Olen, l’inventeur du vers Ă©pique

Olen (en grec ancien Î©Î»Î®Î˝) est un poète grec semi-lĂ©gendaire.

Olen avait composĂ© un hymne qui reprĂ©sente IlithyieHĂ©ra, qui en faisait une HyperborĂ©enne comme lui, mère d’Éros, chantĂ© Ă  DĂ©los. L’invention du vers Ă©pique, l’hexamètre dactylique, lui est attribuĂ©e.

Callimaque de Cyrène : En l’honneur de Délos

Traduction par Gabriel de La Porte du Theil.
Lyriques grecs, Texte Ă©tabli par Ernest Falconnet, Lefèvre, Charpentier, 1842 (p.507-518).

â—„  En l’honneur de Diane

VI. EN L’HONNEUR DE DÉLOS.

Dans quel temps, Ă´ ma Muse ! en quel jour chanteras-tu la nourrice d’Apollon, l’île sacrĂ©e de DĂ©los ? Sans doute les Cyclades mĂ©ritent toutes d’être chantĂ©es, elles sont les plus saintes des Ă®les ; mais DĂ©los veut ton premier hommage. C’est elle qui reçut le dieu des poĂ«tes au sortir du sein de sa mère ; c’est elle qui l’enveloppa de langes et l’adora la première. Ainsi que les Muses dĂ©daignent le poĂ«te qui ne chante pas les eaux de PimplĂ©e, ainsi PhĂ©bus dĂ©daigne celui qui peut oublier DĂ©los. DĂ©los recevra donc aujourd’hui le tribut de mes vers ; et toi, dieu du Cinthius, applaudis au poĂ«te qui n’aura point nĂ©gligĂ© ta nourrice.

DĂ©los, terre ingrate il est vrai, battue des vents et des flots, voit sur ses rives moins de coursiers que de plongeons. InĂ©branlablement fixĂ©e dans la mer Icarienne, dont les vagues amoncelĂ©es rejettent leur blanchissante Ă©cume sur ses bords, elle semble n’être faite que pour servir de retraite Ă  ces hommes errants qui s’arment contre les habitants de l’onde[1]. Toutefois, quand les filles de l’OcĂ©an et de TĂ©thys[2] se rassemblent chez leur père, toutes, sans envie, cèdent le pas Ă  DĂ©los. La Corse, bien qu’elle ne soit pas sans honneur, la Corse ne marche qu’après elle, ainsi que l’aimable Sardaigne, ainsi que l’île aux rivages prolongĂ©s qu’ont peuplĂ©e les Abantes, et celle qui, pour avoir accueilli VĂ©nus au sortir de l’onde, a toujours ressenti ses bienfaits. La force de ces Ă®les est dans leurs tours : celle de DĂ©los est dans Apollon ; quel rempart est plus ferme ? Souvent le souffle impĂ©tueux de BorĂ©e renversa les murs et les pierres ; mais un dieu n’est jamais Ă©branlĂ©. Heureuse Ă®le, tel est, Ă  toi, ton gardien !

Mais au milieu de la vaste carrière que ta gloire ouvre Ă  mes chants, quelle route suivrai-je pour te plaire ? Dirai-je comment un dieu terrible, d’un coup du trident que lui avaient fabriquĂ© les Telchines, sapa les montagnes, les arracha de leurs fondements, et les faisant rouler dans la mer, en forma les premières Ă®les ? Dirai-je qu’il les fixa toutes dans l’abĂ®me par de profondes racines pour leur faire oublier le continent, tandis que toi, libre et sans contrainte, tu nageais sur les eaux ? Tu t’appelais d’abord AstĂ©rie, parce que jadis, telle qu’un astre rapide, tu t’étais Ă©lancĂ©e du ciel au fond de la mer pour Ă©chapper aux poursuites du dieu de l’Olympe ; et jusqu’au temps oĂą l’aimable Latone se rĂ©fugia dans ton sein, tu n’avais point portĂ© d’autre nom. Souvent le nocher qui, du port de TrĂ©zène[3] faisait voile pour Éphyre[4], t’apercevait dans le golfe saronique[5] ; et souvent il te cherchait vainement au retour : une course lĂ©gère t’avait portĂ©e vers le dĂ©troit oĂą mugissent les flots resserrĂ©s de l’Euripe ; d’oĂą quelquefois, dans le mĂŞme jour, dĂ©daignant la mer de Chalcis, tu avais nagĂ© soit jusqu’aux rochers de Sunium, soit jusqu’aux bords de Chio, soit enfin jusqu’aux bords de l’humide ParthĂ©nie, dans cette plage oĂą les nymphes de Mycale, du royaume d’AncĂ©e, t’ont cent fois donnĂ© l’hospitalitĂ©. Mais après que toi seule eus reçu PhĂ©bus Ă  sa naissance, les nautoniers te donnèrent le nom de DĂ©los, parce que tu cessas de disparaĂ®tre Ă  leurs yeux et que tu fixas tes racines au milieu des flots Ă©gĂ©ens.

