Le retour des dieux anciens : Giulio Camillo et Fontainebleau

Un article de Corrado Bologna

https://journals.openedition.org/italique/152

En ce dĂ©but de XVIĂšme, aprĂšs des siĂšcles d’absence, les dieux anciens “sont de retour” Ă  Fontainebleau. Ils tapissent les murs, remplissent les bibliothĂšques, les salons royaux, les salles sĂ©vĂšres des Ă©coles universitaires. Leur prĂ©sence inaugure une nouvelle mythographie et presque une nouvelle thĂ©ologie paĂŻenne. Ce sont des dieux et des hĂ©ros Ă©lĂ©gants, sophistiquĂ©s, trĂšs diffĂ©rents de ceux que, au milieu des annĂ©es vingt, un grand Ă©lĂšve de RaphaĂ«l, Giulio Romano, s’inspirant aux modĂšles antiques, inscrit de leur naturel de chair toute rosĂ©e et dĂ©jĂ  flasque, oĂč tant de maniĂ©ristes et de baroques trouveront leur inspiration, sur les murs de Palazzo Te Ă  Mantoue.

La censure ecclĂ©siastique et aussi politique dĂ©chaĂźnent immĂ©diatement une forte polĂ©mique (dont, Ă  la fin du siĂšcle et au terme du Concile de Trente, l’ouvrage de Gabriele Paleotti sanctionnera victorieusement la fin) Ă  l’encontre de ce trĂšs heureux moment de paganisme potentiellement absolu, subversif, qui me semble proposer non pas tant un “retour à l’Esprit Classique”, qu’un “retour de l’Esprit Classique”. En songeant davantage et d’abord Ă  la “cour paĂŻenne” du roi trĂšs chrĂ©tien Ă  Fontainebleau plutĂŽt qu’à la Rome “ville sacrĂ©e” du grand baroque de Bernin, je parlerais donc d’une « PrĂ©sence rĂ©elle » de la mythologie paganisante que certains grands Italiens entent en France. Yves Bonnefoy, dans son Ă©lĂ©gant petit livre consacrĂ© Ă  la Rome d’Urbain VIII, saisie en plein Ă©lan en 1630, annĂ©e fatale, apprĂ©hende un signe articulĂ© et complexe de la « contre-attaque [de l’Eglise] en Europe au nom de la PrĂ©sence rĂ©elle » dans certains Ă©vĂ©nements emblĂ©matiquement contemporains : le passage Ă  Rome de VelĂĄzquez, les Oratorios de Guido Reni et de Domenichino ; l’activitĂ© de Poussin sous le “patronage” Ă©clairĂ© de Cassiano dal Pozzo, qui retrouve Ă  Rome, dans les stucs et dans les fresques des Italiens du siĂšcle prĂ©cĂ©dent, les mĂȘmes dieux et hĂ©ros anciens qu’il a dĂ©jĂ  Ă©tudiĂ©s Ă  Fontainebleau justement ; le projet de l’immense voĂ»te Ă  fresques de Pietro da Cortona au Palazzo Barberini ; l’allĂ©gorie de la Sagesse divine qu’Andrea Sacchi enchĂąsse dans les plafonds de ce mĂȘme Palazzo comme un nouveau Parnasse peuplĂ© de saintes et de saints catholiques Ă  la place des Muses et des hĂ©ros paĂŻens ; mais surtout « l’autoritĂ© de ce Baldaquin Ă©piphanique » que le Bernin visse dans l’espace sacrĂ© de la coupole michelangelesque de Saint-Pierre. Et par la parfaite quadrature d’un subtil esprit de gĂ©omĂ©trie, Bonnefoy synthĂ©tise enfin la dialectique de PrĂ©sence et de DĂ©sillusion, d’Absolu et de Relatif, « qui ont lieu dans un seul instant », dĂ©clarant que « le baroque est un ésotĂ©risme de l’évidence », et aussi « une expĂ©rience de l’ĂȘtre par l’illusion », « un art de la PrĂ©sence au-delĂ  des formes ».

Quant Ă  moi, s’il m’est permis d’avoir recours – pour synthĂ©tiser de plus amples rĂ©flexions sur le rapport qui s’est Ă©tabli au cours des premiĂšres annĂ©es du XVIĂšme siĂšcle entre littĂ©rature, mythographie, arts visuels, mnĂ©motechniques, Ă©sotĂ©risme – Ă  un plus modeste calembour qui, je l’espĂšre, possĂšde toutefois quelque Ă©nergie hermĂ©neutique, je dirai que cet « art de la PrĂ©sence », qui s’imposera au cours des premiĂšrs annĂ©es du XVIIĂšme siĂšcle comme « art de l’imperium de Dieu sur la communautĂ© changeante des hommes », Ă  l’aube du siĂšcle prĂ©cĂ©dent c’est encore au contraire un « art de la PrĂ©sence comme Absence rĂ©cupĂ©rĂ©e dans les formes », et donc, en renversant la belle formule de Bonnefoy, « un art de l’imperium de l’homme sur la communautĂ© changeante des Dieux», qui parvient Ă  s’imposer.

De ces dieux, et des hĂ©ros qui en accompagnent les gestes terrestres et cĂ©lestes, l’Italie a conservĂ© sĂ©culiĂšrement les ombres, les images, la mĂ©moire. Ils sont devenus, surtout dans l’érudition mythographique et dans la peinture italienne qui interprĂšte cette Ă©rudition classique mieux que toute Ɠuvre littĂ©raire de la mĂȘme Ă©poque, des “dieux romains” : des “dieux italiens”. Et, dans les premiĂšres annĂ©es du XVIĂšme siĂšcle, ces dieux se sont expatriĂ©s en France, par une extraordinaire translatio studiorum et artium qui me paraĂźt mĂ©riter encore un approfondissement. Ils transmigrent, ces dieux et ces hĂ©ros anciens, en mĂȘme temps que les peintres et les Ă©rudits italiens, qui en France foisonnent. Et qui, si l’on interprĂšte convenablement le riche matĂ©riel documentaire qui a revu le jour ces derniĂšres annĂ©es, n’apparaissent plus seulement comme des “expatriĂ©s”, voire des “sans patrie”, mais des â€œĂ©sotĂ©riques” qui sont en mĂȘme temps des “hĂ©rĂ©tiques”, ou mieux (si nous employons des termes propres Ă  l’époque), des â€œĂ©vangĂ©liques”, des “spirituels”, des “nicodĂ©mites”, et presque toujours surtout des interprĂštes, principalement dans une perspective hermĂ©ticonĂ©oplatonicienne, des textes sacrĂ©s et de la cabale juive, de l’harmonia mundi et de celle des textes, de l’imaginaire iconographique et littĂ©raire (surtout dantesque et pĂ©trarquesque). Et je songe aux Luigi Alamanni, aux Francesco Zorzi, aux Giulio Camillo, aux Jacopo Corbinelli plus tard, dont l’histoire n’est jusqu’ici reconstituĂ©e qu’en partie.

Mais avant de s’introduire avec un surcroĂźt de prĂ©cision dans un tel cadre culturel, que je souhaiterais pour le moins esquisser ici Ă  grands traits, il convient de s’arrĂȘter briĂšvement, par des exemples exclusivement “italiens”, sur cette connexion trĂšs Ă©troite de l’érudition et de la reprĂ©sentation iconique. En effet, je ne connais pas un seul chef-d’Ɠuvre littĂ©raire italien, ni mĂȘme europĂ©en (exception faite peut-ĂȘtre au XIVĂšme siĂšcle pour les Geneaologiae deorum gentilium du Boccace napolitain, si pĂ©tries encore des mythographes de la basse antiquitĂ© et du Moyen Age, et pour tout le Chaucer issu de Boccace) qui sache ramener Ă  une vie vĂ©ritable “culturelle” et “spirituelle” les “dieux anciens” (parallĂšlement Ă  la resurrection des “hĂ©ros anciens” promue par le roi angevin de Naples Roberto II Ă  partir du cycle de fresques de Giotto Ă  Castelnuovo, aujourd’hui perdues mais connues et Ă©tudiĂ©s, probablement, par PĂ©trarque en vue de son “examen” de laureatio de mars 1341), comme savent le faire (en contextualisant aussi, dans une perspective politique et idĂ©ologique, leur reconquĂȘte de la « PrĂ©sence rĂ©elle ») les grands peintres italiens, et notamment les Emiliens et les VĂ©nitiens, entre 1450 et 1550.

Pour me rapprocher de Fontainebleau, galerie allĂ©gorique de dieux et de hĂ©ros “italiens” expatriĂ©s Ă  la recherche d’une « PrĂ©sence rĂ©elle » pour le moins allĂ©gorique, je vais partir d’un seul exemple en mĂȘme temps trĂšs Ă©loignĂ© dans l’espace, et pourtant trĂšs proche quant Ă  l’affinitĂ© (mais nous pourrions parler d’un “parallĂ©lisme”) des contenus et du projet iconologique. Je suggĂšre donc de reconsidĂ©rer l’officina ferrarese, que Roberto Longhi, comme lui seul le pouvait, reconstitua dans un essai mĂ©morable de 1934, qui aurait d’ailleurs dans les annĂ©es suivantes immĂ©diatement induit des influences remarquables au niveau du lexique, du style et de la figuralitĂ© au sein de la culture italienne (avant tout chez Carlo Emilio Gadda et Gianfranco Contini). Dans cette “officina” de Vulcain qui triomphe, chargĂ©e d’un allĂ©gorisme tout Ă  fait mystĂ©rieux, dans la “salle des mois” du Palazzo Schifanoia de Ferrare, le subtil dĂ©cadent Longhi, rivalisant avec les synesthĂ©sies et les embrasements mimĂ©tiques de D’Annunzio, laissait entrevoir surtout les polis diaphanes et brasillants de marbres, diamants, jaspes, Ă©maux, Ă©bĂšnes, ivoires, laques, cristaux de roche, l’étincellement d’ors et de mĂ©taux prĂ©cieux, les jaspes et les Ă©maux mĂ©talliques de CosmĂ© Tura, la « filosofata fisicità » (‘physicitĂ© philosophĂ©e’) et l’univers cristallin et lamellaire d’Ercole de’ Roberti, le ‘crachin de grĂȘlons lumineux’ (« grandinĂŹo di chicchi luminosi ») et de ‘lumiĂšres grenues’ (« luci granite ») de Lorenzo Costa.

