]9 rue Chaptal puis rue des Moines, où il côtoyait Charles Cros, Villiers de l’Isle Adam, José Maria de Heredia, etc.
On le retrouve encore chez Ambroise Vollard, rencontré dans l’atelier d’Auguste Renoir, pour de «notoires agapes souterraines»10 — les fameux «dîners de la cave», 8 rue Lafitte11 — avec au menu le traditionnel cari de poulet.
Les «diners des bons Cosaques»…
Il visitait régulièrement Leconte de Lisle12 qui logeait dans un petit «deux pièces» au cinquième étage, rue des Invalides.
Il était souvent invité à la «table fraternelle» chez Catulle Mendès, rue de Bruxelles où il retrouvait Villiers de l’Isle-Adam, Stéphane Mallarmé, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant…
«Je me rappelle que Paul Hervieu, [romancier, 1857-1915] exalté de russophilie (…) avait fondé sous le vocable de “Les bons Cosaques”, un dîner où se coudoyaient les travailleurs les plus divers de la prose et du vers», raconte Émile Bergerat13. Léon Dierx participait aux «diners des bons Cosaques» avec Guy de Maupassant, José Maria de Heredia, François Coppée, Catulle Mendès, Octave Mirbeau, Leconte de Lisle «dont le monocle sarcastique présidait à ces agapes de tartarisants».
Les «virulents condiments» de Dierx à L’Assommoir
Dans l’arrière-boutique d’un obscur marchand de vins de Montmartre, au coin des rues Coustou et Puget, les écrivains Léon Hennique [1850-1935], Joris-Karl Huysmans [1848-1907], Henry Céard [1851-1924], Guy de Maupassant, Paul Alexis [1847-1901] et Léon Dierx avaient leurs habitudes.
«L’hôtesse répondait au nom de la mère Machini et se recommandait plus pour sa bonne volonté que par l’excellence de sa cuisine, raconte Paul Alexis. Une cuisine aux viandes dures pour une boutique que l’on surnommait «L’Assommoir» dans le quartier. (…) Le poète Léon Dierx ne dédaignait pas de les manger avec nous et nous enseignait à relever leur insipide saveur par l’usage d’épices qu’il apportait de l’île Bourbon, son pays natal, virulents condiments qui nous brûlaient le palais et nous forçaient à boire, pour éteindre l’incendie de nos gosiers, un vin aussi médiocre que les mangeailles»14.
Léon Dierx était resté attaché à la cuisine de son île et passait souvent rue Lepic chez un ami «à qui il avait appris à parfaire le carry».
Des chambres noires et une gaieté énorme, épique
«Vers la fin du second empire [1870 ; Léon Dierx avait 32 ans], de jeunes hommes, pauvres d’argent et riches d’illusions, avaient fondé au Quartier latin, une colonie d’un genre assez nouveau, raconte Adolphe Brisson dans ses «Portraits intimes».
Ils campaient dans une misérable auberge de la rue Dauphine [en fait, l’hôtel miteux se trouvait dans un passage donnant sur la rue Dauphine], qui s’intitulait l’«hôtel du Dragon Bleu» et n’avait de pompeux et de reluisant que son enseigne. Les chambres y étaient noires, les meubles branlants, les draps douteux. Et cependant la gaieté y régnait, une gaieté énorme, épique, olympienne».
«Les bruits» de la tribu du «Dragon bleu»
Léon Dierx faisait partie de cette «colonie d’un genre assez nouveau» avec Catulle Mendès le «chef de la tribu», Albert Glatigny, Théodore de Banville, Sully Prudhomme, Paul Verlaine, Villiers de l’Isle-Adam, Léon Cladel, François Coppée…
Dans «Le Petit Parisien»15, on apprend que l’hôtel comportait deux étages. Les poètes occupèrent d’abord le premier étage, mais après plusieurs quinzaines non payées, ils furent priés par le patron de monter au second étage, «là où régnait le plus absolu dénûment. Ainsi nos poètes vivaient-ils dans des chambres sales, privées de meubles, à l’aspect repoussant».
