Le chasseur de vipères

Représentation des chasseurs de vipères au XIXè

LE CHASSEUR DE VIPÈRES

I

PROMENADE AU ROCHER GUÉRIN.

Quoi de plus triste qu’une promenade en forêt vers la fin de janvier ! Les roches grises, tachées d’une mousse jaune et flétrie, les chênes nus, les bouleaux dont le blanc mat se fond dans une brume roussâtre, les vallons frissonnants sous la neige, les oiseaux sans voix, que de choses à vous serrer le cœur !

L’homme déçu ou que la douleur a brisé recherche ce spectacle, où chaque être souffre et pleure avec lui. Du ciel morne, des cimes dénudées, des vallons glacés, s’échappe une immense plainte que l’âme blessée sent sourdre en elle avec une mélancolique ivresse. Arbres, rochers, collines, vallons et ravins se font comprendre du promeneur : il n’est pas jusqu’aux pauvres feuilles sèches, broyées sous ses pieds, qu’il ne lui semble entendre murmurer dans leurs petits craquements : « Comme vous nous avons vécu, aimé, souffert ! Nous étions heureuses quand, suspendues aux branches de nos bien-aimés, nous poussions dans les airs nos soupirs de tendresse et de joie ! — quand le soleil de mai répandait sur nous ses plus chaudes caresses ! — quand le zéphyr parfumé du printemps nous balançait entre la terre et le ciel ! zéphyr, trop tôt par la bise d’octobre. Depuis la venue de ce vent cruel, pauvres feuilles errantes, nous volons de désert en désert, pleurant et appelant en vain notre amour perdu !

L’amour, c’est la vie. Voyez dans les tiédeurs fécondantes du printemps, sous les bouffées d’air et de soleil, comme tout s’anime et respire à l’aise ! L’homme n’a pas assez de poumons pour aspirer ; la fleur ouvre son calice et livre au souffle amoureux de la brise les trésors et les parfums qu’enfermait sa corolle ; les grillons murmurent ; les oiseaux sifflotent leurs plus joyeuses chansons. La forêt alors nous apparaît comme l’Éden perdu de notre premier père ; le malade y va chercher la santé, le pauvre l’air pur, loin de la ville, où, souvent corrompu, l’air se mesure et se paye ; les arbres et les fleurs font même accueil au moins riche comme au plus fortuné. C’est là que l’amant vient cacher son bonheur, et sent doubler son ivresse au fluide voluptueux qui anime plantes, fleurs, insectes, oiseaux et papillons.

Aussi, quand le soleil de mai sourit à la terre son amante, je ne puis résister au désir d’aller respirer la vie suave de tes bois, ô ma forêt de Fontainebleau ! Je dis ma forêt, étant né aux pieds de ses rocs et de ses monts, ayant grandi à l’ombre de ses futaies : il me semble, égoïste, qu’ils sont plus à moi qu’aux autres visiteurs, ces déserts où, enfant, je caressai mes rêves, et plus tard mes espérances.

Combien de fois j’ai quitté Paris le corps souffrant, la tête alourdie I A peine avais-je posé le pied sur ces lisières aimées, que je sentais se dissiper, comme sous les mains d’un magnétiseur, les nuages épais de mon cerveau, engendrés, sans doute, par les miasmes impurs qui s’échappent des rues et du macadam parisiens

Il vous en souvient, mon bon Denecourt, il y a un an environ, je vins vers ma mère et vers vous comme le malade aux médecins. Depuis quelques mois, vous disais-je, je ne peux plus rien, ma tête se refuse aux travaux sérieux : la chanson elle-même, la pauvre chanson, mon délassement habituel, trouve mon cerveau rebelle ; je ne sais plus aligner quatre vers ! La bonne mère m’embrassait, les larmes dans les. yeux ; je me sentais un peu soulagé, — doux baisers de ma mère ! — Puis, me prenant le bras et me montrant la forêt, vous me dites : — Ami, la guérison est là… — Et vous aviez raison ; n’est-ce pas la forêt, cher Denecourt, vieux citoyen aux cheveux blanchis par l’âge et les déceptions, vieux soldat blessé ! n’est-ce pas la forêt qui vous a gardé les jambes si vigoureuses et le cœur si chaud ? Et vous me conduisîtes sur les hauteurs du rocher Guérin ; de là j’admirai cette immensité, mouvante sous le vent comme la mer sous la tempête ; dans le lointain, d’un côté les blés, hauts déjà, de l’autre les pampres verdoyant au soleil, achevaient le tableau, l’un des plus radieux qui soient sortis de la palette de Dieu.

