Extrait du mémoire de Céline Barrandon :
Les interactions entre les compositeurs français et russes entre les années 1870 et 1930
La langue française
La langue française est parlée à partir des années 1850 par les nobles et
l’intelligentsia russe, à partir de la réconciliation d’Alexandre II et Napoléon III. C’est
aussi avant tout la langue diplomatique du dix-huitième et du dix-neuvième siècle comme
l’anglais de nos jours.
Elle sert essentiellement pour toutes les situations de mise à l’écrit et surtout pour
les correspondances. Cela permet de prendre de la distance avec le peuple qui parle
seulement la langue vernaculaire. Tolstoï, dans Guerre et Paix dit même de l’un de ses
personnages, le prince Vassilievtich Kouraguine, qu’il parle un français châtié. « Il
s’exprimait dans ce français recherché que parlaient nos grands-parents, dans lequel même
ils pensaient. »
Le français est donc utilisé par les aristocrates de plusieurs générations. Et les russes de l’époque sont vraiment bilingues puisqu’ils pensent en cette langue. Cette
absence relative de barrière de langage est un net avantage pour les contacts franco-russes.
Le compositeur Stravinski est connu pour avoir un lien fort avec la France pour y
avoir notamment habité pendant de nombreuses années. C’est à propos de son œuvre
Perséphone que Stravinski avoue son attache à la culture et surtout à la langue française :
« A l’exception de deux mélodies sur des paroles de Verlaine, composées avant la guerre, c’était la premiere fois que je faisais une musique sur des vers français. J’avais toujours redouté les difficultés de la prosodie française. Quoique vivant déjà depuis des années dans ce pays et en parlant la langue dès mon enfance, j’avais jusqu’alors hésité à l’employer dans ma musique. »
Il y a donc des artistes russes dont la culture française fait dans une certaine mesure partie
de leur champ culturel, et ce, depuis leur enfance. Il n’est donc pas étrange, pour ces
compositeurs d’être en contact avec des œuvres littéraires ou musicales françaises.
La musique
Berlioz est le premier compositeur de la fin du XIXe siècle à avoir exercé une influence notoire sur les Russes. C’est notamment grâce à son Grand Traité d’Instrumentation et d’Orchestration Modernes qui reste une référence pour les compositeurs.
Le compositeur français est allé deux fois en Russie en 1847 et 1867. Il avait
préalablement rencontré en France le compositeur russe Glinka en 1832 puis en 1844 (date à laquelle le compositeur russe s’installe à Paris).
Suite à cette dernière rencontre, le 16 Mars 1845, lors d’un concert, Berlioz dirige un air de La Vie pour le tsar de l’artiste russe. C’est la toute première œuvre russe jouée sur le sol français.
Le premier voyage en Russie se déroule en 1847, Hector Berlioz y donne l’ouverture du Carnaval romain, les deux premiers actes de Faust en allemand et français
« Mais le public russe, à qui ces deux langues sont également familières accepta très-bien
cette bizarrerie. », Roméo et Juliette, l’« apothéose » de la Symphonie funèbre et triomphale. L’ensemble est bien accueilli par le public russe, Berlioz raconte dans ses
mémoires :
« L’enthousiasme du public nombreux et éblouissant qui remplissait cette immense salle, dépassa tout ce que j’avais pu rêver en ce genre, pour Faust, surtout. Il y eut
des applaudissements, des rappels, des cris de bis à me donner le vertige.»
Berlioz raconte donc qu’il a eu un grand succès pour son programme. Le goût français est bien apprécié par le public russe. Cela est sûrement du, surtout dans le cas du Faust, à l’habitude des russes pour les langues étrangères que sont le français et l’allemand.
En 1867-1868, Berlioz donne six concerts à Saint-Pétersbourg, Rimski-Korsakov :
« On invita Hector Berlioz lui-même à venir donner ses concerts dans la capitale russe.
Balakirev et Berlioz dirigèrent alternativement les concerts, et le compositeur français apparut
la première fois au pupitre le 28 Novembre [1867]
».
Les œuvres de Berlioz jouées sont Harold en Italie, ouverture et fragments de Roméo et Juliette et de Faust et de petites pièces.
On y donne aussi les troisième, quatrième, cinquième et sixième symphonies de Beethoven et des fragments d’opéras de Gluck ainsi que les ouvertures Der Freischütz et d’Oberon de Weber.
Certains compositeurs russes sont connus par les musicologues pour avoir un certain lien avec Berlioz. Certains de ces artistes le reconnaissent d’ailleurs directement dans leurs écrits. L’influence du compositeur français a permis une restructuration de l’utilisation de l’orchestre chez les compositeurs russes mais aussi sur d’autres plans. Tchaïkovski s’inspire de ce compositeur dans la cinquième et la septième symphonie. Il utilise l’esprit de l’idée fixe qu’il tire à la fois de La Symphonie Fantastique et de la Faust-Symphonie de Liszt afin d’introduire un élément récurrent et changeant qui garantie l’unité de l’œuvre.
Rimski-Korsakov est lui essentiellement inspiré du Grand Traité d’Instrumentation et d’Orchestration Modernes de Berlioz comme de nombreux compositeurs russes.