«Des bruits extraordinaires» descendaient des combles où étaient installés les poètes : «frou-frou de robes de soie, baisers sonores, et le plus souvent, tonnerre d’alexandrins déclamés avec furie».
Léon Dierx au Mirliton
Tenu par Aristide Bruant [1851-1925] au 84 de la rue Rochechouart, le cabaret «Le Mirliton»16 était fréquenté par de nombreux artistes.
«Parmi le public à l’enthousiasme délirant qui s’entassait au “Mirliton”», on comptait François Coppée, Villiers de L’Isle-Adam, Stéphane Mallarmé, Émile Zola, Théodore de Banville, Anatole France, Georges Courteline, Toulouse-Lautrec… et Léon Dierx !
Léon Dierx : La misère ! Ça n’existe pas pour un artiste !
Léon Dierx n’était pas de nature à se plaindre ni à s’appesantir sur son sort. Il vivait très modestement et savait rester généreux avec les plus démunis.
«J’habitais à Paris une mansarde couverte de zinc, racontait-il en riant, et il y faisait atrocement chaud. Ne pouvant fermer l’œil, j’ai pris mon pot à eau et j’ai inondé mon lit pour me donner un peu de fraicheur ; puis je me suis couché… Que voulez-vous ? C’était la seule façon de dormir un peu».
Toi-même, tu t’es peint dans ces lieux dévastés»17
«M. Léon Dierx est un paysagiste ému, du tempérament de Corot qui fut son peintre de prédilection», écrivait Adolphe Brisson en 1896 dans «Les Annales politiques et littéraires».
Si la renommée du poète Léon Dierx est restée quelque peu empreinte de brume, ses qualités de peintre sont encore moins connues. Pourtant, il peignait [souvent sur bois], vendait parfois ses œuvres dans une boutique du passage Choiseul, et surtout les offrait à ses amis.
Ainsi le poète Albert Mérat [1840-1909] possédait plusieurs panneaux peints par Léon Dierx. Catulle Mendès, Georges Courteline, Émile Bergerat, l’éditeur Désiré Lemerre [etc.] en avaient aussi.
Dierx peintre ? «On se l’arrache… Oh ! que je l’envie !»
Parmi ses amis, il comptait d’illustres peintres : Auguste Renoir, Paul Cézanne, Edgar Degas, Édouard Manet, Odilon Redon, Jean-Louis Forain, etc.
«Il se mettait souvent à peindre dans la campagne avec une silencieuse volupté, après avoir marché, bourré sa pipe, et chantonnant tout comme le père Corot», raconte le graveur Alfred Prunaire [1837-1912].
«Les toiles de Léon Dierx sont rares et le deviennent de plus en plus, car, lui, il vend, il est côté, il a des amateurs qui l’encadrent, affirme Émile Bergerat18. On se l’arrache… Oh ! que je l’envie !»
Il ne peignait jamais le paysage qu’il avait devant lui : «je tourne le dos à la nature pour ne pas me laisser impressionner par elle»19.
«Me voilà donc la proie du ridicule !»
À la mort de Stéphane Mallarmé [1842-1898], qui avait succédé à Paul Verlaine lequel avait remplacé Leconte de Lisle, Léon Dierx, sans avoir recherché cette distinction singulière et «purement honorifique», est élu «Prince des poètes», sous l’action «de jeunes amis soucieux de rehausser une gloire qui ne leur portât point ombrage», peut-on lire dans «La Revue hebdomadaire» en 1901. Il sera par la suite remplacé par Paul Fort.
«Me voilà donc la proie du ridicule !», se plaignit-il avec «un haussement d’épaules ennuyé»20 lorsqu’il apprit qu’il avait été élu «Prince des poètes». «Je n’ai rien demandé, je ne demande rien».
Selon une autre version21, la phrase prononcée par Léon Dierx était : «Le ridicule me saisit donc ?».
