Lamartine au Liban

« Je suis concitoyen de toute âme qui pense ; La vĂ©ritĂ©, c’est mon pays. Â»

Alphonse de Lamartine

  1. Lamartine au Liban
  2. Images de Beyrouth par Lamartine en 1832
  3. À Achrafieh, les multiples vies de la maison Lamartine
  4. BAYRUTH (Voyage en Orient)
    1. 6 septembre 1832, neuf heures du matin.
    2. 7 septembre 1832.
    3. 8 septembre 1832.
    4. 12 septembre 1832.
    5. 16 septembre 1832.
    6. 17 septembre 1832.
    7. 19 septembre 1832.
    8. 20 septembre 1832.
    9. 22 septembre 1832.
    10. 27 septembre 1832, tour de Fakardin.
    11. 29 septembre 1832.
  5. Voir aussi
Lamartine au Liban

Alphonse de LAMARTINE est l’un de nos plus grands poètes et l’un des hommes politiques qui ont contribué à changer en profondeur la société française. Lamartine est déjà un écrivain très connu lorsqu’il décide de venir au Liban en 1832.

La publication de ses poèmes (Harmonies, MĂ©ditations) a eu un grand succès. Il a Ă©tĂ© Ă©lu Ă  l’AcadĂ©mie française. Il est considĂ©rĂ©, Ă  42 ans, comme l’un des maĂ®tres de la jeune gĂ©nĂ©ration des Ă©crivains romantiques occidentaux.

Il vient au Liban pour deux raisons.

L’attrait de l’Orient sera important pendant tout le XIXe siècle, sur les intellectuels français: Chateaubriand, Flaubert, Théophile Gautier, Loti, Renan, Nerval. Des liens existent déjà entre le Liban et la France: liens culturels (congrégations religieuses), liens consulaires (depuis François 1er).

La maladie de sa fille Julia, âgée de 10 ans, atteinte de tuberculose et pour laquelle le climat du Liban pouvait être une chance de guérison. Hélas! c’est dans cette maison que Julia sera emportée par une dernière crise, deux mois à peine après son arrivée à Beyrouth.

Lamartine habite Beyrouth de septembre 1832 Ă  avril 1833.
Les cinq maisons qu’il loue dans la campagne de Beyrouth (une seule subsiste) sur les hauteurs d’Achrafieh, constitueront autant de pied à terre pendant ses nombreuses courses à travers le pays. Il y loge avec sa famille, son personnel de service, une bibliothèque de 500 volumes, 14 chevaux…

C’est plus qu’un voyage. C’est une véritable expédition qu’engage Lamartine.
Ce voyage et ce séjour sont pour Lamartine: D’abord, un voyage romantique dans un pays dont le mystérieux oriental fascine les Occidentaux et qui sera pour l’auteur l’occasion de descriptions d’une très grande qualité littéraire: le coucher de soleil à Baalbeck, le récit d’une excursion dans la vallée de la Kadisha sont des morceaux d’anthologie.
Ensuite, un voyage spirituel. Pour Lamartine, voyager en Orient, c’est faire un pèlerinage au berceau du christianisme. Mais c’est, aussi, aller à la découverte des autres religions qui constituent la richesse et la singularité du Liban.

Enfin, un voyage vers les autres, en prise sur le réel, chez un homme qui possède au plus haut point le sens des échanges et des contacts humains. Tout l’intéresse: la vie quotidienne, les langues, les costumes, l’habitat, etc…

Il écrit dans “Voyage en Orient”: “Il n’y a d’homme complet que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie.”

Après son voyage au Liban, Lamartine jouera en France un rôle politique de premier plan.

– Février 1848: Après l’abdication de Louis-Philippe, Lamartine et six autres députés (dont Arago, Ledru-Rollin, Garnier, Pages) proclament la République et une série de réformes fondamentales: suffrage universel (le corps électoral passe de 240.000 à 9 millions), liberté de la presse, abolition de la peine de mort pour raisons politiques, abolition de l’esclavage dans les colonies.

– Avril 1848: Après les élections à l’Assemblée, Lamartine fait partie de la commission exécutive qui gouverne le pays jusqu’aux élections présidentielles de décembre (Lamartine sera candidat contre Louis-Napoléon Bonaparte).

……

Images de Beyrouth par Lamartine en 1832

« Le 3 septembre Ă  deux heures du matin: le capitaine du brick a reconnu les cimes du Mont-Liban. Il m’appelle pour me les montrer… Je levai, alors, les yeux vers le ciel et je vis la crĂŞte blanche et dorĂ©e du Sannine qui planait dans le firmament au-dessus de nous… C’est une des plus magnifiques et plus douces impressions que j’aie ressenties dans mes longs voyages et puis, c’était la terre oĂą j’allais enfin faire reposer dans un climat dĂ©licieux, sur quelque colline verdoyante tout ce que j’avais de plus cher au monde, ma femme et ma Julia (ma fille).


Bayruth. 6 septembre, neuf heures du matin. Nous étions devant Bayruth, une des villes les plus peuplées de la côte anciennement Béryte, devenue colonie romaine sous Auguste, qui lui donna le nom de Félix Julia, sa fille. Cette épithète d’heureuse lui fut attribuée à cause de la fertilité de ses environs, de son incomparable climat et de la magnificence de sa situation (…)


7 septembre. J’ai loué cinq maisons qui forment un groupe et que je réunirai par des escaliers en bois… La maison est à dix minutes de la ville, on y arrive par des sentiers ombragés (…)
La ville (de Beyrouth) occupe une gracieuse colline qui descend en pente douce vers la mer; quelques bras de terre ou de rochers s’avancent dans les flots et portent des fortifications turques de l’effet le plus pittoresque; la rade est fermĂ©e par une langue de terre qui dĂ©fend la mer des vents d’est; toute cette langue de terre, ainsi que les collines environnantes sont couvertes de la plus riche vĂ©gĂ©tation; les mĂ»riers Ă  soie sont plantĂ©s partout et Ă©levĂ©s d’étage en Ă©tage sur des terrasses artificielles; les caroubiers Ă  la sombre verdure et au dĂ´me majestueux. Les figuiers, les platanes, les orangers, les grenadiers et une quantitĂ© d’autres arbres ou arbustes Ă©trangers Ă  nos climats, Ă©tendent sur toutes les parties du rivage, voisines de la mer, le voile harmonieux de leurs divers feuillages; plus loin, sur les premières pentes des montagnes, les forĂŞts d’oliviers touchent le paysage de leur verdure grise et cendrĂ©e: Ă  une lieue environ de la ville, les hautes montagnes des chaĂ®nes du Liban commencent Ă  se dresser; elles y ouvrent des gorges profondes, oĂą l’œil se perd dans les tĂ©nèbres du lointain; elles y versent de larges torrents, devenus des fleuves. Â»

(Textes tirés de “Les Orientalistes au Liban”, édité par Richard Chahine) https://www.lycee-tripoli.edu.lb/pourquoi-lamartine/

Ă€ Achrafieh, les multiples vies de la maison Lamartine
Voir le diaporama https://icibeyrouth.com/articles/28068/a-achrafieh-les-multiples-vies-de-la-maison-lamartine

Du passage d’Alphonse de Lamartine à Beyrouth, ne reste que le squelette de sa demeure d’Achrafieh. Car la bâtisse, devenue école juive puis couvent, est aujourd’hui laissée à l’abandon. Ultimes témoins de ce riche passé: des voûtes, de vieilles archives et les mots du célèbre poète, consignés dans son journal de l’époque.

Trois arcades sur un gĂ©ant de pierre dĂ©laissĂ© au sommet d’une colline au cĹ“ur d’Achrafieh. VoilĂ  ce qu’il reste de la demeure beyrouthine d’Alphonse de Lamartine, cĂ©lèbre poète et homme politique français du XIXᵉ siècle. En rĂ©alitĂ©, si l’on se fie Ă  l’architecture de la bâtisse, dont la partie supĂ©rieure date de la seconde moitiĂ© du XIXᵉ siècle, seul le rez-de-chaussĂ©e existait lors de son sĂ©jour (septembre 1832 – avril 1833). Une demeure rurale aux plafonds voĂ»tĂ©s et dont le toit plat constituait comme ailleurs au Liban, un lieu de vie Ă  part entière, accueillant rĂ©unions et repas.

À l’origine, une maison rurale

Beyrouth a été un véritable changement de décor pour celui qui, après plusieurs échecs politiques en France, désirait trouver l’inspiration pour un nouveau projet littéraire. En 1832, il met littéralement les voiles vers le monde arabe, alors objet de nombreux fantasmes en Occident. Après trois mois de navigation en compagnie de sa femme, de sa fille Julia et de sa bibliothèque de 500 ouvrages, il arrive finalement à Beyrouth début septembre. Il s’établit au sommet de la colline de Mar Mitr (Saint Dimitri), au-dessus de l’actuel cimetière. Ce sera le port d’attache de ses différents voyages en Orient.
« J’ai loué cinq maisons qui forment un groupe et que je réunirai par des escaliers de bois, des galeries et des ouvertures […]. Chacun de nous a son appartement. Un salon, précédé d’une terrasse ornée de fleurs, est le centre de réunion. Nous y avons établi des divans […]: c’est là que nous nous rassemblons dans les heures brûlantes du jour, car le soir, notre salon est en plein air, sur la terrasse même », écrit-il le 7 septembre 1832, au lendemain de son arrivée.
Ainsi consignĂ©es, ces notes agrĂ©mentĂ©es d’observations dĂ©taillĂ©es de la vie locale, constitueront les Ă©crits de son ouvrage Voyage en Orient. Si celles-ci offrent une vision fantasmĂ©e voire paternaliste de la rĂ©gion – typique de l’orientalisme – elles fournissent Ă©galement des indications prĂ©cieuses sur ce qu’était Achrafieh Ă  cette Ă©poque: une zone rurale, recouverte de champs et d’arbres fruitiers. « La maison est Ă  dix minutes de la ville », Ă©crivait-il. « On longe quelques arches antiques et une immense tour carrĂ©e, bâtie par l’émir des Druzes, Fakardin (Fakhreddine) […] Ă€ quelque cent pas de nous la mer s’avance dans les terres. » Difficile d’imaginer qu’en lieu et place de l’actuelle grande surface s’étendait autrefois un sentier ombragĂ©, encadrĂ© d’immenses aloès, de champs de mĂ»riers, de nĂ©fliers et de citronniers, et qui reliait la veille ville de Beyrouth Ă  la campagne de Mar Mitr.

L’école juive devenue couvent

En 1875, le rabbin Zaki Cohen fonde le Grand collège israélite universel. La maison de Lamartine, désormais dotée d’un nouvel étage et des trois arcades encore visibles, accueille des pensionnaires venus de tous les pays de l’Empire Ottoman. Ils y suivent des enseignements en arabe et en hébreu, jusqu’en 1914, date à laquelle l’école change de lieu après sa fusion avec l’Alliance israélite universelle.
Plus de 30 ans après, en 1950, le père abbé Joseph Geitaoui, moine antonin et fondateur de l’Hôpital libanais, acquiert le bâtiment. Dès lors, les lieux sont devenus la résidence des sœurs du couvent des antonines, auquel il appartient toujours. On y décèle encore aujourd’hui des indices de ce passé, au détour de citations accrochées aux murs, d’un téléphone abandonné, de lits en fer recouverts de matelas humides ou d’un vieux flacon de parfum posé sur le rebord d’une fenêtre. Immenses, les lieux sont partagés en une multitude de pièces aux tailles inégales et aux fonctions variées – grandes chambres, petites cellules, cuisines, douches – organisées autour d’une salle principale. Une disposition typique de l’époque ottomane.
Mais l’état de délabrement de la bâtisse trahit également une histoire plus triste, qui affecte d’autres demeures anciennes de Beyrouth. À l’été 2017, les tuiles en ont été arrachées du jour au lendemain, une pratique courante visant à accélérer la détérioration d’une demeure lorsqu’un permis de démolition n’est pas octroyé par les autorités locales. Les fenêtres et les portes qui donnent aux balcons aussi. Au premier étage, les dalles du sol ont été grossièrement cassées. Selon Fadia, qui travaille au foyer des sœurs antonines depuis 24 ans, celles-ci « souhaitaient que le bâtiment soit rénové, en raison notamment de la forte humidité y rendant les conditions de vie difficiles ». Mais quand on veut rénover, on ne détruit pas ou du moins pas de la manière avec laquelle le bâtiment a été pratiquement saccagé.

