Les Assises philosophiques de l’Olympisme moderne

Pierre de Coubertin

Les Assises philosophiques de l’Olympisme moderne

Le Sport Suisse, 1935 (p.4-6).

Invité à inaugurer, comme fondateur et président d’honneur des Jeux olympiques, les messages radiodiffusés qui vont en commenter la signification, j’ai accepté avec empressement cet honneur et je ne crois pas pouvoir y mieux répondre qu’en exposant ici ma pensée initiale et les bases philosophiques sur lesquelles j’ai cherché à faire reposer mon œuvre.

La première caractĂ©ristique essentielle de l’olympisme ancien aussi bien que de l’olympisme moderne, c’est d’être une religion. En ciselant son corps par l’exercice comme le fait un sculpteur d’une statue, l’athlète antique « honorait les dieux. Â» En faisant de mĂŞme, l’athlète moderne exalte sa patrie, sa race, son drapeau. J’estime donc avoir eu raison de restaurer dès le principe, autour de l’olympisme rĂ©novĂ©, un sentiment religieux transformĂ© et agrandi par l’Internationalisme et la DĂ©mocratie qui distinguent les temps actuels, mais le mĂŞme pourtant qui conduisait les jeunes hellènes ambitieux du triomphe de leurs muscles au pied des autels de Zeus.

De lĂ  dĂ©coulent toutes les formes cultuelles composant le cĂ©rĂ©monial des Jeux modernes. Il m’a fallu les imposer les unes après les autres Ă  une opinion publique longtemps rĂ©fractaire et qui ne voyait lĂ  que des manifestations théâtrales, des spectacles inutiles, incompatibles avec le sĂ©rieux et la dignitĂ© de concours musculaires internationaux. L’idĂ©e religieuse sportive, la religio athletae a pĂ©nĂ©trĂ© très lentement l’esprit des concurrents et beaucoup parmi eux ne la pratiquent encore que de façon inconsciente. Mais ils s’y rallieront peu Ă  peu.

Ce ne sont pas seulement l’Internationalisme et la Démocratie, assises de la nouvelle société humaine en voie d’édification chez les nations civilisées, c’est aussi la science qui est intéressée en cela. Par ses progrès continus, elle a fourni à l’homme de nouveaux moyens de cultiver son corps, de guider, de redresser la nature, et d’arracher ce corps à l’étreinte de passions déréglées auxquelles, sous prétexte de liberté individuelle, on le laissait s’abandonner.

La seconde caractĂ©ristique de l’olympisme, c’est le fait d’être une aristocratie, une Ă©lite ; mais, bien entendu, une aristocratie d’origine totalement Ă©galitaire puisqu’elle n’est dĂ©terminĂ©e que par la supĂ©rioritĂ© corporelle de l’individu et par ses possibilitĂ©s musculaires multipliĂ©es jusqu’à un certain degrĂ© par sa volontĂ© d’entraĂ®nement. Tous les jeunes hommes ne sont pas dĂ©signĂ©s pour devenir des athlètes. Plus tard on pourra sans doute arriver par une meilleure hygiène privĂ©e et publique et par des mesures intelligentes visant au perfectionnement de la race, Ă  accroĂ®tre grandement le nombre de ceux qui sont susceptibles de recevoir une forte Ă©ducation sportive ; il est improbable qu’on puisse jamais atteindre beaucoup au delĂ  de la moitiĂ© ou tout au plus des deux tiers pour chaque gĂ©nĂ©ration. Actuellement, nous sommes, en tous pays, encore loin de lĂ  ; mais si mĂŞme un tel rĂ©sultat se trouvait obtenu, il n’en dĂ©coulerait pas que tous ces jeunes athlètes fussent des « olympiques Â», c’est-Ă -dire des hommes capables de disputer les records mondiaux. C’est ce que j’ai exprimĂ© par ce texte (traduit dĂ©jĂ  en diverses langues) d’une loi acceptĂ©e inconsciemment dans presque tout l’univers : « Pour que cent se livrent Ă  la culture physique, il faut que cinquante fassent du sport ; pour que cinquante fassent du sport, il faut que vingt se spĂ©cialisent, pour que vingt se spĂ©cialisent, il faut que cinq soient capables de prouesses Ă©tonnantes. Â»

Chercher Ă  plier l’athlĂ©tisme Ă  un rĂ©gime de modĂ©ration obligatoire, c’est poursuivre une utopie. Ses adeptes ont besoin de la « libertĂ© d’excès Â». C’est pourquoi on leur a donnĂ© cette devise : Citius, altius, fortius, toujours plus vite, plus haut, plus fort, la devise de ceux qui osent prĂ©tendre Ă  abattre les records !

