Divagations (1897) / Conflit

Des cheminots posent avec une locomotive Ă  vapeur et son tender dans une gare, en 1890.
© leemage/AFP

Stéphane Mallarmé

Conflit

Divagations, Eugène Fasquelle, Ă©diteur, 1897 (p.47-56).

â—„  La gloire

Autrefois en marge d’un Baudelaire  â–şCONFLIT

Longtemps, voici du temps — je croyais — que s’exempta mon idĂ©e d’aucun accident mĂŞme vrai ; prĂ©fĂ©rant aux hasards, puiser, dans son principe, jaillissement.

Un goĂ»t pour une maison abandonnĂ©e, lequel paraĂ®trait favorable Ă  cette disposition, amène Ă  me dĂ©dire : tant le contentement pareil, chaque annĂ©e verdissant l’escalier de pierres extĂ©rieur, sauf celle-ci, Ă  pousser contre les murailles un volet hivernal puis raccorder comme si pas d’interruption, l’œillade d’à prĂ©sent au spectacle immobilisĂ© autrefois. Gage de retours fidèles, mais voilĂ  que ce battement, vermoulu, scande un vacarme, refrains, altercations, en-dessous : je me rappelle comment la lĂ©gende de la malheureuse demeure dont je hante le coin intact, envahie par une bande de travailleurs en train d’offenser le pays parce que tout de solitude, avec une voie ferrĂ©e, survint, m’angoissa au dĂ©part, irais-je ou pas, me fit presque hĂ©siter — Ă  revoir, tant pis ! ce sera Ă  dĂ©fendre, comme mien, arbitrairement s’il faut, le local et j’y suis. Une tendresse, exclusive dorĂ©navant, que ç’ait Ă©tĂ© lui qui, dans la suppression concernant des sites prĂ©cieux, reçût la pire injure ; hĂ´te, je le deviens, de sa dĂ©chĂ©ance : invraisemblablement, le sĂ©jour chĂ©ri pour la dĂ©suĂ©tude et de l’exception, tournĂ© par les progrès en cantine d’ouvriers de chemin de fer.

Terrassiers, puisatiers, par qui un velours hâve aux jambes, semble que le remblai bouge, ils dressent, au repos, dans une tranchĂ©e, la rayure bleu et blanc transversale des maillots comme la nappe d’eau peu Ă  peu (vĂŞtement oh ! que l’homme est la source qu’il cherche) : ce les sont, mes co-locataires jadis ceux, en esprit, quand je les rencontrai sur les routes, choyĂ©s comme les ouvriers quelconques par excellence : la rumeur les dit chemineaux. Las et forts, grouillement partout oĂą la terre a souci d’être modifiĂ©e, eux trouvent, en l’absence d’usine, sous les intempĂ©ries, indĂ©pendance.

Les maĂ®tres si quelque part, dĂ©nuĂ©s de gĂŞne, verbe haut. — Je suis le malade des bruits et m’étonne que presque tout le monde rĂ©pugne aux odeurs mauvaises, moins au cri. Cette cohue entre, part, avec le manche, Ă  l’épaule, de la pioche et de la pelle : or, elle invite, en sa faveur, les Ă©motions de derrière la tĂŞte et force Ă  procĂ©der, directement, d’idĂ©es dont on se dit c’est de la littĂ©rature ! Tout Ă  l’heure, dĂ©vot ennemi, pĂ©nĂ©trant dans une crypte ou cellier en commun, devant la rangĂ©e de l’outil double, cette pelle et cette pioche, sexuels — dont le mĂ©tal, rĂ©sumant la force pure du travailleur, fĂ©conde les terrains sans culture, je fus pris de religion, outre que de mĂ©contentement, Ă©mue Ă  m’agenouiller. Aucun homme de loi ne se targue de dĂ©loger l’intrus — baux tacites, usages locaux — Ă©tabli par surprise et ayant mĂŞme payĂ© aux propriĂ©taires : je dois jouer le rĂ´le ou restreindre, Ă  mes droits, l’empiètement. Quelque langage, la chance que je le tienne, comporte du dĂ©dain, bien sĂ»r, puisque la promiscuitĂ©, couramment, me dĂ©plaĂ®t : ou, serai-je, d’une note juste, conduit Ă  discourir ainsi ? — Camarades — par exemple — vous ne supposez pas l’état de quelqu’un Ă©pars dans un paysage celui-ci, oĂą toute foule s’arrĂŞte, en tant qu’épaisseur de forĂŞt Ă  l’isolement que j’ai voulu tutĂ©laire de l’eau ; or mon cas, tel et, quand on jure, hoquète, se bat et s’estropie, la discordance produit, comme dans ce suspens lumineux de l’air, la plus intolĂ©rable si sachez, invisible des dĂ©chirures. — Pas que je redoute l’inanitĂ©, quant Ă  des simples, de cet aveu, qui les frapperait, sĂ»rement, plus qu’autres au monde et ne commanderait le mĂŞme rire immĂ©diat qu’à onze messieurs, pour voisins : avec le sens, pochards, du merveilleux et, soumis Ă  une rude corvĂ©e, de dĂ©licatesses quelque part supĂ©rieures, peut-ĂŞtre ne verraient-ils, dans mon douloureux privilège, aucune dĂ©marcation strictement sociale pour leur causer ombrage, mais personnelle — s’observeraient-ils un temps, bref, l’habitude plausiblement reprend le dessus ; Ă  moins qu’un ne rĂ©pondĂ®t, tout de suite, avec Ă©galitĂ©. — Nous, le travail cessĂ© pour un peu, Ă©prouvons le besoin de se confondre, entre soi : qui a hurlĂ©, moi, lui ? son coup de voix m’a grandi, et tirĂ© de la fatigue, aussi est-ce, dĂ©jĂ , boire, gratuitement, d’entendre crier un autre. — Leur chĹ“ur, incohĂ©rent, est en effet nĂ©cessaire. Comme vite je me relâche de ma dĂ©fense, avec la mĂŞme sensibilitĂ© qui l’aiguisa ; et j’introduis, par la main, l’assaillant. Ah ! Ă  l’exprès et propre usage du rĂŞveur se clĂ´ture, au noir d’arbres, en spacieux retirement, la PropriĂ©tĂ©, comme veut le vulgaire : il faut que je l’aie manquĂ©e, avec obstination, durant mes jours — omettant le moyen d’acquisition — pour satisfaire quelque singulier instinct de ne rien possĂ©der et de seulement passer, au risque d’une rĂ©sidence comme maintenant ouverte Ă  l’aventure qui n’est pas, tout Ă  fait, le hasard, puisqu’il me rapproche, selon que je me fis, de prolĂ©taires.