Elle évoque ensuite une volonté de la France de restaurer les lieux, mais qui aurait été abandonnée après le 4 août « en raison des dommages trop importants causés par l’explosion ». Pourtant, une visite dans la maison suffit à réaliser que les raisons de son délabrement y sont antérieures, celle-ci ayant été dépossédée de ses vitres et autres éléments fragiles depuis bien longtemps…

Un avenir incertain

Conscient de l’importance historique de ce bâtiment, Costa Doumani, vice-président de l’Association pour la protection des sites et anciennes demeures au Liban (Apsad) a proposé, en cas de financement de la France, de « fournir une assistance technique pour qu’elle soit rénovée dans les règles de l’art ». « Ne croyez personne qui vous dit qu’elle est irrécupérable » a-t-il ajouté, anticipant les éventuels refus au motif que l’endroit serait trop détérioré.
« Si l’ambassade tient le discours adéquat, il n’y aura aucun problème pour que cette bâtisse soit restaurée, avec une plaque en l’honneur de Lamartine et faisant référence à un don de la République française ou de l’ambassade de France », poursuit-il.

Une rénovation équivaut à perpétuer une partie de l’histoire de la ville et du Liban. Contactée à ce sujet, la chancellerie n’a toujours pas répondu à nos questions. À noter qu’en 1997, une plaque avait déjà été apposée sur un mur extérieur, près de la porte qui donne accès à la cour intérieure, en présence de l’ambassadeur de France de l’époque Daniel Jouanneau, signe que le caractère hautement culturel des lieux avait déjà attiré l’attention. On pouvait y lire: « Le poète Alphonse de Lamartine (1790-1869) résida en cette propriété. Sa fille Julia y décéda le 2 décembre 1832. »
Mais l’octroi d’aides financières reste complexe au Liban, alors qu’elles sont souvent assorties de conditions comme c’est le cas des aides européennes, à exclure dans ce cas précis: « Pour l’heure il est certain qu’aucune aide financière européenne émanant de fonds publics ne sera allouée à un domaine privé et/ou en l’absence d’un cadre de réformes adopté par le gouvernement libanais », note Fadlo Dagher, architecte et membre de l’Apsad.
« Mais ce type d’habitation ne doit pas être détruite en raison de sa valeur culturelle et historique et de sa position emblématique, même si légalement parlant, l’État n’a pas défini de cadre juridique protégeant le patrimoine urbain », explique-t-il.

En 2015, la demeure avait d’ailleurs fait l’objet d’une demande de démolition de la part d’un architecte travaillant avec les sœurs, mais refusée par la Direction générale des antiquités (DGA) en raison de son ancienneté. On ignore toujours pourquoi l’ordre des moines antonins voulait démolir un bâtiment ayant une telle valeur non matérielle.

D’aucuns soupçonneraient que certains vautours de l’immobilier rôdent aux alentours, la valeur des terrains étant extrêmement élevée à Achrafieh. Le bâtiment est en outre situé sur la colline la plus élevée de Beyrouth avec une vue imprenable sur la mer et la montagne.

Contactée, la DGA affirme que la maison ne fait actuellement l’objet d’aucun projet. Ainsi restée dans son jus, la demeure gît aujourd’hui dans un entre-deux bien trop connu du patrimoine beyrouthin: impossible à détruire, trop chère à restaurer.

Merci à l’historienne May Davie pour l’accès à certaines de ses archives. https://icibeyrouth.com/articles/28068/a-achrafieh-les-multiples-vies-de-la-maison-lamartine

Voyage en orient

BAYRUTH (Voyage en Orient)


6 septembre 1832, neuf heures du matin.

Nous Ă©tions devant Bayruth, une des villes les plus peuplĂ©es de la cĂ´te de Syrie, anciennement Beryte, devenue colonie romaine sous Auguste, qui lui donna le nom de Felix Julia. Cette Ă©pithète d’Heureuse lui fut attribuĂ©e Ă  cause de la fertilitĂ© de ses environs, de son incomparable climat, et de la magnificence de sa situation. La ville occupe une gracieuse colline qui descend en pente douce vers la mer ; quelques bras de terre ou de rochers s’avancent dans les flots, et portent des fortifications turques de l’effet le plus pittoresque ; la rade est fermĂ©e par une langue de terre qui dĂ©fend la mer des vents d’est : toute cette langue de terre, ainsi que les collines environnantes, sont couvertes de la plus riche vĂ©gĂ©tation ; les mĂ»riers Ă  soie sont plantĂ©s partout, et Ă©levĂ©s d’étage en Ă©tage sur des terrasses artificielles ; les caroubiers Ă  la sombre verdure et au dĂ´me majestueux, les figuiers, les platanes, les orangers, les grenadiers, et une quantitĂ© d’autres arbres ou arbustes Ă©trangers Ă  nos climats, Ă©tendent sur toutes les parties du rivage voisines de la mer le voile harmonieux de leurs divers feuillages ; plus loin, sur les premières pentes des montagnes, les forĂŞts d’oliviers touchent le paysage de leur verdure grise et cendrĂ©e : Ă  une lieue environ de la ville, les hautes montagnes des chaĂ®nes du Liban commencent Ă  se dresser ; elles y ouvrent leurs gorges profondes, oĂą l’œil se perd dans les tĂ©nèbres du lointain ; elles y versent leurs larges torrents, devenus des fleuves ; elles y prennent des directions diverses, les unes du cĂ´tĂ© de Tyr et de Sidon, les autres vers Tripoli et Latakieh ; et leurs sommets inĂ©gaux, perdus dans les nuages ou blanchis par la rĂ©percussion du soleil, ressemblent Ă  nos Alpes couvertes de neiges Ă©ternelles.

Le quai de Bayruth, que la vague lave sans cesse et couvre quelquefois d’écume, Ă©tait peuplĂ© d’une foule d’Arabes, dans toute la splendeur de leurs costumes Ă©clatants et de leurs armes. On y voyait un mouvement aussi actif que sur le quai de nos grandes villes maritimes ; plusieurs navires europĂ©ens Ă©taient mouillĂ©s près de nous dans la rade, et les chaloupes, chargĂ©es des marchandises de Damas et de Bagdad, allaient et venaient sans cesse de la rive aux vaisseaux ; les maisons de la ville s’élevaient confusĂ©ment groupĂ©es, les toits des unes servant de terrasses aux autres. Ces maisons Ă  toits plats, et quelques-unes Ă  balustrades crĂ©nelĂ©es, ces fenĂŞtres Ă  ogives multipliĂ©es, ces grilles de bois peint qui les fermaient hermĂ©tiquement comme un voile de la jalousie orientale, ces tĂŞtes de palmiers qui semblaient germer dans la pierre, et qui se dressaient jusqu’au-dessus des toits, comme pour porter un peu de verdure Ă  l’œil des femmes prisonnières dans les harems, tout cela captivait nos yeux et nous annonçait l’Orient : nous entendions le cri aigu des Arabes du dĂ©sert qui se disputaient sur les quais, et les âpres et lugubres gĂ©missements des chameaux, qui poussent des cris de douleur quand on leur fait plier les genoux pour recevoir leurs charges. OccupĂ©s de ce spectacle si nouveau et si saisissant pour nos yeux, nous ne songions pas Ă  descendre dans notre patrie nouvelle. Le pavillon de France flottait cependant au sommet d’un mât sur une des maisons les plus Ă©levĂ©es de la ville, et semblait nous inviter Ă  aller nous reposer, sous son ombre, de notre longue et pĂ©nible navigation.

Mais nous avions trop de monde et trop de bagages pour risquer le débarquement avant d’avoir reconnu le pays et choisi une maison, si nous pouvions en trouver une. Je laissai ma femme, Julia et deux de mes compagnons sur le brick, et je fis mettre le canot à la mer pour aller en reconnaissance.

En peu de minutes, une belle lame plane et argentĂ©e me jeta sur le sable ; et quelques Arabes, les jambes nues, m’emportèrent dans leurs bras jusqu’à l’entrĂ©e d’une rue sombre et rapide qui conduisait au consulat de France. Le consul, M. Guys, pour qui j’avais des lettres, et que j’avais mĂŞme dĂ©jĂ  vu Ă  Marseille, n’était pas arrivĂ©. Je trouvai Ă  sa place M. Jorelle, gĂ©rant du consulat et drogman de France en Syrie, jeune homme dont la physionomie gracieuse et bienveillante nous prĂ©vint en sa faveur, et dont toutes les bontĂ©s, pendant notre long sĂ©jour en Syrie, justifièrent cette première impression. Il nous offrit une partie de la maison du consulat pour premier asile, et nous promit de nous faire chercher une maison dans les environs de la ville, oĂą nous pourrions Ă©tablir notre campement. En peu d’heures, les chaloupes de plusieurs navires et les portefaix de Bayruth, sous la surveillance des janissaires du consulat, eurent opĂ©rĂ© le dĂ©barquement de notre monde et de nos provisions de tous genres ; et avant la nuit nous Ă©tions tous Ă  terre, logĂ©s provisoirement et comblĂ©s de soins et d’égards par M. et madame Jorelle. C’est un moment dĂ©licieux que celui oĂą, après une longue et orageuse traversĂ©e, arrivĂ©s Ă  peine dans un pays inconnu, vous jetez les yeux, du haut d’une terrasse parfumĂ©e et riante, sur l’élĂ©ment que vous quittez enfin pour longtemps, sur le brick qui vous a apportĂ©s Ă  travers les tempĂŞtes et qui danse encore dans une rade houleuse, sur la campagne ombragĂ©e et paisible qui vous entoure, sur toutes ces scènes de la vie de terre qui semblent si douces quand on en a Ă©tĂ© longtemps sevrĂ© : il y a quelque chose du sentiment de la convalescence après une longue maladie, dans l’impression des premières heures, des premières journĂ©es passĂ©es Ă  terre après une navigation. Nous en avons joui toute la soirĂ©e. Madame Jorelle, jeune et charmante femme nĂ©e Ă  Alep, a conservĂ© le riche et noble costume des femmes arabes : le turban, la veste brodĂ©e, le poignard Ă  la ceinture. Nous ne nous lassions pas d’admirer ce magnifique costume, qui relevait encore sa beautĂ© tout orientale.