Tu ne craignis donc point la colère de Junon ? Son terrible courroux Ă©clatait contre toutes les maĂ®tresses qui donnaient des enfants Ă  Jupiter, mais surtout contre Latone, Ă  qui le Destin promettait un fils que son père devait prĂ©fĂ©rer Ă  Mars mĂŞme. Furieuse et transportĂ©e de rage, elle-mĂŞme repoussait du ciel cette nymphe en travail, tandis que par ses ordres deux gardiens attentifs l’observaient sur la terre. Du sommet de l’Émus, l’impitoyable Mars, tout armĂ©, veillait sur le continent, et ses coursiers paissaient dans l’antre aux sept bouches qui sert de retraite Ă  BorĂ©e, pendant qu’Iris du haut du Mimas veillait sur les Ă®les.

De lĂ  ces deux divinitĂ©s menaçaient toutes les villes dont Latone approchait et leur dĂ©fendaient de la recevoir. Ainsi vit-elle fuir devant elle l’Arcadie et le mont sacrĂ© d’AugĂ©[6] ; ainsi vit-elle fuir l’antique PhĂ©nĂ©e[7] et toutes les villes du PĂ©loponèse voisines de l’Isthme : ÉgialĂ©e resta seule avec Argos ; Latone n’osait point approcher de ces lieux arrosĂ©s par un fleuve trop aimĂ©[8] de Junon. Ainsi vit-elle fuir l’Aonie[9] avec DircĂ© et Strophie[10] que leur père, le sablonneux Ismène, entraĂ®nait avec lui. Asope les suivit, mais de loin, d’un pas tardif, et tout fumant encore des coups de la foudre ; et l’indigène MĂ©lie, Ă©pouvantĂ©e de voir l’HĂ©licon secouer sa verte chevelure, quitta ses danses, pâlit et trembla pour son chĂŞne. Ă” Muse ! Ă´ ma dĂ©esse ! les nymphes en effet sont donc nĂ©es avec les chĂŞnes ? Les nymphes du moins se rĂ©jouissent quand la rosĂ©e ranime les chĂŞnes, et les nymphes pleurent quand les chĂŞnes dĂ©pouillent leur feuillage.

PhĂ©bus indignĂ©, quoique encore au sein de sa famille, adresse Ă  Thèbes ces menaces qui n’ont point Ă©tĂ© vaines : « Pourquoi, malheureuse Thèbes, m’obliger Ă  dĂ©voiler dĂ©jĂ  ton destin ? Ne me force point Ă  prophĂ©tiser ton sort. Pytho ne m’a point encore vu m’asseoir sur le trĂ©pied, et son terrible serpent n’est point mort : ce monstre barbu rampe encore sur les rives de Plistus[11], et de ses replis tortueux embrasse neuf fois le Parnasse que couvrent les neiges. Toutefois je te le prĂ©dis ici plus clairement que du pied de mon laurier : fuis ; mais bientĂ´t je t’atteindrai ; bientĂ´t je laverai mes traits dans ton sang ; garde, garde les enfants d’une femme orgueilleuse[12] : ni toi, ni le CithĂ©ron ne nourriront point mon enfance. PhĂ©bus est saint ; c’est aux saints Ă  lui donner un asile. Â»

Il dit, et Latone retourna sur ses pas ; mais les villes d’AchaĂŻe, mais HĂ©lice, l’amie de Neptune, et Bure[13], retraite des troupeaux de Dexamène, le fils d’OĂŻcĂ©e, l’avaient dĂ©jĂ  repoussĂ©e : elle s’avança vers la Thessalie. Vain espoir ! le fleuve Anaurus, la ville de Larisse, les antres du PĂ©lion, tout s’enfuit, et le PĂ©nĂ©e prĂ©cipita son cours au travers des vallons de TempĂ©.