Mais ĂŞtre une Ă©lite ne suffit pas ; il faut encore que cette Ă©lite soit une chevalerie. Les chevaliers sont avant tout des « frères d’armes Â», des hommes courageux, Ă©nergiques, unis par un lien plus fort que celui de la simple camaraderie dĂ©jĂ  si puissant par lui-mĂŞme ; Ă  l’idĂ©e d’entr’aide, base de la camaraderie, se superpose chez le chevalier l’idĂ©e de concurrence, d’effort opposĂ© Ă  l’effort pour l’amour de l’effort, de lutte courtoise et pourtant violente. Tel Ă©tait l’esprit olympique de l’antiquitĂ© dans son principe pur ; on aperçoit aisĂ©ment de quelle consĂ©quence immense peut ĂŞtre l’extension de ce principe dès qu’il s’agit de compĂ©titions internationales. On a pensĂ©, voici quarante ans, que je me faisais des illusions en voulant restaurer l’action de ce principe aux Jeux olympiques modernes. Mais il devient Ă©vident que non seulement ce principe peut et doit exister dans la circonstance solennelle de la cĂ©lĂ©bration olympique quadriennale mais que dĂ©jĂ  il se manifeste dans des circonstances moins solennelles. De nation Ă  nation son progrès fut lent mais ininterrompu. Il faut maintenant que son influence gagne les spectateurs eux-mĂŞmes et cela aussi dĂ©jĂ  s’est produit, par exemple Ă  Paris lors du match de football du 17 mars dernier. On en doit venir Ă  ce que dans de telles occasions — et bien plus encore aux Jeux olympiques — les applaudissements s’expriment uniquement en proportion de l’exploit accompli, et en dehors de toute prĂ©fĂ©rence nationale. Tous sentiments nationaux exclusifs doivent alors faire trĂŞve et pour ainsi parler « ĂŞtre mis en congĂ© provisoire Â».

L’idĂ©e de trĂŞve, voilĂ  Ă©galement un Ă©lĂ©ment essentiel de l’olympisme ; et elle est Ă©troitement associĂ©e Ă  l’idĂ©e de rythme. Les Jeux olympiques doivent ĂŞtre cĂ©lĂ©brĂ©s sur un rythme d’une rigueur astronomique parce qu’ils constituent la fĂŞte quadriennale du printemps humain, honorant l’avènement successif des gĂ©nĂ©rations humaines. C’est pourquoi ce rythme doit ĂŞtre maintenu rigoureusement. Aujourd’hui, comme dans l’antiquitĂ© d’ailleurs, une Olympiade pourra n’être pas cĂ©lĂ©brĂ©e si des circonstances imprĂ©vues viennent Ă  s’y opposer absolument, mais l’ordre ni le chiffre n’en peuvent ĂŞtre changĂ©s.

Or le printemps humain, ce n’est pas l’enfant ni mĂŞme l’éphèbe. De nos jours, nous commettons en beaucoup de pays sinon tous, une erreur très grave, celle de donner trop d’importance Ă  l’enfance et de lui reconnaĂ®tre une autonomie, de lui attribuer des privilèges exagĂ©rĂ©s et prĂ©maturĂ©s. On croit ainsi gagner du temps et accroĂ®tre la pĂ©riode de production utilitaire. Cela est venu d’une fausse interprĂ©tation du Time is money, formule qui fut celle, non d’une race ou d’une forme de civilisation dĂ©terminĂ©e mais d’un peuple — le peuple amĂ©ricain — traversant alors une pĂ©riode de possibilitĂ©s productrices exceptionnelle et transitoire.

Le printemps humain s’exprime dans le jeune adulte, celui qu’on peut comparer Ă  une superbe machine dont tous les rouages sont achevĂ©s de monter et qui est prĂŞte Ă  entrer en plein mouvement. VoilĂ  celui en l’honneur de qui les Jeux olympiques doivent ĂŞtre cĂ©lĂ©brĂ©s et leur rythme, organisĂ© et maintenu parce que c’est de lui que dĂ©pendent le proche avenir et l’enchaĂ®nement harmonieux du passĂ© Ă  l’avenir.

Comment mieux l’honorer qu’en proclamant autour de lui, Ă  intervalles rĂ©guliers fixĂ©s Ă  cet effet, la cessation temporaire des querelles, disputes et malentendus ? Les hommes ne sont pas des anges et je ne crois pas que l’humanitĂ© gagnerait Ă  ce que la plupart d’entre eux le devinssent. Mais celui-lĂ  est l’homme vraiment fort dont la volontĂ© se trouve assez puissante pour s’imposer Ă  soi-mĂŞme et imposer Ă  la collectivitĂ© un arrĂŞt dans la poursuite des intĂ©rĂŞts ou des passions de domination et de possession, si lĂ©gitimes soient elles. J’admettrais fort bien pour ma part de voir, en pleine guerre, les armĂ©es adverses interrompre un moment leurs combats pour cĂ©lĂ©brer des Jeux musculaires loyaux et courtois.