Que l’on songe par contre Ă  la maniĂšre dont, vingt ans auparavant Ă  peine, en 1912, l’érudit bibliophile et iconologue Aby Warburg, au cours du premier colloque international d’Histoire de l’art rĂ©alisĂ© en Italie par Adolfo Venturi (colloque auquel participa, muet, le jeune Longhi, qui jamais n’a citĂ©, mĂȘme par la suite, le travail de ce dilettante de gĂ©nie), proposa, Ă  vrai dire en triomphant, son extraordinaire dĂ©couverte, si Ă©loignĂ©e en termes de mĂ©thode et de rĂ©sultats. Warburg avait renoncĂ© Ă  toute « arabesque calligraphique », trouvant le courage de planter ses yeux dans les yeux de ces dieux allĂ©goriquement travestis en ouvriers et en artisans rustiques, derriĂšre qui il reconnaissait des systĂšmes de constellations, des tracĂ©s du sort dans le ciel, et dĂ©cryptait une complexe rhĂ©torique iconologique à caractĂšre en mĂȘme temps érudit et allusif, sacral et politique. Warburg Ă©tait parvenu enfin Ă  interprĂ©ter Schifanoia comme un grand théùtre de la mĂ©moire gorgĂ© d’une tradition de type hermĂ©tico-astrologique, transmise par des canaux souterrains depuis l’Inde Ă  la Perse, Ă  la GrĂšce puis Ă  Rome et accumulĂ©e, affinĂ©e, sĂ©lectionnĂ©e et enfin scellĂ©e dans le secret mystagogique des fresques, rĂ©gies par une main assurĂ©e de metteur en scĂšne, par un occulte mais identifiable projet sapientiel.

À Schifanoia, autour de 1470, les dieux et les hĂ©ros anciens inscrivaient dans un rĂ©seau d’images liĂ©es par une forte relation combinatoire et connotative la vicissitude bimillĂ©naire de leur fonction allĂ©gorique. C’étaient des “dieux” et des “hĂ©ros”, mais en mĂȘme temps aussi des symboles astraux, des indices d’un sort terrestre : donc les “conteneurs” de signes potentiels (en fait des signes linguistiques), les piĂšces d’une mosaĂŻque dĂ©montable et autrement recomposable, les fragments d’un puzzle dont la valeur et le signifiĂ© changeaient suivant les corrĂ©latifs allĂ©goriques de chaque figure, et les “positions rĂ©ciproques” des diffĂ©rentes figures connexes. À Schifanoia dĂ©jĂ , comme plus tard dans les autres piĂšces peuplĂ©es des images des dieux anciens, dont Vincenzo Cartari et Cesare Ripa fixeront une spectaculaire encyclopĂ©die rhĂ©torico-iconologique, les images, justement, se rĂ©vĂšlent d’efficaces talismans psychologicoculturels, les instruments linguistiquement “universels” d’un travail de condensationréélaboration des signifiĂ©s liĂ©s aux signes, dont l’issue n’est pas seulement le plaisir esthĂ©tique ou l’enrichissement culturel, mais la transformation des idĂ©es et de la pensĂ©e qui se posent sur ces images et qui Ă  travers ces images se dĂ©passent.

La dĂ©couverte qui me paraĂźt remarquable, et sur laquelle je voudrais en premier lieu arrĂȘter mon attention, est que, en substance, la finalitĂ© de la salle peinte, en tant qu’encyclopĂ©die, que théùtre de la mĂ©moire, consiste dans la mĂ©tamorphose “spirituelle” de l’observateur, transformĂ© (par l’intermĂ©diaire de la structure conceptuelle de l’hermĂ©tisme) en opĂ©rateur initiatique. Bien avant Freud et Jung, l’époque d’Ignace de Loyola et de Giulio Camillo dĂ©couvre la puissance mĂ©tamorphique de l’image. Dans ses Exercices spirituels, qu’il compose Ă  Paris de 1528 Ă  1535, Ignace insiste sur l’énergie pĂ©dagogique et formatrice, mais surtout transformatrice, de l’« imagination visuelle » et du parcours d’initiation rituelle, par Ă©tapes progressives (visant Ă  « quitar desi todas las affectiones desordenadas »), tout au long de la galerie des loci de mĂ©moire artificiellement « construits » dans l’esprit humain (le texte parle prĂ©cisĂ©ment de « composiciĂłn viendo el lugar »), et remplis d’images opportunes capables d’activer la mutation spirituelle par leur force Ă©motive de Pathosformeln, ‘formules pathĂ©tiques’ (j’ai intentionnellement recours Ă  un vocable important d’Aby Warburg, qu’Ernst Robert Curtius lui empruntera, en 1933-48, pour l’appliquer Ă  son projet d’histoire littĂ©raire des morphologies culturelles, dans EuropĂ€ische Literatur und lateinisches Mittelalter, qui, en mĂȘme temps qu’à Gustav Gröber est dĂ©diĂ© Ă  Warburg).

Ces mĂȘmes choses je pourrais d’ailleurs les dire (du moins en partie), en ce qui concerne la salle baronniale du ChĂąteau piĂ©montais de la Manta (fin XIVĂšme-dĂ©but XVĂšme siĂšcles) issue du Chevalier errant de Thomas III de Saluces sur la base d’un projet iconologique axĂ© sur les hĂ©ros et sur les hĂ©roĂŻnes de la tradition classique, distribuĂ©s comme dans un panthĂ©on laĂŻque de “grands esprits”, chacun accompagnĂ© d’une lĂ©gende en vers français, pour former une galerie de Blasons mĂ©morables tout Ă  fait moderne dĂ©jĂ  et d’une force Ă©vocatrice extraordinaire.

Un excellent exemple d’invention d’images “double”, “à deux faces” (ou “double-face”), Ă  caractĂšre hermĂ©tico-sacrĂ©, et qui imposent Ă  l’observateur un travail hermĂ©neutique dans lequel la MĂ©moire et l’InterprĂ©tation s’égalent et se renvoyent images, idĂ©es, concepts, nous est offert par les marqueteries (tarsie) qu’un des plus grands peintres italiens des dĂ©buts du siĂšcle XVIĂšme, Lorenzo Lotto, projeta et rĂ©alisa pendant les annĂ©es 1523-33 (en exacte coĂŻncidence avec les travaux de Fontainebleau), pour l’église de Santa Maria Maggiore de Bergame, sur la base d’un rĂ©seau de loci bibliques complexe et trĂšs raffinĂ©. Les tarsie de Lotto sont des vrais hiĂ©roglyphes (et d’autre part l’intĂ©rĂȘt de l’auteur pour les hiĂ©roglyphes Ă©gyptiens est dĂ©sormais bien connu) ; leur nature tient plutĂŽt de celle des imprese allĂ©goriques que de celle des emblĂšmes (dont la mode fut lancĂ©e par l’édition d’Augsburg des Emblemata du juriste milanais Andrea Alciato, en 1531). DĂ©doublĂ©e, fragmentĂ©e, articulĂ©e sur les deux couches des tarsie, l’idĂ©e que prĂ©side Ă  chaque image renvoie, tout au long des stalli (c’est Ă  dire au fil des Ă©tapes de l’historia), de l’extĂ©rieur à l’intĂ©rieur, selon un parcours d’initiation hermĂ©neutique qui est celui du SylĂšne, de l’écorce visible Ă  la medulla cachĂ©e du livre et du texte, la « substantificque moelle » protĂ©gĂ©e par l’« os » et qui peut ĂȘtre « sugcĂ©e » si l’on « romp » la surface, dont parle Rabelais dans le prologue du Gargantua, d’aprĂšs un fameux adagium d’Erasme. « Le figure dei coperti, anche quando riproducono in forma di sineddoche elementi della “storia” evocando direttamente l’episodio biblico, […]sono assunte […]come “segni” ovvero velo che rivela dei concetti aventi “corrispondenza in significato” con la “storia” » (‘Les figures des “couverts”, mĂȘme quand elles reproduisent en forme de synecdoque des Ă©lĂ©ments de l’“histoire”, en Ă©voquant d’une façon directe l’épisode biblique, […] sont assumĂ©es […]comme des “signes”, c’est Ă  dire voile qui revĂšle des concepts ayant une “correspondance quant au signifiĂ©â€ avec l’“histoire”’).

En proposant l’élaboration successive sur les deux niveaux de la storia et de l’impresa, le peintre dĂ©veloppe l’élaboration figurĂ©e d’un signifiĂ© Ă©difiant : pour lire chaque tarsia l’observateur peut choisir l’interpretation qu’il prĂ©fĂšre en fixant un niveau de sens (littĂ©ral, anagogique, moral, allĂ©gorique). Le peintre lui-mĂȘme l’aide, puisqu’il a organisĂ© l’image de façon opportune, en crĂ©ant l’impresa, expression figurĂ©e grĂące Ă  des images symboliques de notions d’ordre spirituel, en se conformant Ă  la “clĂ©â€ hermĂ©neutique de l’histoire. Et l’on sait bien, dĂ©sormais, que Lotto dĂšs les dĂ©buts de son activitĂ© artistique s’est beaucoup intĂ©ressĂ© d’ars memorandi et de la valeur d’attraction psycologique et Ă©motionnelle de la contemplation des images symboliques.