« Pendant 5 ans, Rimski-Korsakov s’isole dans son cabinet de travail, étudie les œuvres de
Bach, Palestrina, Scarlatti, Cherubini, dissèque le Traité d’Instrumentation de Berlioz »
Des compositeurs français sont invités en Russie pour des évènements, c’est notamment le cas de Camille Saint-Saëns. César Cui écrit le 31 Mai 1897 à Saint-Saëns cette lettre :
« Très honoré maître, ne voudrez-vous pas venir diriger, la saison prochaine, un des concerts symphoniques de la société impériale musicale russe à Pétersbourg et à Moscou ? Il nous serait extrêmement agréable si vous en composiez le programme exclusivement de vos œuvres et s’il vous convenait d’y exécuter en personne un de vos concerts (notre nouvelle salle de concert possède un bon orgue). Si vous acceptez, […] vous trouverez chez nous une satisfaction artistique absolue, car tout notre monde musical a la plus grande admiration et la plus grande sympathie pour l’admirable compositeur et musicien sans rival que vous êtes […] »
Durant les années 1901-1902 et jusqu’en 1912, en Russie, sont crées les « Soirées de Musique Contemporaine ». par Kryjanovski et Karatyguine. C’est une assemblée où la musique de chambre est à l’honneur. Les membres de ses soirées s’intéressent à l’avant-garde russe mais aussi occidentale.
Au niveau des compositions, ce groupe se positionne sur l’originalité avant tout,
contre l’académisme et notamment contre certains compositeurs du « groupe des Cinq »
qui leur paraissent trop lisses et leurs créations dépourvues d’éléments nouveaux.
Lors des concerts, on joue des œuvres de compositeurs français, essentiellement
ceux qui sont inclus dans le mouvement dit « impressionniste ». Ils font donc jouer du Debussy, Dukas, Fauré, Roussel et Ravel.
Dans ces soirées se retrouvent régulièrement les compositeurs Stravinski et Prokofiev. Prokofiev confie à Glière qu’il est très apprécié dans ce cercle.
Les compositeurs français ont donc une réputation en Russie déjà bien établie avant
que leurs homologues russes réussissent à leur tour à se forger une solide renommée en
France.
Debussy est l’un des compositeurs les plus appréciés par les compositeurs russes.
Stravinski rapporte une phrase de son professeur Rimski-Korsakov assez ambiguë :
« Mieux vaut ne pas l’écouter, on risque de s’y habituer et on finirait par l’aimer. »
Lui- même explique qu’il aime « la liberté impressionnante et […] la fraicheur du métier chez Debussy, celui-ci vraiment nouveau pour son époque. » (Bien qu’ajoutant que son compositeur français préféré est Chabrier)
Arts plastiques
En Russie, l’importance de la culture française contemporaine est aussi marquée aussi par les arts plastiques dont la présence est tout aussi importante que la musique.
Le groupe d’artistes nommé le « Monde de l’Art » mettent en place des expositions qui s’étendent de l’année 1899 à 1903.
Ce groupe souhaite le renouvellement de l’art pictural russe. Et en accord avec ce
souhait, ils se tournent vers l’avant-garde occidentale. Ils étudient ensemble à la fois la
musique, l’art plastique et la poésie.
On compte notamment dans ce groupe les membres Gontcharova, Roerich Léon Baskt et Serge de Diaghilev. Ce dernier va, parallèlement au « Monde de l’Art « , créer une
revue homonyme au groupe avec Léon Baskt et Alexandre Benois. Cette revue correspond
avec des artistes français dont Louis Laloy.
Diaghilev a d’ailleurs été accusé par certains membres du Conservatoire, ceux-ci en
majorité, de « corrompre le goût de la jeunesse ».
Le fondateur du « Monde de l’Art », Miakovski et le baron Wrangel fondent eux
aussi un magasine, Apollon. Ils organisent ensuite « l’Exposition de Cent Ans d’Art Français» où se trouvent des œuvres de « Degas, Monnet, Manet, Marquet ». Debussy a
fait le déplacement jusqu’à Saint-Pétersbourg à l’occasion de cette exposition.
L’artiste français Matisse s’est fait connaître en Russie grâce aux expositions du
groupe « Mir Iskusstva « . Ce groupe s’attache aux créations françaises, ils étudient
d’ailleurs aussi des œuvres de Debussy.
C’est en fait le goût occidental qui prévaut à cette époque. L’esthétique française
est donc aussi mise en valeur en Russie et les artistes russes sont confrontés à ce style.
Ceux-ci estiment que leurs confrères français se placent dans l’avant-garde tout en gardant
un style élégant.
La France et la Russie sont particulièrement liées culturellement depuis le XVIIIème
siècle. La fin du XIXème et le début du Xème siècle sont particulièrement propices aux
échanges grâce à de nombreuses possibilités d’interactions tels que les expositions et les
spectacles. Ces échanges permettent parfois d’influencer les œuvres des compositeurs des
deux pays. L’important et de savoir dans quelle mesure, chez qui et sur quels points ces
influences peuvent s’exercer, ce qui permet de relever des similitude et des liens de parenté
entre les compositions et les esthétiques de cette époque.