De ce que je viens d’exposer, on doit conclure que le vĂ©ritable hĂ©ros olympique est, Ă  mes yeux, l’adulte mâle individuel. Faut-il alors exclure les sports d’équipes ? Ce n’est pas indispensable, si l’on accepte un autre Ă©lĂ©ment essentiel de l’olympisme moderne comme il le fut de l’ancien olympisme : l’existence d’une Altis ou enceinte sacrĂ©e. Il y avait Ă  Olympie bien des Ă©vĂ©nements qui se passaient en dehors de l’Altis : toute une vie collective palpitait Ă  l’entour sans toutefois avoir le privilège de se manifester Ă  l’intĂ©rieur. L’Altis mĂŞme Ă©tait comme le sanctuaire rĂ©servĂ© au seul athlète consacrĂ©, purifiĂ©, admis aux Ă©preuves principales et devenu ainsi une sorte de prĂŞtre, d’officiant de la religion musculaire. De mĂŞme, je conçois l’olympisme moderne comme constituĂ© en son centre par une sorte d’Altis morale, de Burg sacrĂ© oĂą sont rĂ©unis pour affronter leurs forces les concurrents des sports virils par excellence, des sports qui visent la dĂ©fense de l’homme et sa maĂ®trise sur lui-mĂŞme, sur le pĂ©ril, sur les Ă©lĂ©ments, sur l’animal, sur la vie ; gymnastes, coureurs, cavaliers, nageurs et rameurs, escrimeurs et lutteurs — et puis Ă  l’entour toutes les autres manifestations de la vie sportive que l’on voudra organiser… tournois de football et autres jeux, exercices par Ă©quipes, etc… Ils seront ainsi Ă  l’honneur comme il convient, mais en second rang. LĂ  aussi les femmes pourraient participer si on le juge nĂ©cessaire. Je n’approuve pas personnellement la participation des femmes Ă  des concours publics, ce qui ne signifie pas qu’elles doivent s’abstenir de pratiquer un grand nombre de sports, mais sans se donner en spectacle. Aux Jeux olympiques leur rĂ´le devrait ĂŞtre surtout, comme aux anciens tournois, de couronner les vainqueurs.

Enfin un dernier Ă©lĂ©ment : la beautĂ©, par la participation aux Jeux, des Arts et de la PensĂ©e. Peut-on en effet cĂ©lĂ©brer la fĂŞte du printemps humain sans y inviter l’Esprit ? Mais alors surgit cette question si haute de l’action rĂ©ciproque du muscle et de l’esprit, du caractère que doivent revĂŞtir leur alliance, leur collaboration.

Sans doute l’Esprit domine ; le muscle doit demeurer son vassal mais Ă  condition qu’il s’agisse des formes les plus Ă©levĂ©es de la crĂ©ation artistique et littĂ©raire et non de ces formes infĂ©rieures auxquelles une licence sans cesse grandissante a permis de se multiplier de nos jours pour le grand dommage de la Civilisation, de la vĂ©ritĂ© et de la dignitĂ© humaines, ainsi que des rapports internationaux.

Sur le dĂ©sir qu’il m’avait Ă©tĂ© donnĂ© de formuler, je sais que les Jeux de la XIe Olympiade s’ouvriront aux accents incomparables du Finale de la IXe Symphonie de Beethoven, chantĂ© par les masses chorales les plus puissantes. Rien ne pouvait me rĂ©jouir davantage car ce Finale a commencĂ© dès l’enfance de m’exalter et de me transporter. Par ses harmonies, il me semblait communiquer avec le Divin. J’espère que, dans l’avenir, les chants choraux si bien faits pour traduire la puissance des aspirations et des joies de la jeunesse accompagneront de plus en plus le spectacle de ses exploits olympiques. Et j’espère de mĂŞme que l’Histoire prendra aux cĂ´tĂ©s de la PoĂ©sie une place prĂ©pondĂ©rante dans les manifestations intellectuelles organisĂ©es autour des Jeux et Ă  leur occasion. Cela est naturel car l’Olympisme appartient Ă  l’Histoire. CĂ©lĂ©brer les Jeux olympiques, c’est se rĂ©clamer de l’Histoire.

Aussi bien c’est elle qui pourra le mieux assurer la Paix. Demander aux peuples de s’aimer les uns les autres n’est qu’une manière d’enfantillage. Leur demander de se respecter n’est point une utopie, mais pour se respecter, il faut d’abord se connaître. L’histoire universelle telle que désormais on peut l’enseigner en tenant compte de ses exactes proportions séculaires et géographiques, est le seul véritable fondement de la véritable paix.

Parvenu au soir de ma journĂ©e, j’ai profitĂ© de l’approche des Jeux de la XIe Olympiade pour vous exprimer mes vĹ“ux avec mes remerciements et, en mĂŞme temps, vous dire ma foi inĂ©branlable dans la jeunesse et l’avenir !

Pierre de Coubertin.

Lausanne, Août 1935.

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Publié par Michaël VINSON

Poëte et Créateur Culturel Pays de Fontainebleau & Carladez : Art, Culture et Territoires Pour une Poëtique de la Vie

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