Salon de 1859 : L’imagination III – La reine des falcultĂ©s

L’Ĺ“il, comme un ballon se dirige vers l’infini
SĂ©rie « Ă€ Edgar Poe Â»
Odilon Redon (1840-1916), graveur, Paris, 1882.

Odilon a consacrĂ© plusieurs sĂ©ries d’estampes Ă  des auteurs qu’il apprĂ©cie : Baudelaire, Poe, ou encore MallarmĂ©. Il s’agit d’avantage d’interprĂ©tations libres que d’illustrations proprement dites.
Il s’agit ici de la première planche de la sĂ©rie intitulĂ©e « Ă€ Edgar Poe Â», datĂ©e de 1882. Elle est lĂ©gendĂ©e ainsi : « L’Ĺ“il, comme un ballon se dirige vers L’INFINI Â».

 C’est l’imagination qui a enseigné à l’homme le sens moral de la couleur, du contour, du son et du parfum. Elle a créé, au commencement du monde, l’analogie et la métaphore. Elle décompose toute la création, et, avec les matériaux amassés et disposés suivant des règles dont on ne peut trouver l’origine que dans le plus profond de l’âme, elle crée un monde nouveau, elle produit la sensation du neuf. Comme elle a créé le monde (on peut bien dire cela, je crois, même dans un sens religieux), il est juste qu’elle le gouverne. (…) L’imagination est la reine du vrai, et le possible est une des provinces du vrai. Elle est positivement apparentée avec l’infini.

Avec le Salon de 1859, Baudelaire rĂ©affirme sa mĂ©thode critique pour « ce genre d’articles si ennuyeux qu’on appelle le Salon Â» : proposant une « promenade philosophique Ă  travers les peintures Â», il digresse rapidement de ce que prĂ©sente le Salon Ă  ce qui lui manque. Regrettant le goĂ»t du public moderne pour la photographie, « triviale image Â» satisfaisant son « amour de l’obscĂ©nitĂ© Â», le poète se livre Ă  un Ă©loge de l’imagination, « reine des facultĂ©s Â».

Dans ces derniers temps nous avons entendu dire de mille manières diffĂ©rentes : « Copiez la nature ; ne copiez que la nature. Il n’y a pas de plus grande jouissance ni de plus beau triomphe qu’une copie excellente de la nature. » Et cette doctrine, ennemie de l’art, prĂ©tendait ĂŞtre appliquĂ©e non seulement Ă  la peinture, mais Ă  tous les arts, mĂŞme au roman, mĂŞme Ă  la poĂ©sie. Ă€ ces doctrinaires si satisfaits de la nature un homme imaginatif aurait certainement eu le droit de rĂ©pondre : « Je trouve inutile et fastidieux de reprĂ©senter ce qui est, parce que rien de ce qui est ne me satisfait. La nature est laide, et je prĂ©fère les monstres de ma fantaisie Ă  la trivialitĂ© positive. » Cependant il eĂ»t Ă©tĂ© plus philosophique de demander aux doctrinaires en question, d’abord s’ils sont bien certains de l’existence de la nature extĂ©rieure, ou, si cette question eĂ»t paru trop bien faite pour rĂ©jouir leur causticitĂ©, s’ils sont bien sĂ»rs de connaĂ®tre toute la nature, tout ce qui est contenu dans la nature. Un oui eĂ»t Ă©tĂ© la plus fanfaronne et la plus extravagante des rĂ©ponses. Autant que j’ai pu comprendre ces singulières et avilissantes divagations, la doctrine voulait dire, je lui fais l’honneur de croire qu’elle voulait dire : L’artiste, le vrai artiste, le vrai poète, ne doit peindre que selon qu’il voit et qu’il sent. Il doit ĂŞtre rĂ©ellement fidèle Ă  sa propre nature. Il doit Ă©viter comme la mort d’emprunter les yeux et les sentiments d’un autre homme, si grand qu’il soit ; car alors les productions qu’il nous donnerait seraient, relativement Ă  lui, des mensonges, et non des rĂ©alitĂ©s. Or, si les pĂ©dants dont je parle (il y a de pĂ©danterie mĂŞme dans la bassesse), et qui ont des reprĂ©sentants partout, cette thĂ©orie flattant Ă©galement l’impuissance et la paresse, ne voulaient pas que la chose fĂ»t entendue ainsi, croyons simplement qu’ils voulaient dire : « Nous n’avons pas d’imagination, et nous dĂ©crĂ©tons que personne n’en aura. »
Mystérieuse faculté que cette reine des facultés ! Elle touche à toutes les autres ; elle les excite, elle les envoie au combat. Elle leur ressemble quelquefois au point de se confondre avec elles, et cependant elle est toujours bien elle-même, et les hommes qu’elle n’agite pas sont facilement reconnaissables à je ne sais quelle malédiction qui dessèche leurs productions comme le figuier de l’Evangile.
Elle est l’analyse, elle est la synthèse ; et cependant des hommes habiles dans l’analyse et suffisamment aptes à faire un résumé peuvent être privés d’imagination. Elle est cela, et elle n’est pas tout à fait cela.
Elle est la sensibilitĂ©, et pourtant il y a des personnes très-sensibles, trop sensibles peut-ĂŞtre, qui en sont privĂ©es. C’est l’imagination qui a enseignĂ© Ă  l’homme le sens moral de la couleur, du contour, du son et du parfum. Elle a créé, au commencement du monde, l’analogie et la mĂ©taphore. Elle dĂ©compose toute la crĂ©ation, et, avec les matĂ©riaux amassĂ©s et disposĂ©s suivant des règles dont on ne peut trouver l’origine que dans le plus profond de l’âme, elle crĂ©e un monde nouveau, elle produit la sensation du neuf. Comme elle a créé le monde (on peut bien dire cela, je crois, mĂŞme dans un sens religieux), il est juste qu’elle le gouverne. (…) L’imagination est la reine du vrai, et le possible est une des provinces du vrai. Elle est positivement apparentĂ©e avec l’infini.
Sans elle, toutes les facultés, si solides ou si aiguisées qu’elles soient, sont comme si elles n’étaient pas, tandis que la faiblesse de quelques facultés secondaires, excitées par une imagination vigoureuse, est un malheur secondaire. Aucune ne peut se passer d’elle, et elle peut suppléer quelques-unes. Souvent ce que celles-ci cherchent et ne trouvent qu’après les essais successifs de plusieurs méthodes non adaptées à la nature des choses, fièrement et simplement elle le devine. Enfin elle joue un rôle puissant même dans la morale ; car, permettez-moi d’aller jusque-là, qu’est-ce que la vertu sans imagination ? Autant dire la vertu sans la pitié, la vertu sans le ciel ; quelque chose de dur, de cruel, de stérilisant, qui, dans certains pays, est devenu la bigoterie, et dans certains autres le protestantisme.
Malgré tous les magnifiques privilèges que j’attribue à l’imagination, je ne ferai pas à vos lecteurs l’injure de leur expliquer que mieux elle est secourue et plus elle est puissante, et, que ce qu’il y a de plus fort dans les batailles avec l’idéal, c’est une belle imagination disposant d’un immense magasin d’observations.

Charles Baudelaire, CuriositĂ©s esthĂ©tiques, Salon de 1859, 1868.
> Texte intégral : Paris, Michel Lévy frères, 1868-1870.

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Publié par Michaël VINSON

Poëte et Créateur Culturel Pays de Fontainebleau & Carladez : Art, Culture et Territoires Pour une Poëtique de la Vie

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