C’est Ă  l’imitation-identification avec les personnages et les sujets peints que cette contemplation vise (non seulement dans les tarsie de Bergame, mais aussi dans toute la peinture de Lotto), Ă  travers le travail des “yeux de l’esprit”. Le lieu mĂ©taphorique, “composĂ©â€ dans l’espace mental, oĂč l’observateur se dispose, tout en demeurant en soi-mĂȘme, Ă  contempler les allĂ©gories et Ă  les transformer grĂące Ă  sa mĂ©moire, peut se projeter dans le « moelles » des stalles, dans les tableaux sur toile, dans les fresques sur les murs des maisons princiĂšres.

Je propose que l’on songe surtout, pour comprendre la valeur hermĂ©ticoallĂ©gorico- mnĂ©motechnique de cette idĂ©e des salles peintes Ă  caractĂšre divinohĂ©roĂŻque, au Palazzo Te de Mantoue, dont il a Ă©tĂ© dĂ©jĂ  briĂšvement question, que Giulio Romano remplit de PsychĂ©, de Dyonisos, de Zeus violeur d’Olympias, de GĂ©ants emportĂ©s par la fin de leur monde. Ou encore aux studioli, cabinets programmĂ©s avec ordre, suivant un dessein avant tout mental, par des iconologues Ă©rudits et gĂ©niaux : celui trĂšs raffinĂ© oĂč Francesco I de MĂ©dicis souhaita rĂ©unir sa Wunderkammer au Palazzo Vecchio Ă  Florence, en 1570, et qui vit travailler Ă  son invention (c’est le terme ancien, de grande valeur sĂ©mantique) le grammairien et grand connaisseur des classiques italiens Vincenzio Borghini ; ou l’autre, plus ancien, conçu encore une fois Ă  Mantoue pour Isabelle d’Este, au Palazzo Ducale, par Paride Ceresara (mĂ©diocre poĂšte pĂ©trarquisant, mais connaisseur raffinĂ©, paraĂźt-il, de mythologie et de mnĂ©motechniques hermĂ©tiques) : et il est fascinant de penser que l’Arioste est parvenu Ă  cheval, depuis Ferrare, dans cette salle aux murs recouverts de dieux et de hĂ©ros anciens, pour lire Ă  Isabelle les premiĂšres octaves de son Furioso in progress

Ou bien songeons Ă  Villa Valmarana ai Nani, dans les environs de Vicence, qui constitue Ă  mon avis l’exemple le plus extraordinaire (mais encore presque inconnu des non-spĂ©cialistes, et qui mĂ©riterait des recherches) d’hermĂ©neutique picturale de la grande Ă©popĂ©e hĂ©roĂŻcochevaleresque europĂ©enne ancienne et moderne. Avec ses quatre piĂšces agencĂ©es avec ordre en fonction des directions de l’espace, peintes en 1757 par Giambattista Tiepolo, secondĂ© par son fils Giandomenico, de retour de son travail chez le prince-Ă©vĂȘque de WĂŒrzburg (oĂč la forme mĂȘme de l’édifice, de ses escaliers, de sa lumiĂšre, de ses voĂ»tes, conditionne et organise la lecture de cet Univers raccourci en peinture, les quatre continents et le royaume des cieux en fusion parfaite), la Villa Valmarana a Ă©tĂ© conçue suivant un systĂšme de corrĂ©lations oppositionnelles et d’étrange, secrĂšte affinitĂ©, qui a Ă©tĂ© examinĂ© par les spĂ©cialistes, mais dont les dĂ©tails structurels et thĂ©matiques, en particulier quant Ă  l’enchaĂźnement des “sources” littĂ©raires, restent Ă  Ă©clairer : deux-Ă -deux, voilĂ  d’un cĂŽtĂ© l’Iliade et le Roland Furieux, et sur le front opposĂ© l’EnĂ©ide et la JĂ©rusalem DĂ©livrĂ©e (l’entrĂ©e est dĂ©diĂ©e Ă  l’IphigĂ©nie en Aulide).

Il est vrai que Goethe, pendant sa visite en 1786, dĂ©daignait l’élĂ©vation classique et dramatique de cette summa de la MĂ©moire Ă©picochevaleresque de Giambattista (« der hohe Stil »), lui prĂ©fĂ©rant le style ‘naturel’ (« der natĂŒrliche ») de l’exotisme charmant et des chinoiseries rĂ©alisĂ©es dans la foresteria par Giandomenico. Toutefois on ne peut que se demander, Ă  tant d’annĂ©es de Giulio Romano, si longtemps aprĂšs le Titien et le Tintoret, et aprĂšs le Primatice, Rosso Fiorentino et les autres Italiens de Fontainebleau, ce que signifiait en vĂ©rité d’entrer dans ces salles et de se promener dĂ©licatement parmi les hĂ©ros de la tradition Ă©pique d’Occident. Nous sommes touchĂ©s seulement par le jeu gracieux et insoucieusement rococo du regard ironico-mĂ©lancolique laissĂ© glisser sur l’ensemble de la civilisation hĂ©roĂŻque et divine rĂ©unie dans une suprĂȘme abbreviatio, sur sa PrĂ©sence rĂ©elle, tout au long des fresques murales relatant de telles histoires de tragĂ©die et d’épopĂ©e, d’exotisme et d’érotisme, de chevalerie et de merveilleux. Quelle valeur Ă©motionnelle et culturelle pouvaient avoir, en un seul mouvement, ces salles peintes aux gestes des hĂ©ros et des dieux anciens, Ă  la saveur Ă©rudite, littĂ©raire, allĂ©gorique, et mĂȘme, dans leur syncrĂ©tisme rĂȘveur, lĂ©gĂšrement postmoderne ? Je crois pouvoir entrevoir, derriĂšre cette sĂ©quence d’images bien ordonnĂ©es et agencĂ©es, l’allĂ©gorie du HĂ©ros qui se retient de cĂ©der Ă  l’impulsion Ă©rotique pour se concentrer sur des entreprises sublimes.

Et alors, peut-ĂȘtre, les lire en sĂ©rie, l’une aprĂšs l’autre, ces images, en se promenant dans la villa comme dans un théùtre de la mĂ©moire, en se coulant d’une stanza-salle Ă  la suivante exactement comme on lit en glissant une chanson ou un poĂšme en ottave ordonnĂ©s en stanze-stances (qui est le nom donnĂ© aux strophessalles du palaistexte), cela signifiait encore avancer pas Ă  pas le long d’un parcours d’imitation et de formation de l’intĂ©rioritĂ© sur la base du modĂšle hĂ©roĂŻque et divin, dans une vĂ©ritable ascension initiatique, procĂ©dure de mĂ©tamorphose mentale que, par un terme empruntĂ© au XVIĂšme siĂšcle, nous appellerons Ă  nouveau : “spirituelle”. Si nous saisissons cette multiplicitĂ© de plans, de niveaux, de signifiĂ©s, nous approcherons mieux aussi l’admirable Galerie François Ier de Fontainebleau.

 Les travaux pour la rĂ©alisation de la Galerie ont Ă©tĂ© vraisemblablement entamĂ©s (d’aprĂšs les Comptes des BĂątiments publiĂ©s en 1877-80 par Louis de Laborde) au printemps 1528, mĂȘme si les premiĂšres donnĂ©es certaines concernant les ouvrages de peinture datent de 1535 ; et on peut les estimer achevĂ©s autour de 1550, Ă©poque des derniers paiements de peintres et de stucateurs, de menuisiers italiens et français. De 1530 Ă  1532, François Ier demanda Ă  son ambassadeur Ă  Venise, l’humaniste Lazare de BaĂŻf, d’acheter les couleurs appropriĂ©es pour la sĂ©rie de fresques, « suyvant le mĂ©moire de Roux », qui n’est autre que Rosso Fiorentino, en activitĂ© Ă  cette Ă©poque en VĂ©nĂ©tie aprĂšs avoir signĂ© les extraordinaires DĂ©positions de Volterra et de Borgo Sansepolcro. Rosso Fiorentino et le Primatice qui, avec lui et peut-ĂȘtre avant lui, conçut le projet iconique de la Galerie (ce qu’en empruntant le terme de Borghini j’appellerais son invenzione), introduisaient Ă  la cour parisienne les modalitĂ©s de Venise et de Mantoue : celles, en somme, du couple Giorgione-Titien, dĂ©sormais prĂ©fĂ©rĂ© au Pordenone (trĂšs Ă  la page jusqu’à ce moment-lĂ ), et des grands Ă©lĂšves de RaphaĂ«l tels que Giulio Romano (travaillant au Palazzo Te postĂ©rieurement Ă  1524, aprĂšs son intense engagement des annĂ©es ’10 et ’20 dans les salles vaticanes, jusqu’à la disparition du maĂźtre, et sous l’influence croissante, une fois la voĂ»te de la Sixtine rĂ©alisĂ©e, d’une sĂ»re maniera michelangelesque). Avec ce mĂȘme Giulio Romano, au Palazzo Te, le Primatice avait travaillĂ© comme stucateur depuis 1524 et en 1530-31, avant son arrivĂ©e Ă  Fontainebleau ; et c’est justement en 1524 que Rosso avait, Ă  son tour, rĂ©alisĂ© en stuc les dĂ©corations de la chapelle Cesi Ă  Rome, Ă  Santa Maria della Pace. À Fontainebleau se greffent donc, immĂ©diatement, les expĂ©riences, les techniques et les idĂ©ologies artistiques du maniĂ©risme italien le plus sophistiquĂ©. Le mĂ©lange harmonieux d’architectures (la Galerie mĂȘme, les panneaux, les trĂšs raffinĂ©es boiseries, qu’on doit en grande partie au grand artisan Francesco Scibec de Carpi), de stucs et de peintures, comme Ă  Rome et Ă  Mantoue prĂ©cisĂ©ment, reprĂ©sente dĂšs le premier instant, au moment mĂȘme de l’invenzione donc, un insĂ©parable systĂšme dialectique, d’une fertile interaction d’images peintes en fresque, de fort Ă©lĂ©gants bas-reliefs, de grotesques s’inspirant en premier lieu aux dĂ©corations de la Domus Aurea romaine, dĂ©couverte au tout dĂ©but du siĂšcle par RaphaĂ«l et ses disciples (et parmi eux, Giulio Romano lui-mĂȘme).

