La mort de Misia

En début de soirée, le dimanche 15 octobre 1950, en son domicile de la rue de Rivoli à Paris,  Misia cessa de parler. Ses amis s’en allèrent peu après. La respiration de Misia devenait de plus en plus ténue; puis, tard dans la nuit, elle s’éteignit sans bruit. Dès le lendemain matin, Coco Chanel prit la situation en main. Avec son respect paysan pour la mort, la grande prêtresse de la mode accomplit les derniers rites. Elle fit porter le corps de Misia sur le lit à baldaquin de Sert, fit sortir tout le monde de la pièce et s’attela à la tâche de rendre belle une dernière fois Misia. Elle lui coiffa adroitement les cheveux, lui farda les joues, la para de ses bijoux. Lorsqu’elle ouvrit tout grand les portes au bout d’une heure, les amis rassemblés ne purent qu’étouffer une exclamation admirative. Misia, plus belle que jamais, toute de blanc vêtue, reposait sur un lit de fleurs blanches, un ruban de satin rose pâle en travers de la poitrine. Sur le ruban était posée une unique rose pâle. C’était la dernière offrande de paix et d’amour de Chanel.

Le service funèbre fut célébré non loin de là à l’église polonaise de la rue Cambon. Le corps de Misia fut ensuite conduit au petit cimetière de village donnant sur la Seine près de Valvins, où reposaient Mallarmé et Mimi. Un demi-siècle s’était écoulé depuis que Misia, se sentant jeune et immortelle, avait pleuré sur la tombe de son poète bien aimé _ mais un an seulement depuis que, frêle et vaincue, elle avait enterrée sa jolie nièce.

Durant plusieurs années par la suite, les amis qui venaient se recueillir sur la tombe de Misia en octobre trouvaient toujours une rose rose sur la simple pierre tombale. Puis un jour ce culte cessa. Nul ne sut jamais quel était le nostalgique mystérieux. Peut-être était-ce quelqu’un qui avait connu Misia alors que _ encore Mlle Godebska _ elle avait reçu un bouquet de fleurs de Mallarmé, accompagné de ce couplet, symbole évanescent de naissance et de mort?

Chaque autre fleur ne saurait méconnaître

Que Misia fit gentiment de naître.

Source : Journal de Paul Claudel 15 octobre 1950

Voir aussi :

Publié par Michaël Vinson

Poète et créateur culturel.

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