Alternatives, je prévois la saison, de sympathie et de malaise..

— Ou souhaiterais, pour couper court, qu’un me cherchât querelle : en attendant et seule stratĂ©gie, s’agit de clore un jardinet, sablĂ©, fleuri par mon art, en terrasse sur l’onde, la pièce d’habitation Ă  la campagne.. Qu’étranger ne passe le seuil, comme vers un cabaret, les travailleurs iront Ă  leur chantier par un chemin louĂ© et fauchĂ© dans les moissons.


« Fumier ! Â» accompagnĂ© de pieds dans la grille, se profère violemment : je comprends qui l’amĂ©nitĂ© nomme, eh ! bien mĂŞme d’un soulaud, grand gars le visage aux barreaux, elle me vexe malgrĂ© moi ; est-ce caste, du tout, je ne mesure, individu Ă  individu, de diffĂ©rence, en ce moment, et ne parviens Ă  ne pas considĂ©rer le forcenĂ©, titubant et vocifĂ©rant, comme un homme ou Ă  nier le ressentiment Ă  son endroit. Très raide, il me scrute avec animositĂ©. Impossible de l’annuler, mentalement : de parfaire l’œuvre de la boisson, le coucher, d’avance, en la poussière et qu’il ne soit pas ce colosse tout Ă  coup grossier et mĂ©chant. Sans que je cède mĂŞme par un pugilat qui illustrerait, sur le gazon, la lutte des classes, Ă  ses nouvelles provocations dĂ©bordantes. Le mal qui le ruine, l’ivrognerie, y pourvoira, Ă  ma place, au point que le sachant, je souffre de mon mutisme, gardĂ© indiffĂ©rent, qui me fait complice.

Un énervement d’états contradictoires, oiseux, faussés et la contagion jusqu’à moi, par du trouble, de quelque imbécile ébriété.



MĂŞme le calme, obligatoire dans une rĂ©gion d’échos, comme on y trempe, je l’ai, particulièrement les soirs de dimanche, jusqu’au silence. ApprĂ©hension quant Ă  cette heure, qui prend la transparence de la journĂ©e, avant les ombres puis l’écoule lucide vers quelque profondeur. J’aime assister, en paix, Ă  la crise et qu’elle se rĂ©clame de quelqu’un. Les compagnons apprĂ©cient l’instant, Ă  leur façon, se concertent, entre souper et coucher, sur les salaires ou interminablement disputent, en le dĂ©cor vautrĂ©s. M’abstraire ni quitter, exclus, la fenĂŞtre, regard, moi-lĂ , de l’ancienne bâtisse sur l’endroit qu’elle sait ; pour faire au groupe des avances, sans effet. Toujours le cas : pas lieu de se trouver ensemble ; un contact peut, je le crains, n’intervenir entre des hommes. — « Je dis Â» une voix « que nous trimons, chacun ici, au profit d’autres. Â» — « Mieux, Â» interromprais-je bas, « vous le faites, afin qu’on vous paie et d’être lĂ©galement, quant Ă  vous seuls. Â» — « Oui, les bourgeois, Â» j’entends, peu concernĂ© « veulent un chemin de fer Â». — « Pas moi, du moins Â» pour sourire « je ne vous ai pas appelĂ©s dans cette contrĂ©e de luxe et sonore, bouleversĂ©e autant que je suis gĂŞnĂ© Â». Ce colloque, frĂ©quent, en muettes restrictions de mon cĂ´tĂ©, manque, par enchantement ; quelle pierrerie, le ciel fluide ! Toutes les bouches ordinaires tues au ras du sol comme y dĂ©gorgeant leur vanitĂ© de parole. J’allais conclure : « Peut-ĂŞtre moi, aussi, je travaille.. — Ă€ quoi ? n’eĂ»t objectĂ© aucun, admettant, Ă  cause de comptables, l’occupation transfĂ©rĂ©e des bras Ă  la tĂŞte. Ă€ quoi — tait, dans la conscience seule, un Ă©cho — du moins, qui puisse servir, parmi l’échange gĂ©nĂ©ral. Tristesse que ma production reste, Ă  ceux-ci, par essence, comme les nuages au crĂ©puscule ou des Ă©toiles, vaine.