Quand la nuit fut venue, on nous servit un souper Ă  l’europĂ©enne, dans un kiosque dont les larges fenĂŞtres grillĂ©es ouvraient sur le port, et oĂą le vent rafraĂ®chissant du soir jouait dans la flamme des bougies. Je fis dĂ©foncer une caisse de vins de France que j’ajoutai Ă  ce festin de l’hospitalitĂ©, et nous passâmes ainsi notre première soirĂ©e Ă  causer des deux patries que nous quittions et que nous venions chercher : une question sur la France rĂ©pondait Ă  une question sur l’Asie. Julia jouait avec les longues tresses de quelques femmes arabes ou de quelques esclaves noires qui vinrent nous visiter ; elle admirait ces costumes nouveaux pour elle ; sa mère tressait les longues boucles de ses cheveux blonds, Ă  l’imitation de celles des dames de Bayruth, ou lui arrangeait son châle en turban sur la tĂŞte. Je n’ai rien vu de plus ravissant, parmi tous les visages de femmes qui sont gravĂ©s dans ma mĂ©moire, que la figure de Julia coiffĂ©e ainsi du turban d’Alep, avec la calotte d’or ciselĂ©, d’oĂą tombaient des franges de perles et des chaĂ®nes de sequins d’or, avec les tresses de ses cheveux pendantes sur ses deux Ă©paules, et avec ce regard Ă©tonnĂ© levĂ© sur sa mère et sur moi, et ce sourire qui semblait nous dire : « Jouissez, et voyez comme je suis belle aussi ! Â»

Après avoir parlĂ© cent fois de la patrie, et nommĂ© tous les noms des lieux et des personnes qu’un souvenir commun pouvait nous rappeler ; après que nous nous fĂ»mes donnĂ© tous les renseignements mutuels qui pouvaient nous intĂ©resser, on parla de poĂ©sie : madame Jorelle me pria de lui faire entendre quelques morceaux de poĂ©sie française, et nous traduisit elle-mĂŞme quelques fragments de poĂ©sie d’Alep. Je lui dis que la nature Ă©tait toujours plus complĂ©tement poĂ©tique que les poĂ«tes, et qu’elle-mĂŞme en ce moment, Ă  cette heure, dans ce beau site, Ă  ce clair de lune, dans ce costume Ă©tranger, avec cette pipe orientale Ă  la main et ce poignard Ă  manche de diamant Ă  sa ceinture, Ă©tait un plus beau sujet de poĂ©sie que tous ceux que nous avions parcourus par la seule pensĂ©e. Et comme elle me rĂ©pondit qu’il lui serait très-agrĂ©able d’avoir un souvenir de notre voyage Ă  envoyer Ă  son père Ă  Alep, dans quelques vers faits pour elle, je me retirai un moment, et je lui rapportai les vers suivants, qui n’ont de mĂ©rite que le lieu oĂą ils furent Ă©crits, et le sentiment de reconnaissance qui me les inspira :

 
Qui ? toi ? me demander l’encens de poĂ©sie !
Toi, fille d’Orient, nĂ©e aux vents du dĂ©sert !
Fleur des jardins d’Alep, que Bulbul[1] eĂ»t choisie
Pour languir et chanter sur son calice ouvert !

Rapporte-t-on l’odeur au baume qui l’exhale ?
Aux rameaux d’oranger rattache-t-on leurs fruits ?
Va-t-on prêter des feux à l’aube orientale,
Ou des Ă©toiles d’or au ciel brillant des nuits ?

Non, plus de vers ici ! Mais si ton regard aime
Ce que la poésie a de plus enchanté,
Dans l’eau de ce bassin[2] contemple-toi toi-mĂŞme :
Les vers n’ont point d’image Ă©gale Ă  ta beautĂ© !

 

Quand le soir, dans le kiosque à l’ogive grillée,
Qui laisse entrer la lune et la brise des mers,
Tu t’assieds sur la natte à Palmyre émaillée,
OĂą du moka brĂ»lant fument les flots amers ;

Quand, ta main approchant de tes lèvres mi-closes
Le tuyau de jasmin vêtu d’or effilé,
Ta bouche, en aspirant le doux parfum des roses,
Fait murmurer l’eau tiède au fond du narguilĂ© ;

Quand le nuage ailé qui flotte et te caresse
D’odorantes vapeurs commence à t’enivrer,
Que les songes lointains d’amour et de jeunesse
Nagent pour nous dans l’air que tu fais respirer ;

Quand de l’Arabe errant tu dépeins la cavale
Soumise au frein d’écume entre tes mains d’enfant,
Et que de ton regard l’éclair oblique égale
L’éclair brĂ»lant et doux de son Ĺ“il triomphant ;

Quand ton bras, arrondi comme l’anse de l’urne,
Sur le coude appuyé soutient ton front charmant,
Et qu’un reflet soudain de ta lampe nocturne
Fait briller ton poignard des feux du diamant ;

Il n’est rien dans les sons que la langue murmure,
Rien dans le front rĂŞveur des bardes comme moi,
Rien dans les doux soupirs d’une âme fraîche et pure,
Rien d’aussi poĂ©tique et d’aussi frais que toi !

J’ai passé l’âge heureux où la fleur de la vie,
L’amour, s’épanouit et parfume le cĹ“ur ;
Et l’admiration, dans mon âme ravie,
N’a plus pour la beauté qu’un rayon sans chaleur.

 

De mon cœur attiédi la harpe est seule aimée.
Mais combien à seize ans j’aurais donné de vers
Pour un de ces flocons d’odorante fumée
Que ta lèvre distraite exhale dans les airs ;

Ou pour fixer du doigt la forme enchanteresse
Qu’une invisible main trace en contour obscur,
Quand le rayon des nuits, dont le jour te caresse,
Jette, en la dessinant, ton ombre sur le mur !

Nous ne pouvions nous arracher à cette première scène de la vie arabe. Enfin nous allâmes, pour la première fois après trois mois, nous reposer dans des lits et dormir sans craindre la vague. Un vent impétueux mugissait sur la mer, ébranlait les murs de la haute terrasse sous laquelle nous étions couchés, et nous faisait sentir plus délicieusement le prix d’un séjour tranquille après tant de secousses. Je pensais que Julia et ma femme étaient enfin pour longtemps à l’abri de tous périls, et je combinais dans ma veille les moyens de leur préparer un séjour agréable et sûr, pendant que je poursuivrais moi-même le cours de mon voyage dans ces lieux que mon pied touchait enfin.


7 septembre 1832.

Je me suis levé avec le jour, j’ai ouvert le volet de bois de cèdre, seule fermeture de la chambre où l’on dort dans ce beau climat. J’ai jeté mon premier regard sur la mer et sur la chaîne étincelante des côtes qui s’étendent en s’arrondissant depuis Bayruth jusqu’au cap Batroun, à moitié chemin de Tripoli.

Jamais spectacle de montagnes ne m’a fait une telle impression. Le Liban a un caractère que je n’ai vu ni aux Alpes ni au Taurus : c’est le mĂ©lange de la sublimitĂ© imposante des lignes et des cimes avec la grâce des dĂ©tails et la variĂ©tĂ© des couleurs ; c’est une montagne solennelle comme son nom ; ce sont les Alpes sous le ciel de l’Asie, plongeant leurs cimes aĂ©riennes dans la profonde sĂ©rĂ©nitĂ© d’une Ă©ternelle splendeur. Il semble que le ciel repose Ă©ternellement sur les angles dorĂ©s de ces crĂŞtes ; la blancheur Ă©blouissante dont il les imprime se laisse confondre avec celle des neiges qui restent, jusqu’au milieu de l’étĂ©, sur les sommets les plus Ă©levĂ©s. La chaĂ®ne se dĂ©veloppe Ă  l’œil dans une longueur de soixante lieues au moins, depuis le cap de SaĂŻde, l’antique Sidon, jusqu’aux environs de Latakieh, oĂą elle commence Ă  dĂ©cliner, pour laisser le mont Taurus jeter ses racines dans les plaines d’Alexandrette.

TantĂ´t les chaĂ®nes du Liban s’élèvent presque perpendiculairement sur la mer avec des villages et de grands monastères suspendus Ă  leurs prĂ©cipices ; tantĂ´t elles s’écartent du rivage, forment d’immenses golfes, laissent des marques verdoyantes ou des lisières de sable dorĂ© entre elles et les flots. Des voiles sillonnent ces golfes, et vont aborder dans les nombreuses rades dont la cĂ´te est dentelĂ©e. La mer y est de la teinte la plus bleue et la plus sombre ; et, quoiqu’il y ait presque toujours de la houle, la vague, qui est grande et large, roule Ă  vastes plis sur les sables, et rĂ©flĂ©chit les montagnes comme une glace sans tache. Ces vagues jettent partout sur la cĂ´te un murmure sourd, harmonieux, confus, qui monte jusque sous l’ombre des vignes et des caroubiers, et qui remplit les campagnes de vie et de sonoritĂ©. Ă€ ma gauche, la cĂ´te de Bayruth Ă©tait basse ; c’était une continuitĂ© de petites langues de terre tapissĂ©es de verdure, et garanties seulement du flot par une ligne de rochers et d’écueils couverts pour la plupart de ruines antiques. Plus loin, des collines de sable rouge comme celui des dĂ©serts d’Égypte s’avancent comme un cap, et servent de reconnaissance aux marins ; au sommet de ce cap, on voit les larges cimes en parasol d’une forĂŞt de pins d’Italie ; et l’œil, glissant entre leurs troncs dissĂ©minĂ©s, va se reposer sur les flancs d’une autre chaĂ®ne du Liban, et jusque sur le promontoire avancĂ© qui portait Tyr (aujourd’hui Sour).

Quand je me retournais du cĂ´tĂ© opposĂ© Ă  la mer, je voyais les hauts minarets des mosquĂ©es, comme des colonnettes isolĂ©es, se dresser dans l’air bleu et ondoyant du matin ; les forteresses moresques qui dominent la ville, et dont les murs lĂ©zardĂ©s donnent racine Ă  une forĂŞt de plantes grimpantes, de figuiers sauvages et de giroflĂ©es ; puis les crĂ©nelures ovales des murs de dĂ©fense ; puis les cimes Ă©gales des campagnes plantĂ©es de mĂ»riers ; çà et lĂ  les toits plats et les murailles blanches des maisons de campagne ou des chaumières des paysans syriens ; et enfin au delĂ , les pelouses arrondies des collines de Bayruth, portant toutes des Ă©difices pittoresques, des couvents grecs, des couvents maronites, des mosquĂ©es ou des santons, et revĂŞtues de feuillages et de culture comme les plus fertiles collines de Grenoble ou de ChambĂ©ry. Pour fond Ă  tout cela, toujours le Liban : le Liban prenant mille courbes, se groupant en gigantesques masses, et jetant ses grandes ombres ou faisant Ă©tinceler ses hautes neiges sur toutes les scènes de cet horizon.


MĂŞme date.

J’ai passé la journée entière à parcourir les environs de Bayruth, et à chercher un lieu de repos pour y établir une maison.

J’ai louĂ© cinq maisons qui forment un groupe, et que je rĂ©unirai par des escaliers de bois, des galeries et des ouvertures. Chaque maison ici n’est guère composĂ©e que d’un souterrain qui sert de cuisine, et d’une chambre oĂą couche toute la famille, quelque nombreuse qu’elle soit. Dans un tel climat, la vraie maison, c’est le toit construit en terrasse. C’est lĂ  que les femmes et les enfants passent les journĂ©es et souvent les nuits. Devant les maisons, entre les troncs de quelques mĂ»riers ou de quelques oliviers, l’Arabe construit un foyer avec trois pierres, et c’est lĂ  que sa femme lui prĂ©pare Ă  manger. On jette une natte de paille sur un bâton qui va du mur aux branches de l’arbre. Sous cet abri se fait tout le mĂ©nage. Les femmes et les filles y sont tout le jour accroupies, occupĂ©es Ă  peigner leurs longs cheveux, Ă  les tresser, Ă  blanchir leurs voiles, Ă  tisser leurs soies, Ă  nourrir leurs poules, ou Ă  jouer et Ă  causer entre elles, comme dans nos villages du midi de la France, le dimanche matin, les filles se rassemblent sur les portes des chaumières.


MĂŞme date, au soir.