Léon Dierx vu par…
Catulle Mendès, écrivain, poète : «J’ai rencontré Dierx un jour, chez Leconte de Lisle, où il lisait des vers qui me ravirent. En sortant, je lui pris le bras et je lui dis : Oh ! Monsieur, comme vous avez du talent ! Nous devînmes amis»22. «Léon Dierx est un être divin. C’est une rose épanouie. (…) Je ne crois pas qu’il ait jamais existé un homme plus intimement, plus essentiellement poète que Léon Dierx».
Jean Richepin, membre de l’Académie Française [1849-1926] écrit en 1911 : «C’est un poète qui mériterait une plus large renommée. Son inspiration, très noble et très pure, est sur la même hauteur que celle de Leconte de Lisle».
Marius [1880 -1953] et Ary Leblond [1880-1958], écrivains, journalistes et critiques d’art réunionnais : «Personne n’a été aussi créole que Dierx, d’un naturel indolent et cependant extrême dans ses opinions, caressant et sauvage, voluptueux et chaste, modeste et haut. Il était beau et respectueux de la beauté».
Ernest Delahaye, écrivain [1853-1930] : «C’est un mélancolique, merveilleux artiste soit, mais défiant de la vie, (…) avec des yeux si beaux, une voix si musicale».
Léon Daudet, écrivain, journaliste, homme politique [1867-1942] : «raisonnable, luisant et immobile ainsi qu’une boule d’escalier»…
Lucien Arréat, philosophe, dramaturge [1841-1922] : «Dierx se complait à broder sa poésie sur le thème d’un songe ; et ce songe est toujours un songe triste, un songe de mort et d’anéantissement».
Hippolyte Foucque, critique littéraire réunionnais [1887-1970] : «Il marchait dans la vie portant en lui deux divinités dont il s’était fait comme le temple vivant : un Amour en deuil et un Apollon serein».
Éric Boyer, professeur, homme politique réunionnais : «La démesure de Léon Dierx a été sans doute de croire en la présence de l’invisible qui, à travers le sentiment de la mort [thème lyrique par excellence], occupe une place importante dans “Les lèvres closes”23».
«Songe à l’ombre, au sommeil, songe aux morts !»24
— Ah ! Si je pouvais ne pas me réveiller demain !, s’exclame Léon Dierx à sa concierge, un soir, en rentrant chez lui, un modeste logis au 24 de la rue Boursault25.
Le lendemain, 11 juin 1912, Léon Dierx, 74 ans, est retrouvé mort en travers de son lit.
Dans la chambre contigüe, son frère Paul-Arthur, qui vivait avec lui depuis l’adolescence, ne se doutait de rien.
Une sorte de porte-cigarette contenant du goudron
Sur la fin de ses jours, Léon Dierx était affaibli, malade du cœur et atteint de cécité. «Obligé de renoncer au tabac, il avait adopté, pour tromper son vice, une sorte de porte-cigarette contenant du goudron, qu’il gardait continuellement à la bouche»…26
Malgré sa santé défaillante, il avait quand même tenu à être présent, deux jours avant de mourir, à une cérémonie en l’honneur de Stéphane Mallarmé.
«Mon dernier rêve est de m’en aller là-haut, sur un monoplan, d’y allumer ma pipe et de monter, à la dérive, avait-il confié à un ami. On tombe n’importe où, comme on est né, et on disparaît dans le Cosmos d’Hésiode et de Haumbolt, en atome perdu. Je n’aurai pas cette chance d’être enlevé de la sorte…»
«Mais nos âmes sont immortelles !»27
Le buste de Léon Dierx, un temps pressenti pour être installé au jardin du Luxembourg qui accueille ceux de Charles Leconte de Lisle, Paul Verlaine, Gustave Flaubert (etc.), sera finalement disposé au coeur du quartier où il avait ses habitudes, dans le square des Batignoles. Inauguré le 13 décembre 1930, le buste de Léon Dierx est une œuvre réalisée par Léopold de Bony de La Vergne [1879-1932].
Quant au poète, il repose au cimetière des Batignolles. Sur sa tombe, un médaillon réalisé par Auguste Maillard représente son profil.