De cette promenade et de notre conversation naquit une chanson que j’intitulai audacieusement les Fils du Soleil, chanson qui est bien vôtre, et que je suis heureux de vous restituer dans ce livre, hommage rendu par des écrivains célèbres à la persévérante et courageuse tâche que vous vous êtes imposée. Hommage auquel je les remercie d’avoir bien voulu m’associer. moi, chétif : part que je dois, sans doute, à notre amitié et au nom de mon pays natal.

LES FILS DU SOLEIL.

I

Fils du Soleil et de la Terre,
De ces éternels amoureux,
Jean Blé-Mûr, Jean Raisin son frère,
Sous l’œil d’en haut croissent tous deux.
Pour les téter que de louanges !
Toute la nature en gaîté,
Dans les moissons et les vendanges,
Nous crie ; — Enfants, prospérité !

Celui dont viennent toutes choses
Sur nous étend sa large main :
Relevons donc nos fronts moroses,
Voici le vin et son frère le pain !

II

Des flancs de leur robuste mère
Tous deux à peine ils sont sortis,
Que dans le vent, sous le tonnerre,
Ils portent haut bourgeons, épis.
Jean Blé-Mûr a la tête blonde ;
Jean Raisin a le teint vermeil :
Ils s’en vont réjouir le monde,
Comme leur père le Soleil.

Celui dont viennent toutes choses
Sur nous étend sa large main :
Relevons donc nos fronts moroses,

Voici le vin et son frère le pain !

III

Pour Jean Blé-Mùr, pauvre, on se damne ;
Riche, on donnerait ses trésors.
Jean Blé-Mùr est la sainte manne
Qui nous prend faibles, nous rend forts.
Mais Jean Baisin, c’est l’espérance !
Quand sa séve monte au cerveau,

Un mirage endort la souffrance ;
Tout s’anime et nous semble beau !
Celui dont viennent toutes choses
Sur nous étend sa large main :
Relevons donc nos fronts moroses,
Voici le vin et son frère le pain !

IV

Allons, Travail, fais des miracles,
Et sur tous répands tes bienfaits,
Viens, renversant les grands obstacles,
Nous apporter la grande paix.
Qu’il naisse enfin le jour prospère,
Où l’homme sera toujours sûr
D’avoir Jean Raisin dans son verre
Et sur sa table Jean Blé-Mûr.
Celui dont viennent toutes choses
Sur nous étend sa large main :
Relevons donc nos fronts moroses,
Voici le vin et son frère le pain !

II

LES REPTILES DE LA FORÊT.

Le sixième jour. Dieu dit : « Que la terre produise des animaux vivants selon leur espèce, les animaux domestiques, les reptiles et les bêtes de la terre selon leur espèce. » Et ainsi fut.

Genèse, ch. I, v. 24.

La nature est généreuse pour tous ; le soleil prodigue ses faveurs aux bons et aux méchants, et s’il entr’ouvre les roses du buisson auquel vous venez confier vos secrets, beaux amoureux, il réchauffe aussi le venimeux reptile qui, las des mois passés sous la terre humide ou gelée, vient prendre sa part de ses rayons bienfaisants.

Mais ne calomnions pas les reptiles ; si la morsure de quelques-uns est dangereuse, quelquefois mortelle, ils n’attaquent jamais l’homme, et à moins de marcher sur eux ou de les irriter, vous les verrez fuir au plus léger bruit leur annonçant votre présence.

L’enveau
Mène au tombeau
L’aspi
Vous ensevelit.

La vipère
Mène en terre.
La couleuvre,
On en releuve.