Cependant ton cĹ“ur, Ă´ Junon ! Ă©tait encore inflexible. DĂ©esse inexorable, tu la vis sans pitiĂ© Ă©tendre ses bras et former vainement ces prières : « Nymphes de Thessalie, filles du PĂ©nĂ©e, dites Ă  votre père de ralentir son cours impĂ©tueux ; embrassez ses genoux, conjurez-le de recevoir dans ses eaux les enfants de Jupiter. Ă” PĂ©nĂ©e ! pourquoi veux-tu l’emporter sur les vents ? Ă” mon père ! tu ne disputes point le prix de la course ! Es-tu donc toujours aussi rapide, ou ne le deviens-tu que pour moi ? Et n’est-ce qu’aujourd’hui que tu trouves des ailes ?… HĂ©las ! il est sourd… Fardeau que je ne puis plus soutenir, oĂą pourrai-je vous dĂ©poser ! Et toi, lit nuptial de Philyre, Ă´ PĂ©lion ! attends-moi donc, attends ; les lionnes mĂŞmes n’ont-elles pas cent fois enfantĂ© leurs cruels lionceaux dans tes antres ? Â»

Le PĂ©nĂ©e, l’œil humide de pleurs, lui rĂ©pond : « La NĂ©cĂ©ssitĂ©, Latone, est une grande dĂ©esse. Je ne refuse point, vĂ©nĂ©rable immortelle, de recevoir vos enfants : bien d’autres mères avant vous se sont purifiĂ©es dans mes eaux. Mais Junon m’a fait de terribles menaces. Voyez quel surveillant m’observe du haut de ces monts ; son bras d’un seul coup me peut accabler. Que ferai-je ? Faut-il me perdre Ă  vos yeux ? Allons, tel soit mon destin ; je le supporterai pour vous, dussĂ©-je me voir Ă  jamais dessĂ©chĂ© dans mon cours, et seul de tous les fleuves rester sans honneur et sans gloire ; je suis prĂŞt, c’en est fait, appelez seulement Ilithye. Â»

Il dit, et ralentit son cours impĂ©tueux. BientĂ´t Mars, dĂ©racinant les monts, allait les lancer sur lui et l’ensevelir sous les rocs du PangĂ©e[14] ; dĂ©jĂ  du haut de l’Émus il pousse un cri terrible et frappe son bouclier de sa lance : l’armure rend le son de la guerre, et l’Ossa en frĂ©mit ; les vallĂ©es de Cranon et les cavernes glaciales du Pinde en tremblent, et l’Émonie entière en tressaille. Ainsi, quand le gĂ©ant, terrassĂ© jadis par la foudre, se retourne sur sa couche, les antres fumants de l’Etna sont tous Ă©branlĂ©s ; les tenailles de Vulcain, le fer qu’il travaille, tout se renverse dans la fournaise, et la forge retentit du choc Ă©pouvantable des trĂ©pieds et des vases. Tel fut le bruit horrible que rendit le divin bouclier. PĂ©nĂ©e, toujours intrĂ©pide, demeurait fixe et retenait ses ondes fugitives ; Latone lui cria : « Fuis, Ă´ PĂ©nĂ©e ! songe Ă  te garantir : que ta pitiĂ© pour moi ne fasse point ton malheur ; fuis, et compte Ă  jamais sur ma reconnaissance. Â»

Ă€ ces mots, quoique accablĂ©e dĂ©jĂ  de fatigue, elle marcha vers les Ă®les, mais aucune ne voulut la recevoir ; ni les Échinades dont le port est si favorable aux navires ; ni Corcyre, la plus hospitalière des Ă®les. Iris menaçante, au sommet du Mimas, leur dĂ©fendait d’y consentir, et les Ă®les Ă©pouvantĂ©es fuyaient toutes Ă  l’approche de Latone.