À suivre…
Lire la suite : Les sources réunionnaises du «Bateau ivre» (2)
Nathalie Valentine Legros
Les sources réunionnaises du «Bateau ivre» – par Nathalie Valentine Legros –
En 1871, Arthur Rimbaud écrit le poème culte : «Le bateau ivre». Il a 16 ans et n’a jamais vu la mer. Quelques années auparavant, en 1864, le poète réunionnais, Léon Dierx, publiait «Le vieux solitaire» à 26 ans. Entre ces deux poèmes, les contrastes sont nombreux. Et pourtant…
Lire l’article https://7lameslamer.net/leon-dierx-les-sources-2066/
Un oubli en clair-obscur et une icône intemporelle
«Le vieux solitaire» et «Le bateau ivre»… Les titres de ces deux poèmes semblent résumer à eux seuls leurs auteurs : Léon Dierx, le vieux solitaire ; Arthur Rimbaud, le bateau ivre. Six quatrains/25 quatrains… 1864/18711. 26 ans/16 ans.
Deux caractères dissemblables. L’un est recouvert par la poussière d’un oubli en clair-obscur. L’autre est devenu une icône intemporelle et sans rides.
Ernest Delahaye, proche de Rimbaud, affirmait que celui-ci était «particulièrement séduit» par Léon Dierx. Une séduction poétique qui influence le jeune Arthur lorsqu’il se met à l’écriture de son «Bateau ivre». Ainsi nous plaît-il de songer que cette œuvre majeure trouve sa source — une de ses sources — dans des vers qui nous ramènent vers La Réunion à travers l’énigmatique personnage de Léon Dierx et son poème «Le vieux solitaire».
Léon Dierx a vécu «au milieu des douleurs et des fêtes»
Derrière l’apparence convenue que lui confèrent une carrière de subalterne mal rémunéré dans l’administration et une postérité qui l’a injustement assigné à la mièvrerie, Léon Dierx a vécu «au milieu des douleurs et des fêtes»2, ne se livrant que par bribes, sage ravi au milieu d’une turbulente tribu de poètes menée par le truculent Catulle Mendès.
Hanté jusqu’à la tombe par un amour de jeunesse perdu — une cousine nommée Marie-Éloïse —, Léon Dierx s’est peu abandonné aux confidences. Les écrits de ses contemporains — mais aussi les siens — laissent entrevoir de loin en loin les secrets de cet homme qui vivait très modestement.
Pour approcher le vrai Dierx, il faut mener une véritable enquête ; on découvre que le poète réunionnais, loin de s’être voué à la vie terne décrite par ses rares biographes, vivait de plain pied dans son époque et hantait les quartiers populaires de Paris3.
A mi-chemin entre la bohème et la solitude
De ses amours féminines, on ne sait que la désespérance dans laquelle le plongea le «non» de sa cousine aimée. En revanche, le poème «L’amour en fraude»4 clame l’homosexualité de son auteur.
Le vrai Dierx avait ses habitudes à Montmartre, aux Batignolles, dans les cafés, les gargotes, les cabarets, les hôtels miteux où il retrouvait les membres de son cénacle : Villiers de l’Isle Adam, José Maria de Heredia, Stéphane Mallarmé, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant, François Coppée, Paul Verlaine, Sully Prudhomme, Léon Cladel, Théodore de Banville et Catulle Mendès.
C’est à mi-chemin entre la bohème et la solitude que ses pas croisent ceux d’Arthur Rimbaud.
Dierx, Baudelaire, Hugo…
Les influences poétiques qui ont guidé l’écriture du «Bateau ivre» ont fait l’objet de nombreuses recherches et études qui portent un éclairage captivant sur le cheminement rimbaldien.