Ces vieux dictons populaires sont encore dans la mémoire des habitants de Fontainebleau, et expliquent la frayeur que les reptiles leur inspiraient il y a vingt ans, quand la forêt en était infestée. Le visiteur de nos bois ne quittait alors qu’en tremblant les grandes routes, et ce n’était que les jambes garnies de hautes guêtres de cuir que l’artiste intrépide partait, à travers ronces et taillis, à la recherche des sites gigantesques et sauvages dont la nature a doté Fontainebleau, sublimes beautés que, dans sa capricieuse fantaisie, elle avait cachées aux regards de l’homme.

Il n’était pas encore venu, l’intelligent cicérone qui. après avoir découvert des mondes nouveaux d’arbres, de grottes, de rochers, de fontaines, de vallons et de ravins, devait nous y conduire à petits pas, et par des sentiers étroits comme ceux qui mènent au bonheur.

Mais retournons à nos serpents, et voyons si les proverbes disent vrai. La vipère mène en terre : le fondateur du cabinet d’histoire naturelle de Pise prétend faire résulter de six mille expériences que le venin de la vipère ne saurait tuer ni les grands animaux ni l’homme. N’en déplaise au savant Fontana, les morsures de la vipère ont souvent amené la mort, ainsi que l’ont constaté les médecins Hervez de Chégoin et Pruina, qui ont vu, l’un une femme mordue à la cuisse par une vipère mourir en trente-sept heures, l’autre, un homme succomber en huit heures sous l’influence du venin de ce reptile. De plus, le docteur Paulet, ancien médecin du palais de Fontainebleau, cite deux enfants et un adulte morts à la suite de ces morsures, plus ou moins dangereuses, selon que la vipère est plus ou moins irritée.

M. Paulet eut la philanthropique idée, pour arriver à la destruction des vipères, d’offrir une prime par chaque tête qu’on lui apporterait. Après la mort de ce savant médecin, son successeur, M. Bardout, continua de payer cette prime, que lui remboursait autrefois la couronne. En 1848, la couronne ayant suivi celui qui la portait, ce fut la ville qui donna la prime, encore distribuée aujourd’hui par le portier de la mairie.

La couleuvre, on en releuve, c’est-à-dire on en guérit. Les dents de la couleuvre ne distillant pas de venin, sa morsure n’amène qu’une légère inflammation qui se dissipe promptement.

Quelques couleuvres, entre autres celles dites esculapes, atteignent d’un mètre six centimètres à un mètre quatre-vingts centimètres de longueur. La couleuvre est susceptible d’éducation, et Valmont de Bomare en cite une qui se glissait le long des bras de sa maîtresse, se cachait sous ses vêtements, venait reposer sur son sein et en était jalouse.

Notre forêt en possède cinq ou six espèces, vertes, jaunes, à colliers, etc.

L’enveau mène au tombeau. Le proverbe, cette fois, est dans la plus complète erreur, car l’enveau est inoffensif et n’a d’effrayant que sa laideur.

L’aspic vous ensevelit. La morsure de l’aspic est plus maligne encore que celle de la vipère. Hâtons-nous de dire, cependant, qu’on guérit vite des morsures de ce reptile, si, après avoir serré fortement la partie mordue un peu au-dessus et au-dessous de la blessure, on a le courage de faire une incision en forme de croix, entr’ouvrant en tous sens la morsure sur laquelle on verse un peu d’alcool ; ainsi pansé, le blessé peut attendre les soins du médecin, qui font bientôt disparaître le mal.

Les autres reptiles de la forêt sont inoffensifs comme l’enveau.

La vipère commune a la tête plate, formant à peu près un triangle obtus ; des caractères noirs y dessinent une espèce de V mal fait, qui se détache du grisperle dont la tête est colorée. Elle mesure jusqu’à vingt-cinq pouces de long surplus d’un pouce de diamètre. Jeune, sa robe est rousse-grise ou jaune ; vieille, le dessous de sa robe prend la couleur luisante de l’acier, et le dessus se colore de trois rangs de taches noirâtres en longues chaînes festonnées.