Ainsi les dieux et les hĂ©ros romains pĂ©nĂštrent au cƓur du palais royal du Roi TrĂšs ChrĂ©tien, se muant en dieux et hĂ©ros français (ou devrais-je dire plutĂŽt francoitaliens ?), dans un faste d’élĂ©gance et de subtile culture de l’image allĂ©gorique qui n’a, peut-ĂȘtre, pas d’égal, mĂȘme dans les palais italiens. Un triomphe de mĂ©daillons, de flacons, de breloques, de cariatides, de figures humaines, animales et monstrueuses sculptĂ©es, modelĂ©es en stuc ou peintes en fresque et souvent trĂšs diffĂ©rentes par leurs proportions (gĂ©ants, pygmĂ©es, gnomes, athlĂštes, nains, divinitĂ©s, anges, putti) impulse un dynamisme que les entrelacs de motifs secondaires prolongent, autour des images peintes, avec l’effet d’un vĂ©ritable theatrum allĂ©gorique. Le rectangle de la fresque, et les petites images qui en gĂ©nĂ©ral le longent sur les deux cĂŽtĂ©s courts, sont entourĂ©s d’une forĂȘt de symboles qui en multiplie la valeur allusive et par lĂ  mystĂ©rieuse. La sĂ©quence des images, si cohĂ©rente dans le systĂšme des “formes”, Ă  savoir des “signifiants”, et en mĂȘme temps tellement hĂ©tĂ©roclite dans sa succession de “contenus” et donc de “signifiĂ©s” hĂ©tĂ©roclites, est vraiment dĂ©routante. Les perceptions sensorielles, les Ă©motions, le raisonnement de l’observateur plongent dans un double espace mental qui est perceptible d’une certaine façon mĂȘme physiquement : l’un qui est celui d’un “intĂ©rieur” artificiel (la Galerie comme Wunderkammer remplie avec ordre d’ouvrages d’art, collection d’images encadrĂ©es dans le dĂ©cor des stucs, distribuĂ©es suivant une rythmique Ă©lĂ©gante, avec un tempĂ©rament harmonique mĂ©ditĂ©) et l’autre, auquel renvoie prĂ©cisĂ©ment le dĂ©calage de l’ordre de la perception et du dĂ©paysement hermĂ©neutique, que je dĂ©finirais naturellement “extĂ©rieur” par rapport au premier, mĂȘme s’il est englobĂ© en fait dans celui-ci (l’appareil iconologico-Ă©rudit qui sous-tend chacune des images, comme une encyclopĂ©die ou un inventaire Ă  traverser d’un mouvement foudroyant, le dynamisant pour le rendre opĂ©rationnel et dialectique dans le premier espace mental).

La Galerie est un Lieu qui condense nombre de “lieux”. Espace unitaire et articulĂ©, c’est un corps tout “intĂ©rieur” (car son sens plein est hermĂ©tiquement renfermĂ© en lui-mĂȘme), mais constituĂ© de membres entre eux “extĂ©rieurs” (puisqu’ils vivent d’hermĂ©tique rĂ©ciprocitĂ©, et n’assument pleinement leurs valeurs potentielles que s’ils sont raccordĂ©s fonctionnellement). Le signifiĂ© de la Galerie ne consiste pas tellement, ou non seulement, dans la somme des signifiĂ©s des parties singuliĂšres, mais dans leur dialectique, dans la transformation des images l’une dans l’autre (mieux de leurs “signifiĂ©s” l’un dans l’autre), et dans la capacitĂ© de signification nouvelle que gagne l’observateur des images lui-mĂȘme en leur affectant des valeurs et des sens toujours nouveaux, mais suivant une rigoureuse procĂ©dure d’affinitĂ© mĂ©tonymique : et de ce fait en se transformant lui-mĂȘme grĂące Ă  cette ordonnĂ©e mĂ©tamorphose des deux espaces mentaux “intĂ©rieur” et “extĂ©rieur”.

Le sentiment diffus de dĂ©paysement qu’engendre la Galerie (et celle de Fontainebleau en premier lieu) dĂ©rive donc du fait qu’elle met Ă  la disposition de l’observateur un systĂšme complexe de signes qui ne sont qu’apparemment comprĂ©hensibles au regard, et en exhibe un Ă  un tous les moments constitutifs, les disposant en une sĂ©rie muette, hĂ©tĂ©roclite, fascinante mais dĂ©pourvue d’évidence, et en mĂȘme temps qu’elle impose de rechercher la cohĂ©rence au sein d’une telle sĂ©rie, travaillant dans l’enchaĂźnement “intĂ©rieur” mais “explicite” des parties singuliĂšres, en vue de la restitution de leur totalitĂ© “extĂ©rieure” mais “implicite” dĂ©jĂ  dans chacune des parties.

S’il m’est permis de rĂ©cupĂ©rer encore une fois le vieux, mais significatif jeu de mots mĂ©taphorique des poĂštes, pour essayer d’expliquer le fonctionnement de cette extraordinaire mnĂ©motechnique spirituelle fondĂ©e sur la sĂ©quence d’images peintes ordonnĂ©es le long des murs d’une Galerie dans un Palazzo seigneurial, je comparerai Ă  nouveau l’agencement des stanze-stances dans l’écriture de la Chanson lyrique (et l’enchaĂźnement de leurs rimes comme des arcades lancĂ©es de l’une Ă  l’autre) au dĂ©filĂ© des stanze-salles du Palazzo avec leurs murs couverts de tableaux et de statues agencĂ©s suivant une exacte dispositio, selon un sens cohĂ©rent, et donc Ă  la collection des loci dans le theatrum memoriae (que le Palazzo reprĂ©sente Ă  la perfection). La Chanson lyrique cache le secret de son propre signifiĂ© dans la consĂ©cution des “stances” cambrĂ©es et “transformĂ©es” par le rĂ©seau des rimes, qui raccorde entre eux, sur le plan sĂ©miotique du son, les mots rimants non obligĂ©s de par eux-mĂȘmes Ă  aucune affinitĂ© sĂ©mantique prĂ©alable, et oblige Ă  accomplir une sorte de silencieux “commentaire intĂ©rieur” Ă  travers le travail de crĂ©ation des liens et d’exĂ©gĂšse de leur nouveau sens. De mĂȘme, l’espace vivant du Palazzo-Théùtre de la MĂ©moire pourra se lire comme un Texte unitaire et complexe, comme un tapis de signes et de sens raffinĂ©, au plus haut point bariolĂ©, tissu physique mais avant tout mental, tressĂ© par une trame et sur une chaĂźne qui nouent les relations entre les choses, les images, les idĂ©es, les mots, Ă  travers le jeu mĂ©tonymique/mĂ©taphorique que l’observateur, en parcourant la spacieuse invention, produit en premier lieu “à l’intĂ©rieur” de lui-mĂȘme, et qu’il peut donc projeter dans la lecture “extĂ©rieure” de la Galerie.

Dans l’inventio et dans la dispositio de cette rhĂ©torique et stylistique des images est au travail une Ă©piphanie des symĂ©tries, des parallĂ©lismes, des rapports que l’Esprit humain produit pour comprendre et pour communiquer. L’axe pour ainsi dire “diĂ©gĂ©tique”, “narratif”, qui se perçoit dans la projection Ă  l’“extĂ©rieur”, tout au long de la constellation des images peintes, c’est la translation, sur la voĂ»te cĂ©leste que les murs du theatrum memoriae reproduisent par abbreviatio et mĂ©tonymie, d’un systĂšme de signifiĂ©s logiques et ensuite linguistiques, des synapses, en somme, que l’Esprit de l’homme, reconstituant l’Univers, crĂ©e “à l’intĂ©rieur”, en lui-mĂȘme. Et de cet Univers la Galerie peinte devient, s’écoulant par les couleurs de ses panneaux Ă  fresques comme le courant d’une riviĂšre karstique dans les territoires souterrains de l’Esprit, un double artificiel et microscopique : provisoire, limitĂ©, statique et imparfait, mais Ă  sa façon hĂ©roĂŻque, divin.

La proximitĂ© et mĂȘme, dans une certaine mesure, l’identitĂ© de projet, resserrant la mystĂ©rieuse “invention” de la Galerie de François Ier à Fontainebleau et la conception d’un Theatro della Sapientia qui intrigua pendant plus de vingt ans, d’Italie en France, Giulio Camillo, connu du plus grand nombre comme “Delminio”, d’aprĂšs un surnom qu’on lui affubla, autant du fait de son origine dalmate, que peut-ĂȘtre Ă  cause de son profond intĂ©rĂȘt pour l’alchimie (et donc pour la mĂ©tamorphose des couleurs), est vĂ©ritablement impressionnante.

La prĂ©sence de Camillo Ă  la cour du Roi de France, dont il obtint une large attention et des faveurs, est sĂ»re (grĂące au tĂ©moignage de Girolamo Muzio) à partir au moins du printemps 1530, mais je crois qu’il serait possible de l’anticiper quelque peu, en tenant compte de certains documents conservĂ©s dans les fonds encore inexplorĂ©s de la famille gĂ©noise Sauli. Sur le chemin de la France, au cours de l’étĂ© 1525 et dans l’habitation de Stefano Sauli, d’aprĂšs un tĂ©moignage de Sebastiano Fausto da Longiano, Camillo travailla Ă  fond Ă  une idĂ©e qui le fascinait depuis quelque temps, et, avec Marcantonio Flaminio et Sebastiano Delio, sur un « trĂšs agrĂ©able col surmontant la mer », « assistĂ© de l’avis » de ce mĂȘme Stefano Sauli, enfin « il retrouva, initia et termina la Fabrique […]de son Théùtre ». De quoi s’agissait-il ? Qu’était-ce donc que ce Théùtre de Camillo, bientĂŽt passĂ© du projet Ă  la rĂ©alitĂ©, et aussitĂŽt violemment dĂ©criĂ© (mais aussi mythifiĂ© en fait), pour le mystĂšre dans lequel, par un trait Ă©sotĂ©rique, l’auteur lui-mĂȘme se pressait d’en cacher le signifiĂ© le plus intime, et qui nous fascine aujourd’hui et nous trouble pour l’extraordinaire modernitĂ© de l’épistĂ©mologie “encyclopĂ©dique” et “mĂ©tamorphique” qui prĂ©side Ă  sa rĂ©alisation ?