«Les sources du «Bateau ivre» de Rimbaud ont été recherchées successivement par Jacques Gengoux, René Étiemble, Émilie Noulet, Roger Caillois et Cecil Arthur Hackett. Et ces savants sont arrivés à relever les diverses influences qui restent lisibles : surtout celles de Léon Dierx («Le Vieux solitaire»)5, de Charles Baudelaire («Le Voyage») et de Victor Hugo («Les Travailleurs de la mer», «Pleine Mer» et «Plein Ciel»)», résume Toshio Izumi [Université d’Osaka, 1971].
«Le Maître du Parnasse» et «le petit prodige de Charleville». Léon Dierx et Arthur Rimbaud. C’est ainsi que Jean-Pierre Bobillot6 qualifie les deux poètes. Quand il évoque les correspondances entre les deux textes — «Le vieux solitaire» et «Le bateau ivre» —, il parle de «transformation stylistique majeure que Rimbaud avait fait subir au poème de Dierx».
«Le vieux solitaire» annonçait-il «Le Bateau ivre» ?
«Son “Vieux solitaire” pourrait bien avoir servi de modèle à Arthur Rimbaud pour son “Bateau ivre”», peut-on lire en 1904 dans la «Bibliothèque universelle et Revue suisse». En 1938, Gaston Picard suggère, dans «La Muse française», que les vers du «Vieux solitaire» annoncent — «qui sait ?» — «Le Bateau ivre». Quant à René Étiemble, il estime «(…) que Dierx ait inspiré Rimbaud (…) semble probable, ou du moins possible»7. Pour sa part, l’historienne de la littérature et docteur en philosophie, Émilie Noulet, avance que «l’idée de l’identification du bateau et du poète, c’est peut-être Léon Dierx qui l’a fournie [à Rimbaud]»8.
«Parmi les autres embruns poétiques que Rimbaud a respirés et expirés comme sources inspiratrices et référentielles à ce poème, et reconnus par les chercheurs en la matière, il y eut «Pleine mer» que Victor Hugo écrivit en 1859, ainsi que «Le voyage» de Baudelaire, ou encore «Le vieux solitaire» de Léon Dierx», écrit Jacques Romero en 2007.
«Le bateau ivre» a donc été disséqué, décortiqué, analysé, comparé. Il n’en a pas moins gardé son pouvoir fantasmagorique, les théories et spéculations ne faisant qu’ajouter à la force de l’œuvre. Et les multiples influences qui ont concouru à la naissance du «Bateau ivre» n’entament en rien le génie de son auteur.
Le lecteur reste seul juge ; le «Bateau ivre» continue de sillonner la mer indienne.
Nathalie Valentine Legros https://7lameslamer.net/
Le vieux solitaire – Léon Dierx –
Je suis tel qu’un ponton sans vergues et sans mâts,
Aventureux débris des trombes tropicales,
Et qui flotte, roulant des lingots dans ses cales,
Sur une mer sans borne et sous de froids climats.
Les vents sifflaient jadis dans ses raille poulies.
Vaisseau désemparé qui ne gouverne plus,
Il roule, vain jouet du flux et du reflux,
L’ancien explorateur des vertes Australies !
Il ne lui reste plus un seul des matelots
Qui chantaient sur la hune en dépliant la toile.
Aucun phare n’allume au loin sa rouge étoile ;
Il tangue, abandonné tout seul sur les grands flots.
La mer autour de lui se soulève et le roule,
Et chaque lame arrache une poutre à ses flancs ;
Et les monstres marins suivent de leurs yeux blancs
Les mirages confus du cuivre sous la houle.
Il flotte, épave inerte, au gré des flots houleux,
Dédaigné des croiseurs aux Nonnettes tendues,
La coque lourde encor de richesses perdues,
De trésors dérobés aux pays fabuleux.
Tel je suis. Vers quels ports, quels récifs, quels abîmes,
Dois-tu les charrier, les secrets de mon coeur ?
Qu’importe ? Viens à moi, Caron, vieux remorqueur.
Ecumeur taciturne aux avirons sublimes !
Le bateau ivre – Arthur Rimbaud
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !
Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !
J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baisers montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !
J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !
J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !
J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !
Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !
J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…
Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;
Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;
Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !
J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?
Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !
Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.
Arthur Rimbaud, Poésies