La vipère rouge est plus dangereuse et plus rare ; sa robe est tigrée de points roussâtres.

On trouve aussi dans notre forêt, mais en petite quantité, deux vipérines, venimeuses aussi, appelées, l’une terrestre, à peu près semblable à celle dite commune, et l’autre dite vipérine d’eau, ressemblant à s’y méprendre à la vipère rouge. Mais ces vipérines habitent les endroits marécageux, tandis que les autres vipères recherchent, au contraire, un sol très-sec.

Entre elles, les vipères se mordent sans danger ; elles redoutent peu d’animaux ; à part les hérons, les faucons, qui en font leur proie, et le sanglier, que son lard met à l’abri des morsures, tous les autres animaux, sauvages ou domestiques, les craignent et les fuient.

Elles sont carnivores et se nourrissent d’insectes, de vers, d’oiseaux, de quadrupèdes, etc. C’est une erreur de croire qu’elles vont sucer le lait des vaches dans les prairies et dans les étables, ou qu’elles touchent aux fruits des jardins : ce sont là des contes de bergers et de visionnaires.

L’aspic a la tête plate et plus allongée que la vipère, sa robe, d’un noir d’ébène, est zébrée de blanc d’argent. Longtemps on crut qu’il n y en avait pas dans notre forêt ; mais Guérigny, le chasseur de reptiles, dont je vous parlerai bientôt, et à qui je dois une partie des détails ci-dessus, a rencontré des aspics dans les rochers de Montméant et de Samoreau. On en avait déjà trouvé deux, en 1806, dans la forêt ; ils étaient de couleur rousse, et avaient deux ou trois pieds de long.

Tout le monde sait qu’une reine d’Égypte, ne voulant pas survivre à la défaite de son amant, vaincu par les Romains, se donna la mort en se faisant mordre le sein par un aspic. Mais ce que tous ne savent pas, c’est ce qu’ajoute l’histoire : « Cléopâtre, accoutumée à la mollesse, choisit ce moyen comme le plus doux. Le coup que lance l’aspic étant si imperceptible qu’on ne le sent pas, le venin qui se répand dans les veines cause une agréable lassitude, ensuite le sommeil, et enfin une mort sans douleur. » — Pour éviter un triste désappointement à ceux qui compteraient sur la douceur de ce suicide, voici des faits observés à la suite d’une morsure d’aspic, et cités par M. Jamin : « Le médecin trouva la partie mordue tuméfiée, ferme, avec des points gangréneux ; le malade atteint de syncopes fréquentes, de vomissements et de douleurs à la région épigastrique. » Cette mort n’est donc pas aussi douce que l’annonce l’histoire, menteuse en cela comme en tant d’autres choses.

Un poète appelle les sifflements des vipères, dans leurs époques amoureuses, des épithalames monotones. Si monotones sont leurs cris et froides leurs écailles, les amours des serpents n’en sont pas moins vives et chaudes, puisque alors leur union est si intime, qu’ils ne semblent plus former qu’un corps et un serpent à deux têtes.

La pharmacie utilise la vipère, qui entre dans la composition de la thériaque, et dont on fait encore des spécifiques employés contre la morsure même des reptiles. Le poison peut donc avoir son utilité, et Linnée, l’un des plus grands savants du monde, a eu raison de dire : « La nature n’a préparé de poison dans l’ordre physique que pour assurer à l’homme des remèdes contre les maladies rebelles et invétérées ; comme dans l’ordre moral, elle abandonne quelquefois les peuples à des tyrans, qui deviennent entre ses mains des moyens violents, mais efficaces, de rappeler à la vie les nations engourdies et corrompues. »

Il n’y a pas utilité ici à dépeindre les reptiles inoffensifs, et, d’ailleurs, le lecteur aura l’occasion de voir les plus intéressants, s’il veut bien me suivre dans la chasse que je vais lui raconter. Pour avoir le droit de l’aire ce récit, j’ai non-seulement couru la mauvaise chance d’être mordu, mais j’ai encore subi, pendant quelques heures, plus d’un tremblement que j’aurais tort d’attribuer à mon courage.

III

LA CHASSE.