Toute la journĂ©e a Ă©tĂ© employĂ©e Ă  dĂ©charger le brick, et Ă  porter, de la ville Ă  notre maison de campagne, les bagages de notre caravane. Chacun de nous aura sa chambre. Un vaste champ de mĂ»riers et d’orangers s’étend autour des cinq maisons rĂ©unies, et donne Ă  chacun quelques pas Ă  faire devant sa porte, et un peu d’ombre pour respirer. J’ai achetĂ© des nattes d’Égypte et des tapis de Damas, pour nous servir de lits et de divans. J’ai trouvĂ© des charpentiers arabes très-actifs et très-intelligents qui sont dĂ©jĂ  Ă  l’ouvrage pour nous faire des portes et des fenĂŞtres ; et ce soir nous irons coucher dĂ©jĂ  dans notre nouvelle habitation.


8 septembre 1832.

Rien de plus délicieux que notre réveil après la première nuit passée dans notre maison. Nous avons fait apporter le déjeuner sur la plus large de nos terrasses, et nous avons reconnu de l’œil tous les environs.

La maison est Ă  dix minutes de la ville. On y arrive par des sentiers ombragĂ©s d’immenses aloès qui laissent pendre leurs figues Ă©pineuses sur la tĂŞte des passants. On longe quelques arches antiques et une immense tour carrĂ©e, bâtie par l’émir des Druzes, Fakardin ; tour qui sert aujourd’hui d’observatoire Ă  quelques sentinelles de l’armĂ©e d’Ibrahim-Pacha, qui observent de lĂ  toute la campagne. On se glisse ensuite entre les troncs de mĂ»riers, et on arrive Ă  un groupe de maisons basses cachĂ©es dans les arbres, et flanquĂ©es d’un bois de citronniers et d’orangers. Ces maisons sont irrĂ©gulières, et celle du milieu s’élève comme une tour carrĂ©e, et pyramide gracieusement sur les autres. Les toits de toutes ces maisonnettes communiquent au moyen de quelques degrĂ©s de bois, et forment ainsi un ensemble assez commode pour des hĂ´tes qui viennent de passer tant de jours sous l’entre-pont d’un navire marchand.

Ă€ quelque cent pas de nous la mer s’avance dans les terres ; et vue d’ici, au-dessus des tĂŞtes vertes des citronniers et des aloès, elle ressemble Ă  un beau lac intĂ©rieur ou Ă  un large fleuve dont on n’aperçoit qu’un tronçon. Quelques barques arabes y sont Ă  l’ancre, et se balancent mollement sur ses ondulations insensibles. Si nous montons sur la terrasse supĂ©rieure, ce beau lac se change en un immense golfe clos d’un cĂ´tĂ© par le château moresque de Bayruth, et de l’autre par les immenses murailles sombres de la chaĂ®ne de montagnes qui court vers Tripoli. Mais en face de nous l’horizon s’étend davantage : il commence par courir sur une plaine de champs admirablement cultivĂ©s, jalonnĂ©s d’arbres qui cachent entièrement le sol, semĂ©s çà et lĂ  de maisons semblables Ă  la nĂ´tre, et qui Ă©lèvent leurs toits comme autant de voiles blanches sur un ocĂ©an de verdure ; il se rĂ©trĂ©cit ensuite entre une longue et gracieuse colline, au sommet de laquelle un couvent grec montre ses murailles blanches et ses dĂ´mes bleus ; quelques cimes de pins parasols planent, un peu plus haut, sur les dĂ´mes mĂŞmes du couvent. La colline descend par gradins soutenus de murailles de pierre, et portant des forĂŞts d’oliviers et de mĂ»riers. La mer vient baigner les derniers gradins ; elle s’écarte ensuite, et une seconde plaine plus Ă©loignĂ©e s’arrondit et se creuse pour laisser passer un fleuve qui serpente longtemps parmi des bois de chĂŞnes verts, et va se jeter dans le golfe, que ses eaux jaunissent sur les bords. Cette plaine ne se termine qu’aux flancs dorĂ©s des montagnes. Ces montagnes ne s’ Ă©lèvent pas d’un seul jet ; elles commencent par d’énormes collines semblables Ă  des blocs immenses, les uns arrondis, les autres presque carrĂ©s : un peu de vĂ©gĂ©tation couvre les sommets de ces collines, et chacune d’elles porte ou un monastère ou un village, qui rĂ©flĂ©chit la lueur du soleil et attire les regards. Les pans des collines brillent comme de l’or : ce sont des murailles de grès jaunâtre, concassĂ©es par les tremblements de terre, et dont chaque parcelle rĂ©flĂ©chit et darde la lumière. Au-dessus de ces premiers monticules, les degrĂ©s du Liban s’élargissent ; il y a des plateaux d’une ou deux lieues : plateaux inĂ©gaux, creusĂ©s, sillonnĂ©s, labourĂ©s de ravins, de lits profonds des torrents, de gorges obscures oĂą le regard se perd. Après ces plateaux, les hautes montagnes recommencent Ă  se dresser presque perpendiculairement : cependant on voit les taches noires des cèdres et des sapins qui les garnissent, et quelques couvents inaccessibles, quelques villages inconnus qui semblent penchĂ©s sur leurs prĂ©cipices. Au sommet le plus aigu de cette seconde chaĂ®ne, des arbres qui semblent gigantesques forment comme une chevelure rare sur un front chauve. On distingue d’ici leurs cimes inĂ©gales et dentelĂ©es, qui ressemblent Ă  des crĂ©neaux sur la crĂŞte d’une citadelle.

Derrière ces secondes chaĂ®nes, le vrai Liban s’élève enfin ; on ne peut distinguer si ces flancs sont rapides ou adoucis, s’ils sont nus ou couverts de vĂ©gĂ©tation : la distance est trop grande. Ses flancs se confondent, dans la transparence de l’air, avec l’air mĂŞme dont ils semblent faire partie ; on ne voit que la rĂ©verbĂ©ration ambiante de la lumière du soleil qui les enveloppe, et leurs crĂŞtes enflammĂ©es qui se confondent avec les nuages pourpres du matin, et qui planent comme des Ă®les inaccessibles dans les vagues du firmament.

Si nos regards redescendent de ce sublime horizon des montagnes, ils ne trouvent partout Ă  se poser que sur des gerbes majestueuses de palmiers plantĂ©s çà et lĂ  dans la campagne auprès des maisons des Arabes, sur les vertes ondulations des tĂŞtes de pins laryx, semĂ©s par petits bouquets dans la plaine ou sur les revers des collines, sur les haies de nopal, ou d’autres plantes grasses dont les lourdes feuilles retombent, comme des dĂ©corations de pierre, sur les petits murs Ă  hauteur d’appui qui soutiennent les terrasses. Ces murs eux-mĂŞmes sont tellement revĂŞtus de lichens en fleur, de lierres terrestres, de vignes sauvages, de plantes bulbeuses Ă  fleurs de toutes les nuances, Ă  grappes de toutes les formes, qu’on ne peut distinguer les pierres dont ces murs sont bâtis : ce ne sont que des remparts de verdure et de fleurs.

Enfin, tout près de nous, lĂ , sous nos yeux, deux ou trois maisons semblables aux nĂ´tres, et Ă  demi voilĂ©es par les dĂ´mes des orangers en fleur et en fruit, nous offrent ces scènes animĂ©es et pittoresques qui sont la vie de tout paysage. Des Arabes assis sur des nattes fument sur les toits des maisons. Quelques femmes se penchent aux fenĂŞtres pour nous voir, et se cachent quand elles s’aperçoivent que nous les regardons. Sous notre terrasse mĂŞme, deux familles arabes, pères, frères, femmes et enfants, prennent leur repas Ă  l’ombre d’un petit platane sur le seuil de leurs maisons ; et Ă  quelques pas de lĂ , sous un autre arbre, deux jeunes filles syriennes, d’une beautĂ© incomparable, s’habillent en plein air, et couvrent leurs cheveux de fleurs blanches et rouges. Il y en a une dont les cheveux sont si longs et si touffus, qu’ils la couvrent entièrement, comme les rameaux d’un saule pleureur recouvrent le tronc de toutes parts : on aperçoit seulement, quand elle secoue cette ondoyante crinière, son beau front et ses yeux rayonnants de gaietĂ© naĂŻve qui percent un moment ce voile naturel. Elle semble jouir de notre admiration ; je lui jette une poignĂ©e de ghazis, petites pièces d’or dont les Syriennes se font des colliers et des bracelets en les enfilant avec un brin de soie. Elle joint ses mains et les porte sur sa tĂŞte pour me remercier, et rentre dans la chambre basse pour les montrer Ă  sa mère et Ă  sa sĹ“ur.


12 septembre 1832.

Habib-Barbara, Grec-Syrien, Ă©tabli Ă  Bayruth, et dont la maison est voisine de la nĂ´tre, nous sert de drogman, c’est-Ă -dire d’interprète. AttachĂ© pendant vingt ans en cette qualitĂ© aux diffĂ©rents consulats de France, il parle français et italien ; c’est un des hommes les plus obligeants et les plus intelligents que j’aie rencontrĂ©s dans mes voyages : sans son assistance et celle de M. Jorelle, nous aurions eu des peines infinies Ă  complĂ©ter notre Ă©tablissement en Syrie. Il nous procure plusieurs domestiques, les uns grecs, les autres arabes ; j’achète d’abord six chevaux arabes de seconde race, et je les Ă©tablis, comme font les gens du pays, au gros soleil, dans un champ devant la porte, les jambes entravĂ©es par des anneaux de fer, et attachĂ©es par un pieu fichĂ© en terre. Je fais dresser une tente auprès des chevaux, pour les saĂŻs ou palefreniers arabes. Ces hommes paraissent doux et intelligents : quant aux animaux, en deux jours ils nous connaissent et nous flairent comme des chiens. Habib-Barbara nous prĂ©sente Ă  sa femme et Ă  sa fille, qu’il doit marier dans peu de jours : il nous invite Ă  sa noce. Curieux d’observer une noce syrienne, nous acceptons, et Julia prĂ©pare ses prĂ©sents pour la fiancĂ©e. Je lui donne une petite montre d’or, dont j’ai apportĂ© provision pour les circonstances de ce genre ; elle y joint une petite chaĂ®ne de perles. Nous montons Ă  cheval pour reconnaĂ®tre les environs de Bayruth : superbe cheval arabe de madame Jorelle ; harnais de velours bleu plaquĂ© d’argent ; poitrail de bosses du mĂŞme mĂ©tal sculptĂ©, qui flottent en guirlandes et rĂ©sonnent sur le poitrail de ce bel animal. M. Jorelle me vend un de ses chevaux pour ma femme ; je fais faire des selles et des brides arabes pour quatorze chevaux.