J’essaierai en bref, mĂȘme si l’entreprise est vraiment rude, de synthĂ©tiser un dessein aussi original et obscurĂ©ment structurĂ©, qu’il y a quarante ans, par une exploration inaugurale, Frances Yates et Paolo Rossi s’efforcĂšrent d’éclairer surtout dans sa clĂ© mnĂ©motechnique, et qui seulement plus rĂ©cemment, grĂące aux recherches de Lina Bolzoni, et par suite de la dĂ©couverte que j’ai faite (cfr. la note 27) d’un manuscrit contenant un Theatro della Sapientia complet et autorisĂ© avec une signature probablement autographe, a enfin rĂ©cupĂ©rĂ© les dimensions et les perspectives qui lui reviennent, et qui lui ont valu cĂ©lĂ©britĂ© et jalousies, l’amitiĂ© de l’ArĂ©tin et du Titien, la frĂ©quentation des cercles les plus exclusifs d’Europe de 1525 Ă  1544 (l’annĂ©e de la mort de Camillo), et jusqu’au souvenir de l’Arioste dans le dernier chant de son Roland Furieux.

Le Theatro de Camillo Ă©tait, avant tout, un objet matĂ©riel, un petit amphithéùtre en bois contenant des livres et des documents en papier (il paraĂźtrait qu’il s’agissait des classiques anciens et modernes “anatomisĂ©s” : somme toute, un rĂ©pertoire topique, un systĂšme de concordances littĂ©raires de CicĂ©ron et Virgile, de Dante et PĂ©trarque), disposĂ©s Ă  cĂŽtĂ© de tableaux reprĂ©sentant des scĂšnes de divinitĂ©s et de hĂ©ros paĂŻens. C’est dans ces termes que deux lettres importantes, la premiĂšre de Viglius Zwichem Ă  Erasme (Ă©crite de Padoue pendant le mois de juin 1532) et la deuxiĂšme, française, envoyĂ©e par Etienne Dolet (au printemps 1534 peut-ĂȘtre) Ă  François de Langeac, frĂšre de ce Jean qui avait facilitĂ© l’arrivĂ©e de Camillo in France, parlent justement d’un « amphithéùtre en bois ». Dans les deux cas l’ironie est forte, et trahit les jalousies que la fortune croissante de Camillo auprĂšs du roi François attisait, aussi bien dans les milieux vĂ©nitiens, que dans les milieux français liĂ©s Ă  la cour.

Mais si l’une et l’autre lettres dĂ©crivent un « amphithéùtre en bois », bĂąti selon toute vraisemblance suivant le modĂšle vitruvien Ă  l’étude duquel, quelques annĂ©es auparavant, Ă  Paris, Giovanni da Verona, dit fra Giocondo, avait initiĂ© Guillaume BudĂ© (devenu ensuite ambassadeur de François Ier), nous devons Ă  Viglius Zwichem un tĂ©moignage tout Ă  fait prĂ©cieux. Camillo, dit Viglius, accompagnait dans le « théùtre », au grĂ© des sept escaliers, chacun de sept marches, reprĂ©sentant le schĂ©ma du cosmos, les hĂŽtes intriguĂ©s et Ă©tonnĂ©s, animant lui-mĂȘme un parcours initiatique axĂ© sur la concentration mentale appliquĂ©e aux images peintes, aux paroles Ă©crites sur de mystĂ©rieuses « petites feuilles roulĂ©es » (« in chartis quibusdam quae inuolui atque explicari possint, quae ad Amphitheatri parietes suspensae confestim id quod queritur suppeditare valeant »),  et aux associations d’idĂ©es que de telles paroles et de telles images produisaient, par analogie, par contiguĂŻtĂ© ou par association (en somme, par lien mĂ©tonymique ou mĂ©taphorique). À la mĂ©moire des “lieux” oĂč Ă©taient distribuĂ©es les “images” peintes Ă©tait confiĂ©e la tĂąche de raccorder entre eux les “lieux” mentaux oĂč les paroles et les idĂ©es se soudaient et se transformaient, par l’intĂ©riorisation de telles images, transformant ainsi l’“ñme” du nĂ©ophyte Ă  initier en l’invitant Ă  se dĂ©placer virtuellement dans cette admirable machine du temps, synecdoque de l’univers et de sa pensabilitĂ©. En effet, dit Viglius, cependant qu’il se promenait, Camillo avait l’habitude de dĂ©finir par d’étranges formules ce « théùtre » en bois plein de paroles et de peintures jamais conçu auparavant et qui Ă©tait le sien : il l’appelait men[s] et animu[s] fabrefactu[s], [animus] fenestratu[s], et disait que « tout ce que l’esprit de l’homme (mens humana) pense et crĂ©e (concipit), mais qui ne peut ĂȘtre vu par les yeux corporels, peut, au contraire, ĂȘtre exprimĂ© Ă  travers une attentive, complexe activitĂ© de rĂ©flexion concentrĂ©e (complexa consideratione), et puis grĂące Ă  des signes du corps, de façon que chacun puisse voir immĂ©diatement de ses yeux tout ce qui est noyĂ© dans les profondeurs de l’esprit humain (quicquid alioqui in profundo mentis humanae demersum est). Et c’est Ă  cause de cette activitĂ© corporelle d’observation et d’inspection (corporea inspectione) qu’il l’appela “théùtre” ».

Il est Ă©vident que Camillo avait tendance Ă  identifier, par une attitude Ă©pistĂ©mologiquement comprĂ©hensible Ă  nos yeux, et trĂšs actuelle, l’extĂ©rioritĂ© et l’intĂ©rioritĂ©, l’objet matĂ©riel et sa reprĂ©sentation mentale. Ce « théùtre », bĂąti sur un projet raffinĂ© et trĂšs enchevĂȘtrĂ©, liant l’astrologie et la cabale, l’alchimie et le nĂ©oplatonisme, dans une multiplicitĂ© coplanaire vraiment impressionnante, “utilisait” les images des dieux et des hĂ©ros anciens pour transformer l’animus, la mens. Ce Théùtre, mieux encore, c’était la mens et l’animus. Le Théùtre « se transformait » en animus et en mens parce qu’il “transformait” l’animus et la mens : qui, fabrefact[i], « reconstituĂ©s Ă  dessein », non seulement mĂ©morisaient et visualisaient les images “contenues” dans les lieux de mĂ©moire, mais, en accomplissant pareille opĂ©ration difficile et dĂ©licate, visualisaient la MĂ©moire mĂȘme. La mens et l’animus, se projetant dans un parcours initiatique de deificatio, « devenant Dieu », sont en mesure d’unifier, suggĂ©rait Camillo, les innombrables structures et idĂ©es de l’univers : ils peuvent l’intĂ©rioriser, cet univers, dans son infinie complexitĂ©. Ainsi, saisissant les connexions Ă©ternelles et immuables des idĂ©es entre elles, mens et animus parviennent Ă  « agir » Ă  travers les images, capables de reforger chacune un sens obscur (non conscient) mais dĂ©jĂ  posĂ© depuis toujours, et Ă  reconnaĂźtre et Ă  « faire passer » par des paroles au sens clair de l’image de conscience.

Du chaos de l’expĂ©rience, dans la dispositio de la mĂ©moire, on peut extraire les structures des paroles et des choses, que justement la galerie des images ordonnera en rendant visible et mĂ©morisable la rhĂ©torique de l’ordo artificialis. Si le monde des agissements humains, le monde naturel et le divin sont reliĂ©s dans une continuitĂ© profonde, substantielle, l’action exercĂ©e sur la parole (la rhĂ©torique, l’éloquence), sur la nature (l’alchimie, la magie) et sur le spiritus divin (la deificatio, qui “traduit” l’idĂ©e d’immutatio de Francesco Zorzi) coĂŻncident en fait, comme Camillo le dĂ©montre dans son petit traité De transmutatione. Et je crois que le projet de Camillo est aussi sous-tendu par une hypothĂšse d’orientation et de contrĂŽle des actions humaines, qui relĂšverait de l’art de la politique.