VĂ©ritablement, aujourd’hui, qu’y a-t-il ?

L’escouade du labeur gĂ®t au rendez-vous mais vaincue. Ils ont trouvĂ©, l’un après l’autre qui la forment, ici affalĂ©e en l’herbe, l’élan Ă  peine, chancelant tous comme sous un projectile, d’arriver et tomber Ă  cet Ă©troit champ de bataille : quel sommeil de corps contre la motte sourde.

Ainsi vais-je librement admirer et songer.

Non, ma vue ne peut, de l’ouverture oĂą je m’accoude, s’échapper dans la direction de l’horizon, sans que quelque chose de moi n’enjambe, indĂ»ment, avec manque d’égard et de convenance Ă  mon tour, cette jonchĂ©e d’un flĂ©au ; dont, en ma qualitĂ©, je dois comprendre le mystère et juger le devoir : car, contrairement Ă  la majoritĂ© et beaucoup de plus fortunĂ©s, le pain ne lui a pas suffi — ils ont peinĂ© une partie notable de la semaine, pour l’obtenir, d’abord ; et, maintenant, la voici, demain, ils ne savent pas, rampent par le vague et piochent sans mouvement — qui fait en son sort, un trou Ă©gal Ă  celui creusĂ©, jusqu’ici, tous les jours, dans la rĂ©alitĂ© des terrains (fondation, certes, de temple). Ils rĂ©servent, honorablement, sans tĂ©moigner de ce que c’est ni que s’éclaire cette fĂŞte, la part du sacrĂ© dans l’existence, par un arrĂŞt, l’attente et le momentanĂ© suicide. La connaissance qui resplendirait — d’un orgueil inclus Ă  l’ouvrage journalier, rĂ©sister, simplement et se montrer debout — alentour magnifiĂ©e par une colonnade de futaie ; quelque instinct la chercha dans un nombre considĂ©rable, pour les dĂ©jeter ainsi, de petits verres et ils en sont, avec l’absolu d’un accomplissement rituel, moins officiants que victimes, Ă  figurer, au soir, l’hĂ©bĂ©tement de tâches si l’observance relève de la fatalitĂ© plus que d’un vouloir.


Les constellations s’initient Ă  briller : comme je voudrais que parmi l’obscuritĂ© qui court sur l’aveugle troupeau, aussi des points de clartĂ©, telle pensĂ©e tout Ă  l’heure, se fixassent, malgrĂ© ces yeux scellĂ©s ne les distinguant pas — pour le fait, pour l’exactitude, pour qu’il soit dit. Je penserai, donc, uniquement, Ă  eux, les importuns, qui me ferment, par leur abandon, le lointain vespĂ©ral ; plus que, naguères, par leur tumulte. Ces artisans de tâches Ă©lĂ©mentaires, il m’est loisible, les veillant, Ă  cĂ´tĂ© d’un fleuve limpide continu, d’y regarder le peuple — une intelligence robuste de la condition humaine leur courbe l’échine journellement pour tirer, sans l’intermĂ©diaire du blĂ©, le miracle de vie qui assure la prĂ©sence : d’autres ont fait les dĂ©frichements passĂ©s et des aqueducs ou livreront un terre-plein Ă  telle machine, les mĂŞmes, Louis-Pierre, Martin, Poitou et le Normand, quand ils ne dorment pas, ainsi s’invoquent-ils selon les mères ou la province ; mais plutĂ´t des naissances sombrèrent en l’anonymat et l’immense sommeil l’ouĂŻe Ă  la gĂ©nĂ©ratrice, les prostrant, cette fois, subit un accablement et un Ă©largissement de tous les siècles et, autant cela possible — rĂ©duite aux proportions sociales, d’éternitĂ©.

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Publié par Michaël VINSON

Poëte et Créateur Culturel Pays de Fontainebleau & Carladez : Art, Culture et Territoires Pour une Poëtique de la Vie

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