Elle voulait aborder Ă  Co, sĂ©jour antique des sujets de MĂ©rops, retraite sacrĂ©e de Chalciope ; mais PhĂ©bus lui-mĂŞme l’en dĂ©tourna. « Ă” ma mère, lui dit-il, ce n’est point lĂ  que tu dois m’enfanter : non que je dĂ©daigne ou mĂ©prise cette Ă®le ; je sais qu’elle est plus qu’aucune autre fertile en pâturages et fĂ©conde en moissons. Mais les Parques lui rĂ©servent un autre dieu, fils glorieux des Sauveurs[15], qui aura les vertus de son père et verra l’un et l’autre continent, avec les Ă®les que la mer baigne du couchant Ă  l’aurore, se ranger sans peine sous le sceptre macĂ©donien[16]. Un jour viendra qu’il aura, comme moi, de terribles assauts Ă  soutenir, lorsque empruntant le fer des Celtes et le cimeterre des Barbares, de nouveaux Titans[17], aussi nombreux que les flocons de la neige ou que les astres qui peuplent un ciel serein, fondront des extrĂ©mitĂ©s de l’occident sur la Grèce. Ah ! combien gĂ©miront les citĂ©s et les forts des Locriens, les roches de Delphes, les vallons de Crissa et les villes d’alentour, quand chacun apprendra l’arrivĂ©e de ces fiers ennemis, non par les cris de ses voisins, mais en voyant ses propres moissons dĂ©vastĂ©es par le feu ; quand, du haut de mon temple, on apercevra leurs phalanges, et qu’ils dĂ©poseront auprès de mon trĂ©pied leurs Ă©pĂ©es sacrilèges, leurs larges baudriers et leurs boucliers Ă©pouvantables, qui toutefois serviront mal cette race insensĂ©e de Gaulois, puisqu’une partie de ces armes me sera consacrĂ©e, et que le reste, sur les bords du Nil, après avoir vu ceux qui les portaient expirer dans les flammes, sera le prix des travaux d’un prince infatigable ! Tel est mon oracle, Ă´ PtolĂ©mĂ©e ! et quelque jour tu rendras gloire au dieu qui, dès le ventre de sa mère, aura prophĂ©tisĂ© ta victoire. Pour toi, ma mère, Ă©coute mes paroles : il est au milieu des eaux une petite Ă®le remarquable qui erre sur les mers ; elle n’est point fixe en un lieu ; mais, comme une fleur, elle surnage et flotte au grĂ© des vents et des ondes : porte-moi dans cette Ă®le, elle te recevra volontiers. Â»

Ainsi parla PhĂ©bus, et les Ă®les fuyaient toujours. Mais toi, tendre et sensible AstĂ©rie, quittant naguère les rivages de l’EubĂ©e, tu venais visiter les Cyclades et tu traĂ®nais encore après toi la mousse du GĂ©reste[18]. Saisie de pitiĂ© Ă  la vue d’une infortunĂ©e qui succombait sous le poids de ses peines, tu t’arrĂŞtes et t’écries : « Junon menace en vain ; je me livre Ă  ses coups. Viens, Latone, viens sur mes bords. Â»

Tu dis, et Latone, après tant de fatigues, trouve enfin le repos : elle s’assied sur les rives de l’Inopus, qui chaque annĂ©e grossit son cours dans le mĂŞme temps oĂą le Nil tombe Ă  grands flots des rochers d’Éthiopie. LĂ , dĂ©tachant sa ceinture, le dos appuyĂ© contre le tronc d’un palmier, dĂ©chirĂ©e par la douleur la plus aiguĂ«, inondĂ©e de sueur et respirant Ă  peine, elle s’écrie : « Pourquoi donc, cher enfant, tourmenter ta mère ? ne suis-je pas dans cette Ă®le errante que tu m’as dĂ©signĂ©e ? Mais, Ă´ mon fils ! nais, et sors avec moins de cruautĂ© de mon sein. Â»