Ă€ une demi-lieue environ de la ville, du cĂ´tĂ© du levant, l’émir Fakardin a plantĂ© une forĂŞt de pins parasols sur un plateau sablonneux qui s’étend entre la mer et la plaine de Bagdhad, beau village arabe au pied du Liban : l’émir planta, dit-on, cette magnifique forĂŞt pour opposer un rempart Ă  l’invasion des immenses collines de sable rouge qui s’élèvent un peu plus loin, et qui menaçaient d’engloutir Bayruth et ses riches plantations. La forĂŞt est devenue superbe ; les troncs des arbres ont soixante et quatre-vingts pieds de haut d’un seul jet, et ils Ă©tendent de l’un Ă  l’autre leurs larges tĂŞtes immobiles, qui couvrent d’ombre un espace immense ; des sentiers de sable glissent sous les troncs des pins, et prĂ©sentent le sol le plus doux aux pieds des chevaux. Le reste du terrain est couvert d’un lĂ©ger duvet de gazon, semĂ© de fleurs du rouge le plus Ă©clatant ; les oignons de jacinthes sauvages sont si gros, qu’ils ne s’écrasent pas sous le fer des chevaux. Ă€ travers les cotonnades de ces troncs de sapin, on voit d’un cĂ´tĂ© les dunes blanches et rougeâtres de sable qui cachent la mer ; de l’autre, la plaine de Bagdhad et le cours du fleuve dans cette plaine, et un coin du golfe, semblable Ă  un petit lac, tant il est encadrĂ© par l’horizon des terres, et les douze ou quinze villages arabes jetĂ©s sur les dernières pentes du Liban, et enfin les groupes du Liban mĂŞme, qui font le rideau de cette scène. La lumière est si nette et l’air si pur, qu’on distingue, Ă  plusieurs lieues d’élĂ©vation, les formes des cèdres ou des caroubiers sur les montagnes, ou les grands aigles qui nagent, sans remuer leurs ailes, dans l’ocĂ©an de l’éther. Ce bois de pins est certainement le plus magnifique de tous les sites que j’ai vus dans ma vie. Le ciel, les montagnes, les neiges, l’horizon bleu de la mer, l’horizon rouge et funèbre du dĂ©sert de sable ; les lignes serpentantes du fleuve ; les tĂŞtes isolĂ©es des cyprès ; les grappes des palmiers Ă©pars dans les campagnes ; l’aspect gracieux des chaumières couvertes d’orangers et de vignes retombant sur les toits ; l’aspect sĂ©vère des hauts monastères maronites, faisant de larges taches d’ombre ou de larges jets de lumière sur les flancs ciselĂ©s du Liban ; les caravanes de chameaux chargĂ©s des marchandises de Damas, qui passent silencieusement entre les troncs d’arbres ; des bandes de pauvres Juifs montĂ©s sur des ânes, tenant deux enfants sur chaque bras ; des femmes enveloppĂ©es de voiles blancs, Ă  cheval, marchant au son du fifre et du tambourin, environnĂ©es d’une foule d’enfants vĂŞtus d’étoffes rouges brodĂ©es d’or, et qui dansent devant leurs chevaux ; quelques cavaliers arabes courant le dgĂ©rid autour de nous sur des chevaux dont la crinière balaye littĂ©ralement le sable ; quelques groupes de Turcs assis devant un cafĂ© bâti en feuillage, et fumant la pipe ou faisant la prière ; un peu plus loin, les collines dĂ©sertes de sable sans fin, qui se teignent d’or aux rayons du soleil du soir, et oĂą le vent soulève des nuages de poussière enflammĂ©e ; enfin, le sourd mugissement de la mer qui se mĂŞle au bruit musical du vent dans les tĂŞtes de sapins, et au chant de milliers d’oiseaux inconnus ; tout cela offre Ă  l’œil et Ă  la pensĂ©e du promeneur le mĂ©lange le plus sublime, le plus doux, et Ă  la fois le plus mĂ©lancolique, qui ait jamais enivrĂ© mon âme : c’est le site de mes rĂŞves, j’y reviendrais tous les jours.


16 septembre 1832.

Nous avons passĂ© tous ces jours dans le plaisir de la connaissance gĂ©nĂ©rale que nous avions Ă  faire des hommes, des mĹ“urs, des lieux, et dans les dĂ©tails amusants d’un Ă©tablissement au sein d’un pays entièrement nouveau. Nos cinq maisons sont devenues, avec l’assistance de nos amis et des ouvriers arabes, une espèce de villa italienne comme celles que nous avons si dĂ©licieusement habitĂ©es sur les montagnes de Lucques ou sur les cĂ´tes de Livourne, en d’autres temps. Chacun de nous a son appartement ; et un salon, prĂ©cĂ©dĂ© d’une terrasse ornĂ©e de fleurs, est le centre de rĂ©union. Nous y avons Ă©tabli des divans ; nous y avons rangĂ© sur des tablettes notre bibliothèque du vaisseau ; ma femme et Julia ont peint les murs Ă  fresque, ont Ă©talĂ©, sur une table de cèdre, leurs livres, leurs nĂ©cessaires, et tous ces petits objets de femmes qui ornent, Ă  Londres et Ă  Paris, les tables de marbre et d’acajou : c’est lĂ  que nous nous rassemblons dans les heures brĂ»lantes du jour, car le soir notre salon est en plein air, sur la terrasse mĂŞme ; c’est lĂ  que nous recevons les visites de tous les EuropĂ©ens que le commerce avec Damas, dont Bayruth est l’échelle, fixe dans ce beau pays. Le gouverneur Ă©gyptien pour Ibrahim-Pacha est venu nous offrir, avec une grâce et une cordialitĂ© plus qu’europĂ©ennes, sa protection et ses services pour le sĂ©jour et pour les voyages que nous voudrions tenter. Je lui ai donnĂ© Ă  dĂ®ner aujourd’hui : c’est un homme qui ne dĂ©parerait aucune rĂ©union d’hommes nulle part. Vieux soldat du pacha d’Égypte, il a pour son maĂ®tre, et surtout pour Ibrahim, ce dĂ©vouement aveugle et confiant dans la fortune que je me souviens d’avoir vu jadis dans les gĂ©nĂ©raux de l’empereur ; mais ce dĂ©vouement turc a quelque chose de plus touchant et de plus noble, parce qu’il tient Ă  un sentiment religieux, et non Ă  un intĂ©rĂŞt personnel. Ibrahim-Pacha, c’est la destinĂ©e, c’est Allah pour ses officiers ; NapolĂ©on, ce n’était que la gloire et l’ambition pour les siens. Il a bu avec plaisir du vin de Champagne, et s’est prĂŞtĂ© Ă  tous nos usages comme s’il n’en avait jamais connu d’autres ; les pipes et le cafĂ©, pris Ă  plusieurs reprises, ont rempli l’après-dĂ®nĂ©e. Je lui ai remis une lettre pour Ibrahim-Pacha, lettre dans laquelle je lui annonce l’arrivĂ©e d’un voyageur europĂ©en dans le pays soumis Ă  ses armes, et lui demande la protection que l’on doit attendre d’un homme qui combat pour la cause de la civilisation europĂ©enne. Ibrahim a passĂ© il y a peu de temps avec son armĂ©e ; il est maintenant du cĂ´tĂ© de Homs, grande ville entre Alep et Damas, dans le dĂ©sert ; il a laissĂ© peu de troupes en Syrie ; les principales villes, comme Bayruth, SaĂŻde, Jaffa, Acre, Tripoli, sont occupĂ©es, d’accord avec Ibrahim, par les soldats de l’émir Beschir, ou grand prince des Druzes, qui règne sur le Liban. Ce prince n’a pas rĂ©sistĂ© Ă  Ibrahim ; il a abandonnĂ© la cause des Turcs, en apparence au moins, après la prise de Saint-Jean d’Acre par Ibrahim, et il confond ses troupes avec celles du pacha. L’émir Beschir, si Ibrahim venait Ă  ĂŞtre battu Ă  Homs, pourrait lui fermer la retraite et anĂ©antir les dĂ©bris des Égyptiens. Ce prince, habile et guerrier, règne depuis quarante annĂ©es sur toutes les montagnes du Liban. Il a fondu en un seul peuple les Druzes, les MĂ©tualis, les Maronites, les Syriens et les Arabes, qui vivent sous sa domination ; il a des fils, guerriers comme lui, qu’il envoie gouverner les villes qu’Ibrahim lui confie : un de ses fils est campĂ© Ă  un quart de mille d’ici, dans la plaine qui touche au Liban, avec cinq ou six cents cavaliers arabes. Nous devons le voir ; il nous a envoyĂ© complimenter.

Un Arabe me racontait aujourd’hui l’entrĂ©e d’Ibrahim dans la ville de Bayruth. Ă€ quelque distance de la porte, comme il traversait un chemin creux dont les douves sont couvertes de racines grimpantes et d’arbustes entrelacĂ©s, un Ă©norme serpent est sorti des broussailles et s’est avancĂ© lentement, en rampant sur le sable, jusque sous les pieds du cheval d’Ibrahim ; le cheval, Ă©pouvantĂ©, s’est cabrĂ©, et quelques esclaves qui suivaient Ă  pied le pacha se sont Ă©lancĂ©s pour tuer le serpent ; mais Ibrahim les a arrĂŞtĂ©s d’un geste, et, tirant son sabre, il a coupĂ© la tĂŞte du reptile qui se dressait devant lui, et a foulĂ© les tronçons sous les pieds de son cheval : la foule a poussĂ© un cri d’admiration, et Ibrahim, le sourire sur les lèvres, a continuĂ© sa route, enchantĂ© de cette circonstance, qui est l’augure assurĂ© de la victoire chez les Arabes. Ce peuple ne voit aucun incident de la vie, aucun phĂ©nomène naturel, sans y attacher un sens prophĂ©tique et moral : est-ce un souvenir confus de cette première langue plus parfaite qu’entendaient jadis les hommes, langue dans laquelle toute la nature s’expliquait par toute la nature ? est-ce une vivacitĂ© d’imagination plus grande, qui cherche entre les choses des corrĂ©lations qu’il n’est pas donnĂ© Ă  l’homme de saisir ? Je ne sais, mais je penche pour la première interprĂ©tation : l’humanitĂ© n’a pas d’instincts sans motifs, sans but, sans cause ; l’instinct de la divination a tourmentĂ© tous les âges et tous les peuples, surtout les peuples primitifs ; la divination a donc dĂ» ou pourrait donc peut-ĂŞtre exister ; mais c’est une langue dont l’homme aura perdu la clef en sortant de cet Ă©tat supĂ©rieur, de cet Éden dont tous les peuples ont une confuse tradition : alors, sans doute, la nature parlait plus haut et plus clair Ă  son esprit ; l’homme concevait la relation cachĂ©e de tous les faits naturels, et leur enchaĂ®nement pouvait le conduire Ă  la perception de vĂ©ritĂ©s ou d’évĂ©nements futurs, car le prĂ©sent est toujours le germe gĂ©nĂ©rateur et infaillible de l’avenir ; il ne s’agit que de le voir et de le comprendre.


17 septembre 1832.

Toujours mĂŞme vie. La journĂ©e se passe Ă  rendre et Ă  recevoir des visites d’Arabes et de Francs, et Ă  parcourir les dĂ©licieux environs de notre retraite. Nous avons trouvĂ© autant d’obligeance que de bontĂ© parmi les consuls europĂ©ens de Syrie, que la guerre a tous concentrĂ©s Ă  Bayruth. Le consul de Sardaigne, M. Bianco ; le consul d’Autriche, M. Laurella ; les consuls d’Angleterre, MM. Farren et Abost, nous ont mis en peu de temps en rapport avec tous les Arabes qui peuvent nous aider dans nos projets de voyage dans l’intĂ©rieur. Il est impossible de rencontrer plus d’accueil et plus d’hospitalitĂ©. Quelques-uns de ces messieurs ont habitĂ© de longues annĂ©es la Syrie, et sont en relation avec des familles arabes de Damas, d’Alep, de JĂ©rusalem, lesquelles en ont elles-mĂŞmes avec les principaux scheiks des Arabes des dĂ©serts que nous avons Ă  parcourir. Nous formons ainsi d’avance une chaĂ®ne de recommandations, de relations et d’hospitalitĂ© sur diffĂ©rentes lignes qui pourraient nous conduire jusqu’à Bagdhad.

M. Jorelle m’a procurĂ© un excellent drogman ou interprète dans la personne de M. Mazoyer, jeune Français d’origine, mais qui, nĂ© et Ă©levĂ© en Syrie, est très-versĂ© dans la langue savante et dans les divers dialectes des rĂ©gions que nous devons parcourir. Il est installĂ© aujourd’hui chez moi, et je lui remets le gouvernement de toute la partie arabe de ma maison. Cette maison arabe se compose d’un cuisinier d’Alep, nommĂ© Aboulias, d’un jeune Syrien du pays, nommĂ© Élias, qui, ayant dĂ©jĂ  Ă©tĂ© au service des consuls, entend un peu d’italien et de français ; d’une jeune fille syrienne, parlant français aussi, et qui servira d’interprète pour les femmes ; enfin de cinq ou six palefreniers grecs, arabes, syriens, des diffĂ©rentes parties de la Syrie, destinĂ©s Ă  soigner nos chevaux, Ă  planter les tentes, et Ă  nous servir d’escorte dans les voyages.