« L’avvertimento [d’Ignace de Loyola] a ‘concentrarsi’ in una ‘composizione visiva del luogo’ discende dalle procedure della mnemotecnica medievale, dalle figure della predicazione, rinverdite dalla nuova retorica del trapassamento/occultamento del segno » (‘l’avertissement Ă  se concentrer sur une composition visuelle du lieu, provient des procĂ©dures de la mnĂ©motechnique mĂ©diĂ©vale, remises au goĂ»t du jour par la nouvelle rhĂ©torique du dĂ©passement/dissimulation du signe’), mais sa connaissance plus que probable du travail de Camillo au cours des annĂ©es 1528-35 (d’aprĂšs des documents sĂ»rs il apparaĂźt qu’Ignace le lisait quelque dix ans plus tard), c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment durant la composition des Exercices spirituels, augmente l’intĂ©rĂȘt pour ce possible contact. Et elle aide Ă  mieux comprendre, en songeant justement Ă  Fontainebleau et Ă  la plus que probable influence exercĂ©e sur son projet par Camillo, pourquoi c’est Ă  ce moment-lĂ  qu’apparaĂźt ce que Roland Barthes a nommĂ© l’« orthodoxie de l’image », l’« impĂ©rialisme radical de l’image ». C’est sur l’arriĂšre-plan culturel marquĂ© par le Théùtre camillien et par la « PrĂ©sence rĂ©elle » des dieux et des hĂ©ros anciens dans la contemporaine Galerie de Fontainebleau qu’on comprend plus pleinement la trĂšs moderne discipline ignacienne d’« introversion iconique », « una ‘composizione’ dell’onirico e del fantasmatico che, unendosi al ‘disegno interno’ della tradizione neoplatonica rinascimentale e alla dispositio topica e logica della figurazione mnemotecnica, darĂ  origine al ‘concetto’ manierista » (‘composition de l’onirique et du fantasmatique qui, s’unissant au dessein intĂ©rieur de la tradition nĂ©oplatonicienne de la Renaissance et Ă  la dispositio topique et logique de la figuration mnĂ©motechnique, donnera lieu au concept maniĂ©riste’). Pour reprendre le Baudelaire du Salon de 1859, citĂ© par Carlo Ossola (Ă  qui j’ai empruntĂ© la derniĂšre, trĂšs belle dĂ©finition), « un bon tableau, fidĂšle et Ă©gal au rĂȘve qui l’engendre, doit ĂȘtre produit comme un univers ».

Revenons Ă  prĂ©sent Ă  Fontainebleau, Ă  son univers abbreviatus dans la Galerie allĂ©gorique. Je suggĂšre donc que la peinture et la poĂ©sie, la littĂ©rature et l’érudition sur les dieux et les hĂ©ros anciens, doivent beaucoup Ă  l’amitiĂ© de Camillo et des peintres italiens travaillant dans la Galerie François Ier. Et que de l’invention de Fontainebleau ait Ă©tĂ© responsable dans une large mesure justement Camillo, probablement en collaboration avec quelques-uns des humanistes français proches de lui, dont l’un des hommes d’études engagĂ© aussi dans la recherche hermĂ©tico-Ă©sotĂ©rique et avec des frĂ©quentations assez gĂȘnantes Ă©galement dans les milieux “spirituels”, â€œĂ©vangĂ©liques” et mĂȘme hĂ©rĂ©tiques : je n’avance pour l’instant que le nom, dĂ©jĂ  citĂ©, de Lazare de BaĂŻf, l’ambassadeur de François Ier à Venise que le roi chargea du choix des couleurs pour la Galerie.

La dĂ©monstration que le projet iconographique de la Galerie François Ier au chĂąteau de Fontainebleau doit ĂȘtre interprĂ©tĂ© Ă  la lumiĂšre du Theatro de Camillo, et que, somme toute, sa galerie d’images de stabilitĂ© et de mĂ©tamorphoses (allusives, mystĂ©rieuses, de toute Ă©vidence porteuses d’un signifiĂ© “second” dans la sĂ©quence qui les unifie) demande Ă  ĂȘtre reconsidĂ©rĂ©e non seulement dans une perspective mnĂ©motechnique, mais prĂ©cisĂ©ment dans celle relevant de l’allĂ©gorie de type hermĂ©tique, est bien une entreprise qui impose la prudence et des efforts de vĂ©rification documentaire : mon Ă©dition critique du Theatro della Sapientia en fournira le tissu probatoire.

Mais un parallĂšle au moins s’impose spontanĂ©ment et avec force Ă  mon esprit. Si je reviens par la mĂ©moire aux moments cruciaux de coopĂ©ration entre peintres et gens de lettres, surtout italiens et français, je ne peux m’empĂȘcher de penser Ă  un autre lien exclusif et mĂ©morable, le lien d’amitiĂ© qui liera Ă  Paris Nicolas Poussin et Giovan Battista Marino au cours des annĂ©es vingt du XVIIĂšme siĂšcle, exactement un siĂšcle aprĂšs Fontainebleau : alors que va commencer le grand siĂšcle du culte des images, qui tentera « une expĂ©rience de l’ĂȘtre par l’illusion » et qui dans « ce théùtre fastueux de la PrĂ©sence, de l’Être », nous donnera la plus haute, quoique rhĂ©torique, nĂ©gative et apophatique, « ‘leçon de mĂ©lancolie’ ».  Pendant les annĂ©es 1623-24, alors que Poussin, parvenu au terme de son Ă©tude de Fontainebleau, s’apprĂȘte Ă  partir pour Rome, Ă  la recherche de ce que je dĂ©finirais le “corrĂ©latif objectif” du rĂ©pertoire topique dĂ©sormais acquis Ă  travers le grand maniĂ©risme italien du Titien, de Rosso et du Primatice, Marino commande Ă  son grand ami Nicolas l’illustration des MĂ©tamorphoses d’Ovide. Les 15 dessins qui nous en restent (que ce soit des originaux ou, comme l’avance Konrad Oberhuber, seulement des copies),  achetĂ©s par da Cassiano dal Pozzo, passĂ©s plus tard au cardinal Massimi, et conservĂ©s aujourd’hui au chĂąteau de Windsor, dans les collections royales anglaises, prouvent combien ce sujet passionnait encore, et surtout comment une invention iconographique cohĂ©rente et de grande envergure pouvait profiter du travail commun de deux grands artistes de la plume et du pinceau. Bellori Ă©tait convaincu que les dessins Ă©taient la trace d’un programme d’illustration de l’Adonis et d’un engagement de Poussin sur le registre historiographique concernant Tite-Live et Virgile ; la prĂ©cocitĂ© de l’équivoque, Ă©claircie seulement rĂ©cemment, en dit long sur l’ambiguĂŻtĂ© qui peut altĂ©rer le sens de programmes iconographiques entiers, lĂ  oĂč on ne saisit pas l’origine, le sens et la direction du projet sur la base de documents sĂ»rs. Et s’étonnera-t-on si on rappelle qu’en 1620, par sa Galleria, Marino avait relancĂ©, sur les pas de Philostrate, la vogue de l’ancien modĂšle poĂ©tique de l’ekphrasis d’ouvrages d’art, en somme de la galerie littĂ©raire qui dĂ©crit une galerie artistique, genre dont l’Anthologie Palatine avait dĂ©jĂ  condensĂ© un choix excellent ?

En remontant juste d’un siĂšcle, intĂ©ressons-nous donc encore une fois, dans la perspective jusqu’ici Ă©bauchĂ©e, Ă  Camillo et aux peintres de Fontainebleau. Nous attribuons dĂ©sormais avec assurance et sans scandale Ă  l’invention du chevalier Marino, trĂšs peu d’annĂ©es aprĂšs la sortie de la Galleria, le choix des Ă©pisodes ovidiens dans les dessins de Poussin pour illustrer une vraie galerie mythographico-allĂ©gorique. Face Ă  des donnĂ©es certaines nous parviendrons donc Ă  surmonter une rĂ©sistance inconsciente, reconnaissant enfin la structure hermĂ©tico-allĂ©gorique de cette galerie virtuelle oĂč se condensent toutes les galeries possibles d’images, de paroles et d’idĂ©es, qu’est le Theatro camillien, derriĂšre la fastueuse Galerie bellifontaine peuplĂ©e des dieux et des hĂ©ros classiques du Primatice, de Rosso, et plus tard (entre la fin des annĂ©es Trente et le dĂ©but des Quarante) Luca Penni, Francesco Caccianemici, Giovanni Battista Bagnacavallo, NicolĂČ dell’Abate.

J’offre ici quelques-unes au moins de ces “donnĂ©es certaines”, pour conclure mon exposĂ© sur la roche de la certitude plutĂŽt que sur le sable mouvant de la probabilitĂ©.

 Un exemplaire manuscrit du Theatro della Sapientia, avec le mĂȘme titre et de nature non dissemblable de la rĂ©daction que j’ai trouvĂ©e Ă  Manchester, est citĂ© dans la Libraria d’Anton Francesco Doni ; et de ce livre, aussi bien dans les Pitture que dans les Marmi, ainsi que l’a dĂ©montrĂ© Lina Bolzoni, Doni (citĂ© ensuite, complication de l’intertexte, par Orazio Toscanella dans ses Bellezze del Furioso), prĂ©leva de nombreuses citations les dĂ©guisant et se les appropriant, pour les adapter, semblait-il, au projet d’un MusĂ©e, et en somme d’une Galerie de peintures, qui ne manque pas de rappeler la Villa de Pomponio Cotta bĂątie et peinte aux environs de Milan (d’aprĂšs un tĂ©moignage de Bartolomeo Taegio) sur la base d’une invention de Camillo, c’est-Ă -dire s’inspirant justement Ă  « l’alta et incomparabile fabbrica del meraviglioso theatro dell’eccellentissimo Giulio Camillo ; dove egli con longa fatica nelle sette sopracelesti misure rappresentate per li sette pianeti, trovĂČ ordine capace, bastante, distinto, et tale, che tiene sempre il senso svegliato, e la memoria percossa » (‘de la haute et incomparable fabrique du merveilleux théùtre du trĂšs excellent Giulio Camillo ; oĂč celui-ci par un long effort dans les sept mesures supracĂ©lestes reprĂ©sentĂ©es par les sept planĂštes, trouva un ordre capable, suffisant, distinct et tel qu’il maintient constamment le sens Ă©veillĂ© et la mĂ©moire frappĂ©e’).

