
Pourquoi cette page ?
Nos sociétés parlent beaucoup de culture.
Mais elles parlent rarement de création culturelle.
Pourtant, les grandes transformations symboliques d’une époque naissent presque toujours d’actes de création qui modifient notre manière de comprendre le monde.
Cette page propose une réflexion sur la création culturelle et sur ceux qui la portent : les créateurs culturels.
Qu’est-ce que la création culturelle ?
La création culturelle ne se réduit ni à la production d’objets, ni à l’organisation d’événements, ni à l’animation de la vie sociale.
Elle consiste à faire émerger du sens.
Créer culturellement, c’est révéler des liens invisibles, proposer des visions nouvelles, inventer des récits collectifs ou faire apparaître des formes capables de transformer durablement notre compréhension du réel.
La création culturelle agit sur les représentations.
Elle transforme les imaginaires.
Elle participe à l’évolution des sociétés.
Exemples de création culturelle
La création culturelle peut prendre des formes très diverses.
Elle ne se limite pas aux œuvres artistiques elles-mêmes. Elle consiste souvent à inventer de nouvelles manières de relier les œuvres, les lieux, les publics, les patrimoines ou les territoires.
Quelques exemples permettent de mieux comprendre cette fonction.
Créer un festival
Lorsque Jean Vilar fonde le Festival d’Avignon en 1947, il ne crée pas seulement un événement.
Il invente un nouveau rapport entre le théâtre, les artistes et le public.
Plus de soixante-dix ans plus tard, cette initiative continue d’influencer la vie culturelle française et européenne.
Faire émerger une sensibilité nouvelle
Certaines transformations culturelles ne prennent pas la forme d’un événement ou d’une institution.
Elles apparaissent progressivement à travers des œuvres, des rencontres, des idées et des aspirations communes.
Les grands mouvements artistiques naissent souvent de cette convergence.
Le romantisme, le symbolisme, le surréalisme ou le mouvement Arts & Crafts ne sont pas apparus du jour au lendemain.
Ils ont émergé peu à peu à travers des créateurs qui ont su exprimer une sensibilité nouvelle et lui donner une forme visible.
Dans ce cas, la création culturelle ne consiste pas à inventer artificiellement un mouvement.
Elle consiste à reconnaître, accompagner et rendre perceptible quelque chose qui cherche déjà à naître dans la société.
Révéler un patrimoine oublié
La création culturelle peut également consister à redonner sens à une mémoire tombée dans l’oubli.
Faire redécouvrir un poète, un peintre, un lieu historique ou une tradition locale participe pleinement de cette démarche lorsqu’il s’agit de réinscrire cet héritage dans la vie contemporaine.
Inventer un récit territorial
Un territoire n’est pas seulement un espace géographique.
C’est aussi un récit partagé.
Créer des itinéraires culturels, des parcours poétiques, des routes patrimoniales ou des événements fédérateurs contribue à donner une identité nouvelle à un lieu et à renforcer le sentiment d’appartenance de ses habitants.
Créer des ponts entre les disciplines
La création culturelle apparaît souvent à la rencontre de plusieurs univers.
Elle peut relier l’art et le tourisme, le patrimoine et l’éducation, la poésie et le numérique, la mémoire et l’innovation.
Ces rapprochements ouvrent parfois des perspectives entièrement nouvelles.
Faire émerger une vision collective
La forme la plus ambitieuse de création culturelle consiste peut-être à proposer une vision capable de fédérer durablement des personnes, des institutions, des artistes ou des territoires autour d’un projet commun.
Dans ce cas, l’œuvre n’est plus seulement un objet ou un événement.
L’œuvre devient l’écosystème culturel lui-même.
Création culturelle et loisirs créatifs
Les loisirs créatifs ont toute leur légitimité.
Ils favorisent l’expression personnelle, l’apprentissage, la convivialité et le plaisir de faire.
Mais leur fonction est différente.
La création culturelle agit sur le sens collectif.
Elle ne cherche pas seulement à occuper ou divertir.
Elle interroge.
Elle révèle.
Elle transforme.
Les loisirs créatifs accompagnent généralement le monde tel qu’il est.
La création culturelle contribue à le faire évoluer.