Cependant, inflexible Ă©pouse de Jupiter, tu ne devais pas longtemps ignorer cette nouvelle ; bientĂ´t ta prompte messagère accourt hors d’haleine et tient ce discours entrecoupĂ© par la crainte : « Ă” toi, la plus puissante des dĂ©esses, vĂ©nĂ©rable Junon ! Iris est Ă  toi, l’univers t’appartient, tu marches Ă©gale au roi de l’Olympe : nous ne craignons ici d’autre dĂ©esse que toi. Toutefois, Ă´ reine ! apprends ce qui doit exciter ta colère. Latone est reçue dans une Ă®le, elle y dĂ©tache sa ceinture. Toutes les autres l’ont repoussĂ©e ; mais AstĂ©rie l’a d’elle-mĂŞme invitĂ©e : AstĂ©rie, vil fardeau de la mer… DĂ©esse, tu la connais… mais venge-nous, tu le peux ; venge tes ministres qui, pour t’obĂ©ir, Ă©taient descendus sur la terre. Â»

Elle dit, et s’assit au bas du trĂ´ne d’or de la dĂ©esse ; ainsi le chien de Diane, après une course rapide, se repose Ă  ses pieds, les oreilles droites et toujours attentives Ă  la voix de sa maĂ®tresse : telle la fille de Thaumas est aux genoux de Junon ; jamais elle ne quitte cette place, pas mĂŞme dans les instants oĂą le dieu de l’oubli lui couvre les yeux de ses ailes ; mais sur les marches mĂŞme du trĂ´ne, la tĂŞte penchĂ©e, elle dort d’un somme lĂ©ger, sans Ă´ter sa ceinture ni ses brodequins, crainte d’un ordre subit de la reine. Junon indignĂ©e frĂ©mit et s’écrie : « Ainsi du moins, infâmes objets des amours de Jupiter, puissiez-vous cacher toujours vos plaisirs adultères et en dĂ©poser les fruits non dans l’asile ouvert aux dernières des esclaves, mais dans les antres dĂ©serts oĂą les vaches marines enfantent leurs petits ! Toutefois, j’oublie l’injure que me fait AstĂ©rie ; elle ne ressentira point un courroux qu’elle a bien mĂ©ritĂ© par sa pitiĂ© pour Latone. Je lui dois trop, puisqu’elle n’a point souillĂ© mon lit et qu’elle a prĂ©fĂ©rĂ© la mer Ă  mon Ă©poux. Â»

Ainsi parla Junon. Cependant les chantres harmonieux de PhĂ©bus, les cygnes de MĂ©onie, quittant le Pactole, vinrent tourner sept fois autour de DĂ©los et chantèrent autant de fois l’accouchement de Latone. Ce fut en mĂ©moire de ces chants sept fois rĂ©pĂ©tĂ©s que, dans la suite, le dieu monta sa lyre de sept cordes. Ils chantaient encore pour la septième fois, et PhĂ©bus naquit. Les nymphes dĂ©liennes, les filles de l’antique Inopus, entonnèrent l’hymne sacrĂ© d’Ilithye ; la voĂ»te cĂ©leste rĂ©pĂ©ta leurs concerts Ă©clatants, et Junon n’en fut point courroucĂ©e : Jupiter l’avait apaisĂ©e.

DĂ©los, en cet instant, tout chez toi devint or ; ton lac en ce jour ne roula que de l’or, le palmier au pied duquel PhĂ©bus Ă©tait nĂ© s’ombragea de feuilles d’or, et l’or grossit les flots du profond Inopus. Toi-mĂŞme, Ă©levant de ton sol parsemĂ© d’or l’enfant divin et l’approchant de ton sein, tu t’écrias : « Vaste univers qui renfermez tant de villes et tant de temples ; continents fertiles, et vous, Ă®les qui les entourez, je ne suis qu’une Ă®le aride ; toutefois c’est mon nom qu’Apollon portera, et jamais terre ne sera chĂ©rie de son dieu autant que moi. Oui, Cerchnis[19] sera moins aimĂ©e de Neptune, la Crète de Jupiter, et le mont Cyllène de Mercure[20] : je vais cesser d’être errante. Â»