Or, certaines des peintures Ă©voquĂ©es par Doni comme figurant dans le Libro delle nuove inventioni, c’est-Ă -dire dans le Theatro de Camillo, qui est dĂ©clarĂ© « sorti de la bibliothĂšque du trĂšs illustre Cardinal Vieux de Lorraine » (l’exemplaire parvenu Ă  Manchester depuis Naples s’autoproclame, sur le frontispice, « copiato da quel [lo] della libraria del Re de Francia »),  ramĂšnent indubitablement aux artistes italiens de Fontainebleau. On y mentionne par exemple « un tableau au Garde-robe du Roi, fait de la main de Rosso », reprĂ©sentant Cupidon ; et on ne peut pas ne pas imaginer une relation entre ce portrait (qui ne figure pas au catalogue complet de l’Ɠuvre de Rosso, procurĂ© par Kurt Kusenberg, et qu’il faudra donc considĂ©rer comme perdu) et la premiĂšre fresque de la Galerie, sur le mur Nord, avec VĂ©nus qui s’immerge dans une piscine, entourĂ©e de cinq Ă  six petits amours. Mais surtout, Ă  propos de l’allĂ©gorie de la Mort, on Ă©voque deux personnages plutĂŽt obscurs de la mythologie ancienne, ClĂ©obis et Biton, fils de Cydippe, prĂȘtresse de Junon, qui furent injustement tuĂ©s par la dĂ©esse aprĂšs avoir traĂźnĂ© jusqu’à son sanctuaire leur mĂšre sur un char, lui permettant de participer Ă  un rite. Tout de suite aprĂšs Doni (et Toscanella avec lui) Ă©voquent, comme exemple de l’ingratitude divine, qu’« Apollo similmente la diede [scil. :la morte] per mercede ad Agamede et Trifonio, che gli edificarono il tempio in Delo » (‘Apollon pareillement donna [la mort] comme rĂ©compense Ă  AgamĂšde et Trophonios, qui lui Ă©difiĂšrent le temple Ă  DĂ©los’). Et l’on ne peut se retenir de rappeler (comme l’a rĂ©cemment fait Sylvie BĂ©guin, avec laquelle ma reconstitution concorde pleinement) que prĂ©cisĂ©ment dans la Galerie de Fontainebleau, dans la travĂ©e V du mur Sud, a Ă©tĂ© placĂ©e la fresque oĂč les deux panneaux ronds en stuc, attribuables au Primatice, reprĂ©sentent, par un choix rarissime, qui constitue peut-ĂȘtre un unicum dans la peinture du XVIĂšme siĂšcle, cet obscur mythe ancien. Je me demande aussi si, dans le stuc de gauche, au lieu de ces deux mĂȘmes personnages (comme le proposent Sylvie BĂ©guin et ses collaborateurs), il ne serait pas opportun de reconnaĂźtre justement AgamĂšde et Trophonios punis par Apollon sur un char, dont Camillo connectait explicitement le mythe Ă  celui de ClĂ©obis et Biton.

L’hypothĂšse qu’il faille ramener au Theatro de Camillo, du moins Ă  l’une de ses rĂ©dactions (aujourd’hui perdue et reconnaissable seulement en partie dans les tĂ©moignages de Doni et de Toscanella), les dĂ©tails mythographiques et allĂ©goriques (au moins d’un nombre consĂ©quent des sept couples de fresques longeant la Galerie, ou mĂȘme de l’ensemble), devient presque une certitude, vu la raretĂ© du vestige. Sept couples : justement comme sept étaient les marches et les rayons du théùtre en bois, vu par des tĂ©moins crĂ©dibles parce qu’ennemis, et construit en plusieurs exemplaires par Camillo peut-ĂȘtre Ă  GĂȘnes, certainement Ă  Padoue et ensuite Ă  Paris, Ă  l’instar de la « maison » que d’aprĂšs Salomon (Ă©crit Camillo dans le Theatro) la Sapience avait Ă©difiĂ©e comme premiĂšre demeure, « sopra sette colonne, […] significanti stabilissima eternità » (‘sur sept colonnes, […] signifiant une trĂšs stable Ă©ternité’)…

407. Nous pouvons, ici, seulement les passer en revue trĂšs rapidement, ces deux rangĂ©es de sept panneaux de fresques et de stucs,51 surtout pour jouir de leur faste, de leur splendeur, de leur mystĂšre : et pour signaler, en passant, quelques parcours encore Ă  explorer, quelques hypothĂšses de contact entre les images et la galaxie en mouvement de textes, de notes, de schĂ©mas, qui constitue pour nous, aujourd’hui, le tĂ©moignage du Theatro de Camillo. Les coĂŻncidences avec les textes qui nous sont parvenus sont minces, mais intĂ©ressantes. Ce qui nous frappe de par sa nature profondĂ©ment camillienne c’est le systĂšme logicomythologique fondĂ© sur la succession et sur l’alternance, sur la proximitĂ© et sur l’affinité ; c’est l’ensemble hermĂ©tique des images, au sein duquel il est nĂ©cessaire, mais jamais suffisant, d’Ɠuvrer avec sapience Ă  la dissolution des mystĂšres de chaque figure ; c’est la machine iconographique, fondĂ©e sur la typologie de la lecture par continuitĂ© et contiguĂŻtĂ© typique du Theatro, qui profite singuliĂšrement des dĂ©tails, offrant un mĂ©canisme de mĂ©tamorphose cognitive (et donc franchement ontologique !) fondĂ© sur le caractĂšre illusoire des symĂ©tries.

En commençant par le premier, sur le cĂŽtĂ© Nord, nous trouvons VĂ©nus nue au milieu des petits amours s’immergeant dans l’eau d’une vasque ; de l’autre cĂŽtĂ© de la Galerie, le cĂŽtĂ© Sud, un Combat de Centaures et de Lapithes fondĂ© sur le XIIĂšme livre des MĂ©tamorphoses ovidiennes, qui rappelle, avant les maniĂ©ristes mĂȘmes, un bas-relief de la jeunesse de Michel-Ange, et qui pourrait se rattacher aux pages de conclusion du Theatro de Camillo, consacrĂ©es prĂ©cisĂ©ment Ă  l’image du Centaure.

La deuxiĂšme sĂ©rie montre au Nord l’Éducation d’Achille (reliĂ©e Ă  travers le centaure Chiron par voie d’affinitĂ© mĂ©tonymique Ă  la bataille prĂ©cĂ©dente, en diagonale sur l’autre cĂŽtĂ© de la Galerie) : mais si cette logique est valable, il devrait exister aussi une relation de contiguĂŻtĂ© spatiale avec la VĂ©nus qui est Ă  cĂŽtĂ©. Et je crois vraiment lĂ©gitime de dĂ©signer du doigt, comme source pratiquement certaine de cette fresque, la page de l’Idea del Theatro de Camillo, dans le secteur consacrĂ© aux Gorgones, oĂč est Ă©voquĂ©e l’immersion de « Achille fanciullo […] nelle acque stigie » (‘Achille enfant […] dans les eaux stygiennes’), qui lui offrit en don l’immortalitĂ©, mais que Camillo n’attribue pas explicitement Ă  sa mĂšre ThĂ©tis, comme le veut la version courante. Et c’est, comme l’on voit, justement ce que Chiron est en train de faire ; au contraire, les exĂ©gĂštes de cette image l’ont lue comme un « enseigne[ment] [de] […] la natation » : thĂšse Ă  mon avis trĂšs banalisante, et franchement insoutenable. Sur le mur Sud, toujours dans cette deuxiĂšme sĂ©rie, une Jeunesse perdue, que Terrasse et les Panofsky ont associĂ©e Ă  François Ier, alors d’un Ăąge avancĂ©, mais Ă  propos de laquelle je m’interroge, plutĂŽt, pour savoir si le mystĂ©rieux dragon Ă  droite (qui soutient le cygne amoureux, semble-t-il, d’une LĂ©da chevauchant un Ăąne) pourrait partager sa nature avec le dragon que chevauche Mars, dont Camillo, encore dans son Idea del Theatro (parution posthume et Ă©crite, je crois, au cours des derniĂšres annĂ©es de sa vie) dĂ©clare avec fiertĂ© avoir « feint » l’invenzione. À l’ñne comme « animal Saturnino » sont consacrĂ©es les lignes de conclusion de l’Idea del Theatro ; et je ne dĂ©sespĂšre pas de trouver dans les pages de Camillo des interprĂ©tations adĂ©quates s’appliquant mĂȘme au camĂ©lĂ©on du mĂ©daillon au-dessous de la fresque, Ă  la femme chevauchant le renard et Ă  l’essaim d’abeilles qui entoure les trois tĂȘtes de la femme descendant les escaliers, dans le mĂ©daillon de droite. De mĂȘme, j’estime qu’il faut approfondir le rapport entre les divinitĂ©s suspendues dans les nuages, aussi bien dans le tableau central que dans le mĂ©daillon de gauche (qui me semble avoir un rapport avec les nombreuses foules implorantes dans les diffĂ©rents temples antiquisants qui apparaissent en arriĂšre-plan de nombreuses images) et la cĂ©lĂšbre « Giunon fra le nubi » (‘Junon dans les nuages’) dont il est question Ă  plusieures reprises dans l’Antro du Theatro de Camillo : image qu’il convient sans doute de mettre en rapport avec la Junon suspendue que le CorrĂšge peignit en 1518 au plafond de la Camera de San Paolo de Parme. Il est clair, de toute façon, qu’aussi bien l’ñne, que le dragon, que la descente de Mercure des nuages, que la femme aux trois visages du mĂ©daillon de droite, que d’autres dĂ©tails moindres, mĂ©ritent une interprĂ©tation allĂ©gorique plus satisfaisante, comme l’admettent aussi Sylvie BĂ©guin et ses collaborateurs : et j’espĂšre qu’une aide dans cette direction pourra provenir de l’approfondissement des catalogues d’images allĂ©goriques, trĂšs confus et plĂ©thoriques, dressĂ©s par Camillo dans les diffĂ©rentes rĂ©dactions du Theatro.

La troisiĂšme sĂ©rie prĂ©sente un Naufrage d’Ajax que Cassiano dal Pozzo dĂ©finissait comme « un DĂ©luge » (songeant certes au DĂ©luge de Michel-Ange, qui inspira sans doute Rosso) : faudra-t-il mettre cette allĂ©gorie en rapport avec les pages que encore dans l’Antro de l’Idea del Theatro posthume, et plus particuliĂšrement dans le Theatro della Sapientia de Manchester, Camillo dĂ©die Ă  Neptune, soit Ă  l’élĂ©ment primordial qu’est l’Eau ? Et ne devra-t-on pas penser, quoi qu’il en soit, que l’Arca del Patto, c’est non seulement un thĂšme constant du Theatro, mais aussi le titre d’un ouvrage cabalistico-astrologique, Ă  ce jour encore inĂ©dit, que Camillo composa comme une constellation de son Théùtreunivers en expansion ?