L’histoire de notre cuisinier arabe est trop singulière pour n’en pas conserver la mémoire.

Il Ă©tait chrĂ©tien, jeune et intelligent ; il avait Ă©tabli Ă  Alep un petit commerce d’étoffes du pays qu’il allait vendre lui-mĂŞme, montĂ© sur un âne, parmi les tribus d’Arabes errants qui viennent l’hiver camper dans les plaines des environs d’Antioche. Son commerce prospĂ©rait ; mais sa qualitĂ© d’infidèle lui donnant quelque inquiĂ©tude, il jugea Ă  propos de s’associer Ă  un Arabe mahomĂ©tan d’Alep. Le commerce n’en alla que mieux, et Aboulias se trouva, au bout de quelques annĂ©es, un des marchands les plus accrĂ©ditĂ©s du pays. Mais il Ă©tait Ă©pris d’une jeune Grecque-Syrienne ; on ne voulait la lui accorder qu’à condition de quitter Alep, et de venir s’établir dans les environs de SaĂŻde, oĂą demeurait la famille de sa belle fiancĂ©e. Il fallut liquider sa fortune : une querelle s’éleva entre les deux associĂ©s pour le partage des richesses acquises en commun. L’Arabe mahomĂ©tan dressa une embĂ»che au pauvre Aboulias : il aposta des tĂ©moins cachĂ©s qui, dans une dispute avec son associĂ©, l’entendirent blasphĂ©mer Mahomet, crime mortel pour un infidèle. Aboulias fut menĂ© au pacha, et condamnĂ© Ă  ĂŞtre pendu. La sentence fut exĂ©cutĂ©e ; mais, la corde ayant cassĂ©, le malheureux Aboulias tomba au pied de la potence, et fut laissĂ© pour mort sur la place des exĂ©cutions. Cependant les parents de sa fiancĂ©e, ayant obtenu du pacha que son cadavre leur serait remis pour l’ensevelir avec les formes de leur religion, emportèrent le corps dans leur maison ; et, s’apercevant qu’Aboulias donnait encore des signes de vie, ils le ranimèrent, le cachèrent dans une cave pendant quelques jours, et enterrèrent un cercueil vide, pour ne donner aucun soupçon aux Turcs. Mais ceux-ci avaient eu quelque vent de la supercherie, et Aboulias fut de nouveau arrĂŞtĂ©, au moment oĂą il s’échappait la nuit des portes de la ville. Conduit au pacha, il lui conta comment il avait Ă©tĂ© sauvĂ©, indĂ©pendamment de toute volontĂ© de sa part. Le pacha, d’après un texte du Koran qui Ă©tait favorable Ă  l’accusĂ©, lui donna l’alternative ou d’être pendu une seconde fois, ou de se faire Turc. Aboulias prĂ©fĂ©ra ce dernier parti, et pratiqua pendant quelque temps l’islamisme. Lorsque son aventure fut oubliĂ©e et sa conversion bien constatĂ©e, il trouva moyen de s’évader d’Alep et de s’embarquer pour l’île de Chypre, oĂą il se fit de nouveau chrĂ©tien. Il Ă©pousa la femme qu’il aimait, se fit protĂ©ger des Français, et put reparaĂ®tre impunĂ©ment en Syrie, oĂą il continuait son commerce de colporteur parmi les Druzes, les Maronites et les Arabes. VoilĂ  l’homme qu’il nous fallait pour voyager dans ces contrĂ©es. Son talent en cuisine consiste Ă  faire du feu en plein champ avec des arbustes Ă©pineux ou de la fiente de chameau dessĂ©chĂ©e, Ă  suspendre une marmite de cuivre sur deux bâtons qui se croisent Ă  leur extrĂ©mitĂ©, et Ă  faire bouillir du riz et des poulets ou des morceaux de mouton dans cette marmite. Il chauffe aussi des cailloux arrondis dans le foyer, et, quand ils sont presque rouges, il les enduit d’une pâte de farine d’orge qu’il a pĂ©trie, et c’est lĂ  notre pain.


19 septembre 1832.

Aujourd’hui, ma femme et Julia ont Ă©tĂ© invitĂ©es, par la femme et la fille d’un chef arabe des environs, Ă  passer la journĂ©e au bain ; c’est le divertissement des femmes de l’Orient entre elles. Un bain est annoncĂ© quinze jours d’avance, comme un bal en Europe. Voici la description de cette fĂŞte, telle qu’elle nous a Ă©tĂ© donnĂ©e le soir par ma femme :

Les salles de bain sont un lieu public dont on interdit l’approche aux hommes tous les jours jusque une certaine heure, pour les rĂ©server aux femmes ; et la journĂ©e tout entière, lorsqu’il s’agit d’un bain pour une fiancĂ©e, comme celui dont il est question. Les salles sont Ă©clairĂ©es d’un faible jour par de petits dĂ´mes Ă  vitraux peints. Elles sont pavĂ©es de marbre Ă  compartiments de diverses couleurs, travaillĂ©s avec beaucoup d’art. Les murailles sont revĂŞtues aussi de marbre et de mosaĂŻque, ou sculptĂ©es en moulures ou en colonnettes moresques. Ces salles sont graduĂ©es de chaleur : les premières Ă  la tempĂ©rature de l’air extĂ©rieur, les secondes tièdes, les autres successivement plus chaudes, jusqu’à la dernière, oĂą la vapeur de l’eau presque bouillante s’élève des bassins, et remplit l’air de sa chaleur Ă©touffante. En gĂ©nĂ©ral, il n’y a pas de bassin creusĂ© au milieu des salles ; il y a seulement des robinets coulant toujours, qui versent sur le plancher de marbre environ un demi-pouce d’eau. Cette eau s’écoule ensuite par des rigoles, et est sans cesse renouvelĂ©e. Ce qu’on appelle bains dans l’Orient n’est pas une immersion complète, mais une aspersion successive plus ou moins chaude, et l’impression de la vapeur sur la peau.

Deux cents femmes de la ville et des environs Ă©taient invitĂ©es ce jour-lĂ  au bain, et dans le nombre plusieurs jeunes femmes europĂ©ennes ; chacune y arriva enveloppĂ©e dans l’immense drap de toile blanche qui recouvre en entier le superbe costume des femmes quand elles sortent. Elles Ă©taient toutes accompagnĂ©es de leurs esclaves noires, ou de leurs servantes libres ; Ă  mesure qu’elles arrivaient, elles se rĂ©unissaient en groupes, s’asseyaient sur des nattes et des coussins prĂ©parĂ©s dans le premier vestibule, leurs suivantes leur Ă´taient le drap qui les enveloppait, et elles apparaissaient dans toute la riche et pittoresque magnificence de leurs habits et de leurs bijoux. Ces costumes sont très-variĂ©s pour la couleur des Ă©toffes et le nombre et l’éclat des joyaux ; mais ils sont informes dans la coupe des vĂŞtements.

Ces vĂŞtements consistent dans un pantalon Ă  larges plis de satin rayĂ©, nouĂ© Ă  la ceinture par un tissu de soie rouge, et fermĂ© au-dessus de la cheville du pied par un bracelet d’or ou d’argent ; une robe brochĂ©e en or, ouverte sur le devant et nouĂ©e sous le sein, qu’elle laisse Ă  dĂ©couvert ; les manches sont serrĂ©es au-dessous de l’aisselle, et ouvertes ensuite depuis le coude jusqu’au poignet ; elles laissent passer une chemise de gaze de soie, qui couvre la poitrine. Elles portent par-dessus cette robe une veste de velours de couleur Ă©clatante, doublĂ©e d’hermine ou de martre, et brodĂ©e en or sur toutes les coutures ; manches Ă©galement ouvertes. Les cheveux sont partagĂ©s au-dessus de la tĂŞte ; une partie retombe sur le cou, le reste est tressĂ© en nattes et descend jusqu’aux pieds, allongĂ© par des tresses de soie noire qui imitent les cheveux. De petites torsades d’or ou d’argent pendent Ă  l’extrĂ©mitĂ© de ces tresses, et par leur poids les font flotter le long de la taille ; la tĂŞte des femmes est en outre semĂ©e de petites chaĂ®nes de perles, de sequins d’or enfilĂ©s, de fleurs naturelles, le tout mĂŞlĂ© et rĂ©pandu avec une incroyable profusion. C’est comme si on avait versĂ© pĂŞle-mĂŞle un Ă©crin sur ces chevelures toutes brillantĂ©es, toutes parfumĂ©es de bijoux et de fleurs. Ce luxe barbare est de l’effet le plus pittoresque sur les jeunes figures de quinze Ă  vingt ans ; au sommet de la tĂŞte quelques femmes portent encore une calotte d’or ciselĂ©, en forme de coupe renversĂ©e ; du milieu de cette calotte sort un gland d’or qui porte une houppe de perles, et qui flotte sur le derrière de la tĂŞte.

Les jambes sont nues, et les pieds ont pour chaussures des pantoufles de maroquin jaune que les femmes traînent en marchant.

Les bras sont couverts de bracelets d’or, d’argent, de perles ; la poitrine, de plusieurs colliers qui forment une natte d’or ou de perles sur le sein dĂ©couvert.

Quand toutes les femmes furent rĂ©unies, une musique sauvage se fit entendre ; des femmes, dont le haut du corps Ă©tait enveloppĂ© d’une simple gaze rouge, poussaient des cris aigus et lamentables, et jouaient du fifre et du tambourin : cette musique ne cessa pas de toute la journĂ©e, et donnait Ă  cette scène de plaisir et de fĂŞte un caractère de tumulte et de frĂ©nĂ©sie tout Ă  fait barbare.

Lorsque la fiancĂ©e parut, accompagnĂ©e de sa mère et de ses jeunes amies, et revĂŞtue d’un costume si magnifique, que ses cheveux, son cou, ses bras et sa poitrine disparaissaient entièrement sous un voile flottant de guirlandes de pièces d’or et de perles, les baigneuses s’emparèrent d’elle, et la dĂ©pouillèrent, pièce Ă  pièce, de tous ses vĂŞtements : pendant ce temps-lĂ  toutes les autres femmes Ă©taient dĂ©shabillĂ©es par leurs esclaves, et les diffĂ©rentes cĂ©rĂ©monies du bain commencèrent. On passa, toujours aux sons de la mĂŞme musique, toujours avec des cĂ©rĂ©monies et des paroles plus bizarres, d’une salle dans une autre ; on prit les bains de vapeurs, puis les bains d’ablution, puis on fit couler sur les femmes les eaux parfumĂ©es et savonneuses, puis enfin les jeux commencèrent, et toutes ces femmes firent, avec des gestes et des cris divers, ce que fait une troupe d’écoliers que l’on mène nager dans un fleuve, s’éclaboussant, se plongeant la tĂŞte dans l’eau, se jetant l’eau Ă  la figure ; et la musique retentissait plus fort et plus hurlante, chaque fois qu’un de ces tours d’enfantillage excitait le rire bruyant des jeunes filles arabes. Enfin, on sortit du bain ; les esclaves et les suivantes tressèrent de nouveau les cheveux humides de leurs maĂ®tresses, renouèrent les colliers et les bracelets, passèrent les robes de soie et les vestes de velours, Ă©tendirent des coussins sur des nattes dans les salles dont on avait essuyĂ© le plancher, et tirèrent, des paniers et des enveloppes de soie, les provisions apportĂ©es pour la collation : c’étaient des pâtisseries et des confitures de toute espèce, dans lesquelles les Turcs et les Arabes excellent ; des sorbets, des fleurs d’orange, et toutes ces boissons glacĂ©es dont les Orientaux font usage Ă  tous les moments du jour. Les pipes et les narguilĂ©s furent apportĂ©s aussi pour les femmes plus âgĂ©es ; un nuage de fumĂ©e odorante remplit et obscurcit l’atmosphère ; le cafĂ©, servi dans de petites tasses renfermĂ©es elles-mĂŞmes dans de petits vases Ă  jour en fil d’or et d’argent, ne cessa de circuler, et les conversations s’animèrent ; puis vinrent les danseuses, qui exĂ©cutèrent, aux sons de cette mĂŞme musique, les danses Ă©gyptiennes et les Ă©volutions monotones de l’Arabie. La journĂ©e tout entière se passa ainsi, et ce ne fut qu’à la tombĂ©e de la nuit que ce cortĂ©ge de femmes reconduisit la jeune fiancĂ©e chez sa mère. Cette cĂ©rĂ©monie du bain a lieu ordinairement quelques jours avant le mariage.