Tu dis, et l’enfant suça tes mamelles. DĂ©s lors tu fus nommĂ©e la plus sainte des Ă®les, la nourrice d’Apollon. Jamais Bellone, jamais la mort, ni les coursiers de Mars[21] n’ont approchĂ© de tes bords ; mais chaque annĂ©e les nations t’envoient les prĂ©mices et la dĂ®me de leurs fruits. Du couchant Ă  l’aurore, du nord au midi, tous les peuples, jusqu’à ceux qui, les plus antiques de tous, habitent les climats hiperborĂ©ens, cĂ©lèbrent des fĂŞtes en ton honneur. Ceux-ci mĂŞme sont les plus empressĂ©s Ă  t’apporter leurs Ă©pis et leurs gerbes sacrĂ©es, prĂ©sents nĂ©s dans un climat lointain et que les gardiens austères de l’urne fatidique reçoivent d’abord Ă  Dodone, pour les porter ensuite au sĂ©jour montueux et sacrĂ© des MĂ©liens, qui, franchissant la mer, les transmettent aux Abantes[22], dans les plaines charmantes de LĂ©las, d’oĂą le trajet est court jusqu’à toi, puisque les ports de l’EubĂ©e sont voisins de tes cĂ´tes. Les filles de BorĂ©e, l’heureuse HĂ©caĂ«rge, Oupis et Loxo, suivies de jeunes hommes choisis sur toute leur nation, t’ont les premières[23] apportĂ© ces offrandes de la part des blonds Arimaspes[24]. Ni les unes ni les autres n’ont revu leur patrie ; mais leur destin fut heureux, mais leur gloire ne meurt point, puisque les jeunes DĂ©liennes (dans ces jours oĂą l’hymen et ses chants effarouchent les vierges) consacrent Ă  ces hĂ´tes du Nord les prĂ©mices de leurs chevelures, et que les jeunes DĂ©liens leur offrent le premier duvet que le rasoir moissonne sur leurs joues.

AstĂ©rie, Ă®le parfumĂ©e d’encens ! les Cyclades semblent former un chĹ“ur autour de toi. Jamais HespĂ©rus aux longs cheveux n’a vu la solitude ni le silence rĂ©gner sur tes bords ; mais toujours il y entend rĂ©sonner des concerts. Les jeunes hommes y chantent l’hymne fameux que le vieillard de Lycie, le divin Olen, t’apporta des rives du Xanthus, et les jeunes filles y font retentir la terre sous leurs pas cadencĂ©s. On y voit, chargĂ©e de couronnes, la statue cĂ©lèbre que ThĂ©sĂ©e et les enfants d’Athènes consacrèrent jadis Ă  VĂ©nus. ÉchappĂ©s Ă  la rage du monstre mugissant que la fille de Minos avait enfantĂ©, dĂ©gagĂ©s du tortueux labyrinthe, ils dansèrent au son des cithares, autour de tes autels, et ThĂ©sĂ©e lui-mĂŞme ordonnait leur danse. Depuis ce temps, c’est son navire soigneusement conservĂ©, que les neveux de CĂ©crops envoient tous les ans porter leur hommage Ă  PhĂ©bus. AstĂ©rie, Ă®le sainte, Ă®le oĂą l’on a dressĂ© mille autels ! quel nocher, dans sa course rapide, traversa jamais la mer ÉgĂ©e sans s’arrĂŞter sur tes cĂ´tes ? quelque favorisĂ© qu’il soit des vents, quelque soin qui le presse, soudain il abaisse ses voiles, descend sur tes rivages, et ne remonte sur son bord qu’après avoir mordu le tronc de ton olivier et fait le tour de ton autel, les mains liĂ©es derrière le dos, s’offrant de lui-mĂŞme au fouet de tes prĂŞtres, en mĂ©moire de ce jeu qu’une nymphe de DĂ©los inventa jadis pour amuser l’enfance d’Apollon.

Salut, Ă´ DĂ©los ! divin foyer des Ă®les, salut Ă  toi, salut Ă  PhĂ©bus, salut Ă  la fille de Latone !

https://fr.wikisource.org/wiki/Lyriques_grecs/Callimaque/En_l%E2%80%99honneur_de_D%C3%A9los

Voir aussi