AprĂšs la Mort d’Adonis, qui est en regard de ce dĂ©luge universel sur le mur Sud avec une mĂ©tamorphose qui paraĂźt bouleverser le cosmos entier, il pleut de l’or sur une belle Danaé attribuĂ©e traditionnellement (quoiqu’un peu incongrĂ»ment, juste au milieu d’une sĂ©rie toute entiĂšre du Rosso Fiorentino) au Primatice : sur la DanaĂ© « con la piova d’oro », que Camillo, dans l’Antro, interprĂšte comme « buona fortuna, pienezza, & abondanza delle cose, che ogni plenitudine & ogni cosa buona viene da alto » (‘bonne fortune, plĂ©nitude et abondance des choses, car tout Ă©panouissement et toute bonne chose vient d’en haut’). J’ai dĂšjĂ  parlĂ© de la PiĂ©tĂ© filiale et de ClĂ©obis et Biton, soulignant la contiguĂŻtĂ© thĂ©matique et l’exclusivitĂ© camillienne de ce mythe.

Je crois Ă©galement que l’ÉlĂ©phant fleurdelisé qui est Ă  cĂŽtĂ© de la PiĂ©tĂ© filiale et face à ClĂ©obis et Biton pourrait dans une certaine mesure ĂȘtre ramenĂ© non seulement Ă  la soudure politico-idĂ©ologique qui constitue la sĂ©quence des derniĂšres images (et probablement de la Galerie entiĂšre) autour du roi François, mais encore une fois au Theatro de Camillo : dans le secteur du Convivio de l’Idea, il rappelle (en songeant Ă  la longue tradition aristotĂ©licienne, reçue par les Bestiaires mĂ©diĂ©vaux) que l’élĂ©phant « Ú detto da’ scrittori essere il piĂč religioso animal di tutti i bruti » (‘est dĂ©signĂ© par des Ă©crivains comme Ă©tant le plus religieux de tous les animaux’). Et l’association me paraĂźt excellente pour le “trĂšs chrĂ©tien” François qui, debout, face Ă  l’immense animal, se rĂ©flĂ©chit en lui comme dans un emblĂšme explicite. Et il ne faut pas nĂ©gliger que deux pages plus loin, Camillo Ă©voque aussi « Europa rapita dal toro, et per lo mare portata » (‘Europe enlevĂ©e par le taureau, et emportĂ©e Ă  travers la mer’), en en donnant une description Ă  ce point exacte et dĂ©taillĂ©e qu’on la dirait inspirĂ©e de la fresque de Fontainebleau (visible dans le panneau de gauche), alors qu’elle en est plutĂŽt, comme il me semble dĂ©sormais plus que probable, l’inspiratrice directe : elle est en train de regarder « non la parte, alla quale ella Ăš portata ma quella, onde ella si Ăš partita » (‘non pas l’endroit vers lequel elle est emportĂ©e, mais celui d’oĂč elle est partie’), car « Ú l’anima portata dal corpo per lo pelago di questo mondo, laqual si rivolge pure Ă  Dio, terra sopraceleste » (‘c’est l’ñme emportĂ©e par le corps Ă  travers la pleine mer de ce monde, qui se tourne nĂ©anmoins vers Dieu, terre supracĂ©leste’).

L’UnitĂ© de l’État (travĂ©e VI Sud), Le Sacrifice (travĂ©e VII Nord), L’Ignorance chassĂ©e par François Ier « que rien n’aveugle, laurĂ©, armĂ© Ă  l’antique et porteur d’un glaive et d’un livre », et qui, « dans le ciel, sur les nuages », comme un hĂ©ros libĂ©rateur « franchit la porte surmontĂ©e de l’inscription Ostivm Iovis » (travĂ©e VII Sud), concluent triomphalement la divinisation du roi trĂšs chrĂ©tien. Et j’envisage d’approfondir la recherche sur les connections Ă©ventuelles de cette dimension symbolico-politique, qui est au centre du projet iconographique de la Galerie de Fontainebleau, avec quelques perspectives de caractĂšre kiliastique et prophĂ©tico-utopiques, en ce moment peu visibles dans l’Ɠuvre de Camillo, mais Ă©videntes dans l’attitude de certains groupes d’intellectuels italiens et français pendant la premiĂšre moitiĂ© du XVIĂšme siĂšcle (je me borne Ă  rappeler seulement Guillaume Postel, qui s’inspira directement de Francesco Zorzi, dĂ©jĂ  citĂ©, le franciscain de Venise qui enseigna la kabbale chrĂ©tienne à Camillo).

Devrai-je dire autre chose ? Devrai-je enter sur ce parcours d’autres images artistiques aussi sĂ»rement liĂ©es au Théùtre, mĂȘme si on a du mal Ă  les reconnaĂźtre dans le programme de Fontainebleau ? Je songe surtout Ă  la fille aux cheveux levĂ©s, que Camillo revendique comme son invention originale, et que Danese Cattaneo rĂ©alisa vers 1540 dans un beau petit bronze (L’Occasion), vu peut-ĂȘtre aussi par le jeune Tasse, ami de Cattaneo, et aussi de Nicolas Poussin  (et voilĂ  donc encore une fois les gĂ©nĂ©rations qui se serrent la main, se passent le tĂ©moin des nouvelles esthĂ©tiques, des nouvelles poĂ©tiques). Et je pense aussi Ă  la cĂ©lĂšbre “trinitĂ©â€ de tĂȘtes (de lion, de loup et de chien) correspondant aux trois visages humains, aujourd’hui Ă  la National Gallery de Londres, que le Titien peignit comme une allĂ©gorie du temps, sur l’ekphrasis trĂšs prĂ©cise qui nous a Ă©tĂ© transmise par l’Idea del Theatro. Par ailleurs il nous reste le souvenir d’une copie du livre de Camillo, que Diego Hurtado de Mendoza possĂ©dait et qu’il a emportĂ©e en Espagne, mais qui a malheureusement brĂ»lĂ© Ă  l’Escorial en 1671, avec 201 aquarelles du Titien : certainement l’un des plus beaux livres de tous les temps ! Et puis je pense aussi aux trois Parques de Francesco Salviati, qui (d’aprĂšs le tĂ©moignage d’une source) avait historiĂ©, ainsi d’ailleurs que le Titien lui-mĂȘme, une copie fort prĂ©cieuse du Theatro, encore une fois jamais retrouvĂ©e, mais qu’il est possible peut-ĂȘtre de reconstituer du moins partiellement sur la base de dessins, de copies, de toiles Ă©parpillĂ©es par le temps… Et in extremis je voudrais rappeler, pour Ă©voquer l’ample dimension de la recherche Ă  mettre sur pied, que le fils de NicolĂČ dell’Abate, Ă  son tour peintre travaillant Ă  Fontainebleau en mĂȘme temps que son pĂšre, et encore aprĂšs la mort de Camillo, porte un prĂ©nom marquant, signe certain d’un “parrainage” non seulement privĂ©, mais culturel : il s’appelle Giulio Camillo dell’Abate…

Est-il exagĂ©rĂ© de suggĂ©rer, en conclusion, que les relations “officielles”, “professionnelles” de Camillo avec François Ier et son entourage intellectuel, bien documentĂ©es pour le dĂ©but des annĂ©es ’30, doivent ĂȘtre réévaluĂ©es Ă  la lumiĂšre des considĂ©rations qui prĂ©cĂšdent ? Et les payements de sommes considĂ©rables effectuĂ©s par le Roi au bĂ©nĂ©fice de Camillo pendant les annĂ©s 1533-34 (qui prĂ©cĂšdent de trĂšs peu de mois le commencement des travaux de peinture dans la Galerie), jusqu’à prĂ©sent assimilĂ©s Ă  un financement ou Ă  un salaire pour l’enseignement au Roi de la langue italienne, des mnĂ©motechniques et des scienze (auxquelles le Theatro lui-mĂȘme aurait Ă©tĂ© consacrĂ©), ne peuvent-ils avoir Ă©tĂ©, plus prĂ©cisĂ©ment, destinĂ©s soit Ă  la rĂ©alisation du Theatro (en tant que livre et en tant qu’amphithéùtre), soit Ă  la conception parallĂšle du projet iconographique : des versements qui seraient donc Ă  mettre en relation avec ceux du Rosso, du Primatice, et des autres artistes italiens et français ?

J’entends prendre le plaisir de continuer cette recherche, pour poursuivre la discussion de ces Ă©lĂ©ments et d’autres qui Ă©tablissent un rapport clair, Ă  mes yeux, entre le mĂ©tamorphique Theatro de Giulio Camillo et un moment dĂ©cisif du tournant maniĂ©riste dans la peinture italienne et française, donc europĂ©enne. Dans cette Galerie de mĂ©tamorphoses des dieux et des hĂ©ros anciens nous avons suivi la transformation en hĂ©ros et en dieu non seulement du Roi Ă  la mĂ©moire duquel la Galerie est dĂ©diĂ©e, mais, j’ose l’espĂ©rer sans trop de prĂ©tention, de tous ceux qui s’en occupent en savants.

Car l’enrichissement de la mĂ©moire, sa mĂ©tamorphose, ce sont enrichissement et mĂ©tamorphose de l’animus, de la mens humaine.

Corrado Bologna

Source et notes https://journals.openedition.org/italique/152

Voir aussi :

Publié par Michaël VINSON

Poëte et Créateur Culturel Pays de Fontainebleau & Carladez : Art, Culture et Territoires Pour une Poëtique de la Vie

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