20 septembre 1832.

Notre Ă©tablissement Ă©tant complet, je m’occupe d’organiser ma caravane pour le voyage de l’intĂ©rieur de la Syrie et de la Palestine. J’ai achetĂ© quatorze chevaux arabes, les uns du Liban, les autres d’Alep et du dĂ©sert ; j’ai fait faire les selles et les brides Ă  la mode du pays, riches, et ornĂ©es de franges de soie et de fil d’or et d’argent. Le respect qu’on obtient des Arabes est en raison du luxe qu’on Ă©tale ; il faut les Ă©blouir, pour frapper leur imagination et pour voyager avec une pleine sĂ©curitĂ© parmi leurs tribus. Je fais mettre nos armes en Ă©tat, et j’en achète de plus belles pour armer nos Carvas. Ces Carvas sont des Turcs qui remplacent les janissaires que la Porte accordait autrefois aux ambassadeurs ou aux voyageurs qu’elle voulait protĂ©ger : ce sont Ă  la fois des soldats et des magistrats ; ils rĂ©pondent Ă  peu près aux corps de gendarmerie des États de l’Europe. Chaque consul en a un ou deux attachĂ©s Ă  sa personne ; ils voyagent Ă  cheval avec eux ; ils les annoncent dans les villes qu’ils ont Ă  traverser ; ils vont prĂ©venir le scheik, le pacha, le gouverneur ; ils font vider et prĂ©parer pour eux la maison de la ville ou des villages qu’il leur a plu de choisir ; ils protĂ©gent de leur prĂ©sence et de leur autoritĂ© toute caravane Ă  laquelle on les a attachĂ©s ; ils sont revĂŞtus de costumes plus ou moins splendides, selon le luxe ou l’importance de la personne qui les emploie. Les ambassadeurs ou les consuls europĂ©ens sont les seuls Ă©trangers qui aient le droit d’en avoir ; mais, grâce Ă  l’obligeance de M. Jorelle et aux bontĂ©s du gouverneur Ă©gyptien de Bayruth, on m’en a accordĂ© plusieurs. J’en laisserai Ă  la maison pour le service de ma femme et de Julia, et pour leur sĂ©curitĂ© quand elles auront Ă  sortir ; et j’emmène le plus jeune, le plus intelligent et le plus brave, pour marcher Ă  la tĂŞte de notre dĂ©tachement. Ces hommes sont doux, serviables, attentifs, et n’exigent presque rien que de belles armes, de beaux chevaux et de beaux costumes ; ils vivent, comme tous mes autres Arabes, de galettes de farine d’orge, et de fruits ; ils couchent en plein air, sous les mĂ»riers des jardins, ou dans une tente que j’ai fait dresser auprès du lieu oĂą sont les chevaux.

Le consul de Sardaigne, M. Bianco, que nous voyons tous les jours comme un ami de plusieurs années, nous facilite tous ces arrangements intérieurs, qui feront ma sécurité pour ma femme et mon enfant pendant mon absence, et qui contribueront aussi à notre propre sécurité en route. J’achète des tentes, et il me prête la plus belle des siennes.


22 septembre 1832.

Les chaleurs Ă©touffantes de septembre retardent de quelque temps notre dĂ©part. Nous passons les journĂ©es Ă  rendre et Ă  recevoir les visites de tous nos voisins, Grecs, Arabes, Maronites, et Ă  former des relations qui doivent nous rendre ce sĂ©jour agrĂ©able. Nous ne trouverions nulle part, en Europe, plus de bienveillance et d’accueil qu’on nous en prodigue ici : ces peuples sont accoutumĂ©s Ă  ne voir arriver dans leur pays que des EuropĂ©ens adonnĂ©s au commerce, et dont toutes les relations ont un but intĂ©ressĂ© ; ils ne comprennent pas d’abord que l’on vienne habiter et voyager parmi eux uniquement pour les connaĂ®tre, et pour admirer leur belle nature et leurs monuments en ruines ; ils commencent par suspecter les intentions d’un voyageur ; et comme les traditions leur font croire que des trĂ©sors sont enfouis dans toutes les ruines, ils pensent que nous avons le secret de dĂ©terrer ces trĂ©sors, et que c’est lĂ  le but de nos dĂ©penses et de nos fatigues ; mais quand une fois on a pu les convaincre que l’on ne voyage pas dans cette intention, que l’on vient seulement admirer l’œuvre de Dieu dans les plus belles contrĂ©es du monde, Ă©tudier les mĹ“urs, voir et aimer les hommes ; quand, de plus, on leur offre des prĂ©sents sans leur demander en Ă©change autre chose que leur amitiĂ© ; quand on a avec soi, comme nous l’avons, un mĂ©decin et une pharmacie, et qu’on leur distribue gratis les recettes, les consultations et les mĂ©dicaments ; quand ils voient que l’étranger qui leur arrive est fĂŞtĂ© et considĂ©rĂ© des autres Francs, qu’il a Ă  lui un beau navire qui le porte Ă  volontĂ© d’un port Ă  l’autre, et qui refuse de se charger d’aucun objet de commerce, leur imagination est frappĂ©e d’une idĂ©e de puissance, de grandeur et de dĂ©sintĂ©ressement qui renverse tous leurs systèmes, et ils passent promptement de la dĂ©fiance Ă  l’admiration, et de l’admiration au dĂ©vouement.

Telle est leur disposition pour nous. Notre cour est sans cesse remplie d’Arabes des montagnes, de moines maronites, de scheiks druzes, de femmes, d’enfants, de malades, qui viennent dĂ©jĂ  de quinze Ă  vingt lieues pour nous voir, nous demander des consultations et nous offrir l’hospitalitĂ©, si nous voulons passer par leurs terres ; presque tous se font prĂ©cĂ©der de quelques prĂ©sents de vins ou de fruits du pays. Nous les recevons bien, nous leur faisons prendre le cafĂ©, fumer la pipe, boire le sorbet glacĂ© ; je leur donne, en Ă©change de leurs cadeaux, des prĂ©sents d’étoffes d’Europe, quelques armes, une montre, de petits bijoux de peu de valeur dont j’ai apportĂ© une grande quantitĂ© ; ils retournent enchantĂ©s de notre accueil, et vont porter au loin et rĂ©pandre la rĂ©putation de l’émir Frangi (c’est ainsi qu’ils m’ont nommĂ©), le prince des Francs. Je n’ai pas d’autre nom dans tous les environs de Bayruth et dans la ville mĂŞme ; et comme cette considĂ©ration peut nous ĂŞtre d’une grande utilitĂ© pour nos courses aventureuses dans toutes les contrĂ©es, M. Jorelle et les consuls europĂ©ens ont la bontĂ© de ne pas les dĂ©tromper, et de laisser passer l’humble poĂ«te pour un homme puissant en Europe.

On ne peut se figurer avec quelle rapiditĂ© les nouvelles circulent de bouche en bouche dans l’Arabie : on sait dĂ©jĂ  Ă  Damas, Ă  Alep, Ă  Latakieh, Ă  SaĂŻde, Ă  JĂ©rusalem, qu’un Ă©tranger est arrivĂ© en Syrie et qu’il va parcourir ces contrĂ©es. Dans un pays oĂą il y a peu de mouvement dans les choses et dans les esprits, le plus petit Ă©vĂ©nement inusitĂ© devient tout de suite le sujet des conversations ; il circule, avec la rapiditĂ© de la parole, d’une tribu Ă  l’autre ; l’imagination sensible, exaltĂ©e des Arabes grossit et colore tout, et une renommĂ©e est faite en quinze jours, Ă  cent lieues de distance. Ces dispositions de ce pays, dont lady Stanhope a fait l’épreuve autrefois dans des circonstances Ă  peu près semblables aux miennes, nous sont trop favorables pour nous en plaindre. Nous laissons faire, nous laissons dire, et j’accepte, sans les dĂ©tromper, les titres, les richesses, les vertus dont l’imagination arabe m’a dotĂ©, pour les dĂ©poser ensuite humblement, en rentrant dans les justes proportions de ma mĂ©diocritĂ© native.


27 septembre 1832, tour de Fakardin.

Nous avons passĂ© toute la journĂ©e Ă  la noce de la jeune Syrienne-Grecque. La cĂ©rĂ©monie a commencĂ© par une longue procession de femmes grecques, arabes et syriennes, qui sont venues, les unes Ă  cheval, les autres Ă  pied, par les sentiers d’aloès et de mĂ»riers, assister la fiancĂ©e pendant cette fatigante journĂ©e. Depuis plusieurs jours et plusieurs nuits dĂ©jĂ , un certain nombre de ces femmes ne quitte pas la maison d’Habib, et ne cesse de faire entendre des cris, des chants, des gĂ©missements aigus et prolongĂ©s, semblables Ă  ces Ă©clats de voix que les vendangeurs et les faneurs poussent sur les coteaux de notre France pendant les rĂ©coltes. Ces clameurs, ces plaintes, ces larmes et ces joies convenues, doivent empĂŞcher la mariĂ©e de dormir plusieurs nuits avant la noce. Les vieillards et les jeunes gens de la famille de l’époux en font autant de leur cĂ´tĂ©, et ne lui laissent prendre aucun repos depuis huit jours. Nous ne comprenons rien aux motifs de cet usage.