Pourquoi la création culturelle est-elle souvent marginalisée ?
Toute création authentique introduit de l’inattendu.
Elle remet en question des habitudes, des certitudes ou des représentations établies.
Or les institutions ont principalement pour mission de gérer, conserver et organiser.
Cette tension explique pourquoi la création apparaît souvent à la marge avant d’être reconnue.
Comme l’affirmait Jean-Luc Godard :
« C’est dans la marge que s’écrit la véritable histoire. »
Qu’est-ce qu’un créateur culturel ?
Le créateur culturel est celui qui agit consciemment dans ce processus de transformation.
Il n’est pas seulement artiste.
Il est également inventeur de sens, bâtisseur de liens et initiateur de dynamiques collectives.
Son œuvre peut prendre des formes très diverses :
- mouvements artistiques ;
- réseaux culturels ;
- institutions nouvelles ;
- festivals ;
- itinéraires culturels ;
- projets territoriaux ;
- revues ;
- lieux de création ;
- communautés d’artistes ;
- visions collectives.
Le créateur culturel agit moins sur des objets que sur des écosystèmes.
Créateur culturel, artiste, artisan : quelles différences ?
L’artisan
L’artisan maîtrise et transmet un savoir-faire.
Son rôle est essentiel à la préservation et à la transmission des techniques, des métiers et des traditions.
L’artiste
L’artiste produit une œuvre.
Par son travail, il exprime une vision personnelle du monde à travers une forme esthétique : peinture, littérature, musique, théâtre, danse, cinéma ou toute autre discipline artistique.
Le créateur culturel
Le créateur culturel construit les conditions permettant à des œuvres, des artistes, des idées et des publics de se rencontrer et de transformer durablement un territoire ou une époque.
Il agit sur les liens, les récits, les dynamiques collectives et les écosystèmes culturels.
Ces trois fonctions peuvent parfois être réunies chez une même personne.
Mais elles ne se confondent pas.
Quelques figures historiques
Joseph Beuys (1921-1986)
Artiste allemand, Joseph Beuys est sans doute l’une des figures les plus importantes pour comprendre la notion de créateur culturel.
Il développa le concept de « sculpture sociale », selon lequel la société elle-même peut devenir une œuvre en transformation.
Pour lui, la création ne se limite pas aux objets exposés dans les musées. Elle consiste aussi à agir sur les relations humaines, l’éducation, les institutions et la vie collective.
Sa célèbre formule :
« Chaque homme est un artiste »
signifie que chaque être humain possède une capacité créatrice susceptible de transformer le monde.
William Morris (1834-1896)
Poète, écrivain, designer, imprimeur et penseur social britannique, William Morris fut l’un des fondateurs du mouvement Arts & Crafts.
Face à l’industrialisation croissante de son époque, il défendit l’idée que la beauté, l’art et l’artisanat devaient retrouver une place centrale dans la vie quotidienne.
Son action dépasse largement la création artistique : il contribua à renouveler la manière de penser les liens entre culture, travail, habitat et société.
Jean Vilar (1912-1971)
Comédien, metteur en scène et fondateur du Festival d’Avignon, Jean Vilar transforma durablement le paysage culturel français.
Son ambition n’était pas seulement de produire du théâtre mais de rendre les grandes œuvres accessibles au plus grand nombre.
En créant le Festival d’Avignon puis le Théâtre National Populaire, il inventa de nouvelles relations entre les artistes, les œuvres et le public.
Patrick Geddes (1854-1932)
Biologiste, urbaniste et sociologue écossais, Patrick Geddes fut un précurseur de la pensée territoriale moderne.
Il considérait qu’une ville ne pouvait être comprise indépendamment de son histoire, de sa géographie, de sa culture et de ses habitants.
Bien avant l’apparition des notions contemporaines de développement local, il défendait déjà une approche globale associant patrimoine, éducation, urbanisme et culture.
Pierre Seghers (1906-1987)
Poète, résistant, éditeur et passeur de culture, Pierre Seghers joua un rôle majeur dans la diffusion de la poésie au XXe siècle.
À travers sa maison d’édition et sa célèbre collection « Poètes d’aujourd’hui », il permit à des générations de lecteurs de découvrir les grandes voix poétiques de leur temps.