Puis Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux des cieux, sur les animaux domestiques et sur toute la terre, et sur tout reptile qui rampe sur la terre. »

Genèse, ch. I, v. 26.

Plusieurs chasseurs de reptiles exploitent la forêt de Fontainebleau, et je connais pour ma part deux hommes faisant ce métier aussi dangereux que peu lucratif. Le plus adroit des preneurs de vipères s’appelle Guérigny et habite Fontainebleau, sa ville natale, où il exerce deux autres professions : celle de débitant de bières et liqueurs à la gare du chemin de fer, et celle de peintre en bâtiments. Comme vous le voyez, Guérigny cumule, mais il ne faut pas lui en vouloir : père d’une nombreuse famille, malgré ces trois étals, il aura bien de la peine à faire fortune. Voici dix-sept ou dix-huit ans que Guérigny chasse le reptile, et c’est surtout à lui qu’on doit de pouvoir aujourd’hui se promener hardiment dans la forêt.

Il y a deux ans environ, nous venions, un de mes oncles et moi, de visiter la fameuse caverne des brigands, creusée dans l’une des hauteurs des gorges d’Apremont, quand le gardien de ce repaire nous dit : — Tenez, voilà le chasseur de vipères qui vient vers nous.

— Comment ! fit mon oncle étonné, il y a donc des gens qui font cette chasse ? — Oui, monsieur, répondit un petit homme vêtu d’une blouse à la couleur douteuse, la tête couverte d’une casquette en toile cirée ; — puis, se débarrassant d’une boîte qu’il avait sur le dos, il ajouta en souriant : — Si vous voulez voir mon gibier, messieurs ? — Volontiers. — Alors cet homme, dont le nom m’échappe, mais dont ma mémoire a parfaitement retenu la figure osseuse, l’œil petit, brillant et rond, tira de sa boîte deux vipères, peu grandes, mais très vives, et se mit à jouer avec elles, les faisant passer sur son cou, les laissant ramper sur le sol, puis les reprenant lestement et avec une aisance curieuse.

Mon oncle, un ancien garde des forêts, frémissait et reculait ! Je faisais comme mon oncle.

— Vous ne craignez donc pas leur morsure ? dit-il.

— Il n’y a aucun danger, messieurs, reprit le chasseur. Quand on ne gêne pas leurs mouvements, ce sont les bêtes les plus caressantes et les plus inoffensives du monde ! — Et il baisait la tête d’une des vipères.

— Est-ce que vous n’avez jamais été mordu, lui demandai-je ? — Oh ! que si, mais j’ai de quoi me guérir vite. — Et là-dessus ce chasseur, à qui le cognac de notre gourde avait délié la langue, nous fit le récit de plusieurs aventures, dont quelques-unes nous parurent douteuses. Entre autres histoires, il nous raconta qu’un jour, s’étant endormi dans un wagon qui le ramenait à Paris, son panier, contenant son gibier, était venu à s’entr’ouvrir, et sept ou huit vipères se promenaient sur les bancs, à la grande frayeur de deux dames et d’un curé qui faisait route avec elles. Aux cris poussés par les trois voyageurs, notre chasseur de vipères fut vite réveillé, et reprit les indiscrets serpents que, dans sa précipitation, il pressa un peu trop, et qui le mordirent en plusieurs endroits. — Arrivé à Paris, dit-il, j’étais dans un état affreux ; j’avais les mains gonflées, la figure violette, je souffrais tant qu’il me semblait que j’allais passer. Cependant, en moins de trois jours, tout cela avait disparu et je me portais à ravir. D’ailleurs, messieurs, ajouta-t-il fièrement, je suis bien connu, j’ai été inscrit dans les journaux, moi !

Cet homme est Parisien et habite le faubourg Saint-Marceau, qu’il quitte l’été, un mois environ, pour chasser, dans la forêt de Fontainebleau, les vipères, couleuvres, lézards, etc. La nuit il prend une roche pour abri, s’étend gaiement sur la mousse et dort en attendant le lever du soleil. Puis, quand la chasse a fourni suffisamment de reptiles, il revient à Paris les vendre aux peintres, aux pharmaciens, aux sculpteurs et aux fabricants de bronzes.