Introduits dans les jardins de la maison d’Habib, on a fait entrer les femmes dans l’intĂ©rieur des divans pour faire leurs compliments Ă  la jeune fille, admirer sa parure et voir les cĂ©rĂ©monies. Pour nous, on nous a laissĂ©s dans la cour, ou fait entrer dans un divan infĂ©rieur. LĂ , une table Ă©tait dressĂ©e Ă  l’europĂ©enne, chargĂ©e d’une multitude de fruits confits, de gâteaux au miel et au sucre, de liqueurs et sorbets ; et pendant toute la soirĂ©e on a renouvelĂ© cette collation Ă  mesure que les nombreux visiteurs l’avaient Ă©puisĂ©e. J’ai rĂ©ussi Ă  m’introduire, par exception, jusque dans le divan des femmes, au moment oĂą l’archevĂŞque grec donnait la bĂ©nĂ©diction nuptiale. La jeune fille Ă©tait debout Ă  cĂ´tĂ© de son fiancĂ©, couverte, de la tĂŞte aux pieds, d’un voile de gaze rouge brodĂ© en or. Un moment le prĂŞtre a Ă©cartĂ© le voile, et le jeune homme a pu entrevoir pour la première fois celle Ă  qui il unissait sa vie : elle Ă©tait admirablement belle. La pâleur dont la fatigue et l’émotion couvraient ses joues, pâleur relevĂ©e encore par les reflets du voile rouge et les innombrables parures d’or, d’argent, de perles, de diamants, dont elle Ă©tait couverte, et par les longues nattes de ses cheveux noirs qui tombaient tout autour de sa taille ; ses cils peints en noir, ainsi que ses sourcils et le bord de ses yeux ; ses mains dont l’extrĂ©mitĂ© des doigts et des ongles Ă©tait teinte en rouge avec le hennĂ©, et avait des compartiments et des dessins moresques ; tout donnait Ă  sa ravissante beautĂ© un caractère de nouveautĂ© et de solennitĂ© pour nous, dont nous fĂ»mes vivement frappĂ©s. Son mari eut Ă  peine le temps de la regarder. Il semblait accablĂ© et expirant lui-mĂŞme sous le poids des veilles et des fatigues dont ces usages bizarres Ă©puisent les forces de l’amour mĂŞme. L’évĂŞque prit des mains d’un de ses prĂŞtres une couronne de fleurs naturelles, la posa sur la tĂŞte de la jeune fille, la reprit, la plaça sur les cheveux du jeune homme, la reprit encore pour la remettre sur le voile de l’épouse, et la passa ainsi plusieurs fois d’une tĂŞte Ă  l’autre. Puis on leur passa Ă©galement tour Ă  tour des anneaux aux doigts l’un de l’autre. Ils rompirent ensuite le mĂŞme morceau de pain, ils burent le vin consacrĂ© dans la mĂŞme coupe. Après quoi on emmena la jeune mariĂ©e dans des appartements oĂą les femmes seules purent la suivre, pour changer encore sa toilette. Le père et les amis du mari l’emmenèrent de leur cĂ´tĂ© dans le jardin, et on le fit asseoir au pied d’un arbre entourĂ© de tous les hommes de sa famille. Les musiciens et les danseurs arrivèrent alors, et continuèrent jusqu’au coucher du soleil leurs symphonies barbares, leurs cris aigus et leurs contorsions auprès du jeune homme, qui s’était endormi au pied de l’arbre, et que ses amis rĂ©veillaient en vain Ă  chaque instant.

Quand la nuit fut venue, on le conduisit seul et processionnellement jusqu’à la maison de son père. Ce n’est qu’après huit jours que l’on permet au nouvel époux de venir prendre sa femme et de la conduire chez lui.

Les femmes qui remplissaient de leurs cris la maison d’Habib sortirent aussi un peu plus tard. Rien n’était plus pittoresque que cette immense procession de femmes et de jeunes filles dans les costumes les plus Ă©tranges et les plus splendides, couvertes de pierreries Ă©tincelantes, entourĂ©es chacune de leurs suivantes et de leurs esclaves portant des torches de sapin rĂ©sineux pour Ă©clairer leur marche, et prolongeant ainsi leur avenue lumineuse Ă  travers les longs et Ă©troits sentiers ombragĂ©s d’aloès et d’orangers, au bord de la mer, quelquefois dans un long silence, quelquefois poussant des cris qui retentissaient jusque sur les vagues ou sous les grands platanes du pied du Liban. Nous rentrâmes dans notre maison, voisine de la maison de campagne d’Habib, oĂą nous entendions encore le bruit des conversations des femmes de la famille ; nous montâmes sur nos terrasses, et nous suivĂ®mes longtemps des yeux ces feux errants qui circulaient de tous cĂ´tĂ©s Ă  travers les arbres de la plaine.


29 septembre 1832.

On parle d’une dĂ©faite d’Ibrahim. Si l’armĂ©e Ă©gyptienne venait Ă  subir un revers, la vengeance des Turcs, opprimĂ©s aujourd’hui ici par les chrĂ©tiens du Liban, serait Ă  craindre, et des excès pourraient avoir lieu dans les campagnes isolĂ©es, surtout comme la nĂ´tre. Je me suis dĂ©cidĂ© Ă  louer aussi, par prĂ©caution, une maison dans la ville : j’en ai trouvĂ© une ce matin qui peut nous loger tous. Elle est composĂ©e, comme tous les palais arabes, d’un petit corridor obscur qui ouvre sur la rue par une porte surbaissĂ©e ; ce corridor conduit Ă  une cour intĂ©rieure pavĂ©e de marbre, et entourĂ©e de divans ou salons ouverts ; l’étĂ©, on jette une tente sur cette cour, et c’est lĂ  que se tiennent les Arabes pour recevoir les visites ; un jet d’eau coule et murmure au milieu de la cour ; quand il n’y a pas d’eau courante, il y a au moins un puits fermĂ© dans un des angles. De cette cour, on passe dans plusieurs grandes pièces pavĂ©es aussi de mosaĂŻques ou de dalles de marbre, et dĂ©corĂ©es, jusqu’à hauteur d’appui, ou de marbre sculptĂ© en niches, en pilastres, en petites fontaines, ou de boiseries de cèdre jaune admirablement travaillĂ© : la première partie de ces divans est plus basse d’une marche que la seconde moitiĂ©, et cette seconde moitiĂ© de l’appartement est dĂ©fendue par une balustrade en bois Ă©lĂ©gamment sculptĂ©e. Les esclaves et les serviteurs se tiennent dans la première partie, debout, la tasse de cafĂ©, le sorbet ou la pipe Ă  la main ; les maĂ®tres sont assis sur des tapis et appuyĂ©s sur des coussins, dans la seconde. En gĂ©nĂ©ral, au fond de la pièce, on trouve un petit escalier de bois cachĂ© dans la boiserie, et qui conduit Ă  une espèce de tribune haute qui occupe le fond de la chambre : cette tribune ouvre d’un cĂ´tĂ© sur la rue par de petites fenĂŞtres en ogive garnies de grillages, et du cĂ´tĂ© de l’appartement elle est voilĂ©e aussi de grillages en bois, oĂą les menuisiers du pays Ă©talent tout l’art de leurs dessins et de leur travail. Ces tribunes sont très-Ă©troites, et ne peuvent contenir qu’un divan recouvert de matelas et de coussins de soie : c’est lĂ  que les riches Turcs ou Arabes se retirent pour la nuit ; les autres se contentent de faire Ă©tendre des coussins par terre et y dorment tout habillĂ©s, et sans autre couverture que les lourdes et belles fourrures dont ils sont habituellement vĂŞtus.

Il y a cinq ou six pièces semblables dans ma maison de ville au premier Ă©tage, et autant au second, outre un grand nombre de petites pièces hautes et dĂ©tachĂ©es, pour des domestiques europĂ©ens ; les janissaires, les saĂŻs, les domestiques arabes, couchent Ă  la porte de la rue, ou sous le corridor, ou dans la cour ; on ne s’occupe jamais de leur trouver une place ou un lit. Le peuple ici n’a d’autre lit que la terre et une natte de paille d’Égypte. La beautĂ© du climat a pourvu Ă  tout, et nous Ă©prouvons nous-mĂŞmes qu’il n’y a pas de ciel de lit plus dĂ©licieux que ce beau firmament Ă©toilĂ©, oĂą les brises lĂ©gères de la mer apportent un peu de fraĂ®cheur et sollicitent au sommeil ; il y a peu ou point de rosĂ©e, et il suffit de se couvrir les yeux d’un mouchoir de soie pour dormir ainsi en plein air, sans aucun inconvĂ©nient.

Cette maison n’est qu’une sĂ»retĂ© pour ma femme et mon enfant, en cas de retraite d’Ibrahim-Pacha : je me suis contentĂ© d’en prendre les clefs, et nous ne l’occuperions que si le reste du pays devenait inhabitable. Sous la garantie des consuls europĂ©ens, dans une ville fermĂ©e de murs, et Ă  cĂ´tĂ© d’un port oĂą des vaisseaux de toutes les nations sont sans cesse Ă  l’ancre, il ne peut pas y avoir un pĂ©ril imminent pour des voyageurs. J’ai louĂ© la maison de ville pour un an mille piastres, c’est-Ă -dire trois cents francs environ ; les cinq maisons de campagne rĂ©unies ne me coĂ»tent que trois mille piastres, en tout treize cents francs par an, pour avoir six maisons, dont une seule, celle de la ville, coĂ»terait au moins quatre ou cinq mille francs en Europe.

Il y a, sur une langue de terre Ă  gauche de la ville, une des plus dĂ©licieuses habitations que l’on puisse dĂ©sirer au monde : elle appartient Ă  un riche nĂ©gociant turc, Ă  qui j’ai fait proposer de me la cĂ©der. Il n’a pas voulu me la louer, mais il m’a offert de me la vendre pour trente mille piastres, c’est-Ă -dire pour environ dix mille francs. Elle s’élève au milieu d’un jardin très-vaste, plantĂ© de cèdres, d’orangers, de vignes, de figuiers, et arrosĂ© par une belle fontaine d’eau de roche ; la mer l’entoure de deux cĂ´tĂ©s, et l’écume vient baigner le pied des murs. Toute la belle rade de Bayruth s’étend devant vous avec ses navires Ă  l’ancre, dont on entend de lĂ  le bruit du vent dans les cordages ; elle est arrĂŞtĂ©e par un vieux château moresque qui s’avance dans la mer, qui est joint Ă  de belles pelouses vertes par des ponts, et dont les crĂ©neaux Ă©levĂ©s se dessinent en sombre sur le fond des neiges du Sannin, laissant voir dans leurs intervalles les sentinelles d’Ibrahim qui se promènent en regardant la mer.

La maison est beaucoup plus belle que celle que je viens de louer. Tous les murs sont revĂŞtus de marbres admirablement sculptĂ©s, ou de boiseries de cèdre du plus riche travail ; des jets d’eau Ă©ternels murmurent au milieu des pièces du rez-de-chaussĂ©e, et des balcons grillĂ©s et saillants, qui font le tour des Ă©tages supĂ©rieurs, permettent aux femmes de passer, sans ĂŞtre vues, les jours et les nuits en plein air, et d’enivrer leurs regards du spectacle admirable de la mer, des montagnes, et des scènes animĂ©es du port. Ce Turc m’a très-bien reçu ; il m’a prodiguĂ© les sorbets, les pipes et le cafĂ©, et m’a conduit lui-mĂŞme dans toutes les pièces de sa maison. Il avait prĂ©alablement envoyĂ© un eunuque noir avertir ses femmes de se retirer dans un pavillon du jardin ; mais lorsque nous arrivâmes Ă  leur appartement au harem, l’ordre n’était pas encore exĂ©cutĂ©, et nous aperçûmes cinq ou six jeunes femmes, les unes de quinze ou seize ans tout au plus, les autres de vingt Ă  trente, dans ce beau et gracieux costume de femmes arabes, et dans tout le dĂ©sordre de leur toilette d’intĂ©rieur, qui se levaient prĂ©cipitamment de leurs nattes et de leurs divans, et s’enfuyaient les jambes et les pieds nus, celles-ci jetant Ă  la hâte un voile sur leurs visages, celles-lĂ  emportant de petits enfants Ă  leurs mamelles, dans toute la honte, dans toute la confusion naturelle Ă  une pareille surprise : elles se glissèrent dans un corridor sombre, et l’eunuque se plaça Ă  la porte. Le nĂ©gociant arabe ne parut nullement embarrassĂ© ni affligĂ© de cette circonstance, et nous visitâmes toutes les pièces intĂ©rieures du harem comme nous aurions pu faire dans une maison d’EuropĂ©ens.

https://fr.wikisource.org/wiki/Voyage_en_Orient_(Lamartine)/Bayruth

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Publié par Michaël VINSON

Poëte et Créateur Culturel Pays de Fontainebleau & Carladez : Art, Culture et Territoires Pour une Poëtique de la Vie

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