Son œuvre réside autant dans les ponts qu’il a créés entre les poètes et le public que dans ses propres écrits.
Une fonction sans statut
Le paradoxe du créateur culturel est qu’il joue souvent un rôle déterminant tout en restant difficile à identifier.
Il n’existe pratiquement aucun statut administratif correspondant à cette fonction.
Les institutions savent financer des équipements, des événements ou des structures.
Elles savent beaucoup moins reconnaître ceux qui imaginent les visions permettant leur apparition.
Le rôle des créateurs culturels dans les territoires
Les créateurs culturels jouent souvent un rôle essentiel dans l’émergence de nouvelles dynamiques territoriales.
Ils révèlent des patrimoines oubliés.
Ils relient des acteurs qui s’ignoraient.
Ils inventent des récits collectifs.
Ils créent des itinéraires, des événements, des mouvements ou des réseaux capables de transformer durablement l’image d’un territoire.
Leur action est rarement immédiate.
Mais ses effets peuvent parfois se faire sentir pendant plusieurs décennies.
Une question ouverte
Les sociétés contemporaines savent-elles encore reconnaître leurs créateurs culturels ?
Ou préfèrent-elles célébrer les loisirs créatifs, l’animation et l’événement plutôt que la création elle-même ?
La question mérite d’être posée.
Car ce sont souvent les créateurs culturels qui imaginent aujourd’hui le monde dans lequel nous vivrons demain.
Pour une reconnaissance de la création culturelle
La création culturelle demeure l’une des activités humaines les moins reconnues alors même qu’elle joue un rôle décisif dans l’évolution des sociétés.
Les créateurs culturels façonnent les récits collectifs.
Ils révèlent les patrimoines.
Ils relient les disciplines.
Ils inventent les visions capables de donner sens à une époque.
Pourtant, leur fonction reste largement invisible.
Aujourd’hui, les universités, les écoles et les institutions enseignent de nombreuses dimensions de la culture.
On enseigne :
- l’histoire de l’art ;
- la gestion culturelle ;
- la médiation culturelle ;
- les politiques culturelles ;
- les industries culturelles ;
- le marketing culturel ;
- la communication culturelle ;
- l’administration des institutions culturelles.
Toutes ces disciplines sont utiles et nécessaires.
Mais une question demeure :
Où enseigne-t-on la création culturelle elle-même ?
Où apprend-on à faire émerger une vision collective ?
Où apprend-on à révéler un patrimoine oublié ?
Où apprend-on à relier des artistes, des œuvres, des habitants, des lieux et des institutions autour d’un récit capable de transformer durablement un territoire ?
Où apprend-on à inventer les formes culturelles de demain ?
La plupart des formations apprennent à gérer, diffuser, administrer, promouvoir ou conserver la culture.
Très peu apprennent à la créer.
Comme si la création culturelle allait de soi.
Comme si les festivals, les mouvements artistiques, les itinéraires culturels, les grandes aventures éditoriales ou les projets territoriaux innovants apparaissaient spontanément.
Pourtant, derrière chacune de ces réalisations se trouvent des femmes et des hommes capables d’imaginer ce qui n’existe pas encore et de rassembler les énergies nécessaires à son émergence.
Ce sont ces femmes et ces hommes que nous appelons ici des créateurs culturels.
La création culturelle n’est pas un luxe.
Elle n’est pas un supplément décoratif venant s’ajouter à la vie économique ou politique.
Elle participe à la définition même de ce qu’une société pense être, de ce qu’elle souhaite devenir et de la manière dont elle se représente son avenir.
À ce titre, elle mérite d’être reconnue, soutenue, étudiée et transmise.
La création culturelle devrait faire l’objet d’une réflexion permanente au sein des institutions éducatives, culturelles et territoriales.
Car ce qui n’est ni reconnu ni transmis finit toujours par disparaître.
Or une société qui cesse de produire du sens finit par ne plus savoir où elle va.
Reconnaître les créateurs culturels, ce n’est pas défendre une catégorie professionnelle supplémentaire.
C’est reconnaître l’une des fonctions essentielles de toute civilisation vivante.