Guérigny, à qui je racontais les hardiesses de cet homme avec ses vipères, haussa les épaules en disant : — Ou c’est un niais qui s’expose inutilement et par fanfaronnade, et ne sait pas travailler, ou les crochets des vipères étaient enlevés ; car vous toucherez dix fois à une vipère sans danger, la onzième, elle vous mordra, et une fois mordu, vous en avez pour la vie, non pas à souffrir continuellement, mais à éprouver, quand le temps change, des lassitudes et des douleurs semblables à celles causées par les rhumatismes. Ce n’est pas par expérience que je vous parle ; je n’ai jamais reçu une seule morsure, mais je tiens ces faits de personnes dignes de foi et qui avaient été mordues.— Guérigny nia aussi le mode de guérison annoncé par notre Parisien. Cependant cet homme pourrait avoir trouvé des plantes servant de contre-poison, puisque Brooker cite un nègre qui aurait découvert un remède infaillible contre la morsure du serpent à sonnettes. Il suffirait de piler des feuilles de plantain et de marrube, que l’on humecte un peu avec de l’eau lorsqu’elles sont sèches, et d’en faire boire le suc, une cuillerée ou deux au plus. Si le malade refuse ou si le gonflement de son cou l’empêche d’avaler, on le fait boire de force. Le nègre, en remerciement de sa découverte, aurait obtenu, du gouvernement de la Caroline du Sud, sa liberté et une rente viagère de cent livres sterling.

Maintenant, lecteurs, si vous voulez voir comment Guérigny prend les vipères vivantes, descendez avec nous la rue du Cimetière et grimpons ensemble la Montagne-Pierreuse. La nature semble se détendre sous les premiers baisers du soleil de mars. C’est le réveil de tout ce qui habite la forêt, il est midi ; le soleil est chaud, nous avons chance de trouver quelques belles vipères. En chasse I

— Quittons la montagne pour les bas côtés ; prenez bien garde aux ronces et regardez devant vous. Au moindre bruit, appelez-moi. — Mais, mon cher Guérigny, je ne suis pas trop rassuré, je vous avoue ; nous aurions au moins dû mettre des guêtres. — C’est vrai, et avoir aussi de l’alcali, et une gourde contenant de l’eau pour mouiller nos souliers et nous empêcher de glisser. — Que diable, mon cher, vous qui parliez de prudence ! — Oh ! les vipères ne sont pas vives, il n’y a rien à craindre : et d’ailleurs marchez avec précaution, regardez en face de vous ; au moindre bruit, appelez-moi. — L’éloquence de Guérigny ne me rassurait qu’à moitié, et j’étais mal à l’aise quand il disparut, me laissant seul dans un sentier fort étroit, entouré de buissons de ronces. Il y avait quelques minutes que jetais ainsi, l’œil et l’oreille aux aguets, avançant timidement mon pied, quand un froufrou se fit entendre comme quelque chose glissant rapidement dans les feuilles sèches, et je vis, du côté indiqué par le bruit, les feuilles remuer ; un cri involontaire s’échappa de mon gosier. — Qu’y a-t-il ? dit le chasseur. — Venez, m’écriai-je, là, dans le buisson, ça a remué. — Alors, Guérigny, tournant le buisson dans le sens opposé au mien, se pencha et me dit : — C’est un lézard vert, un mâle : il est magnifique ! Approchez-vous des ronces, et s’il va de votre côté, faites-lui peur avec votre canne. — Je vis le lézard, dont la couleur émeraude, en effet, était fort belle ; il fit plusieurs tours et détours, puis ne se sentant pas en sûreté, s’arrêta la tête haletante, le cou tendu, l’œil brillant, la gueule ouverte laissant voir une rangée de petites dents qui lui donnait assez l’air d’un jeune crocodile. Guérigny, qui s’était mis à genoux, se précipita sur lui, et le lézard se sentant pris, mordit le pouce du chasseur et resta ainsi plus de cinq minutes, ayant marqué, sans faire venir le sang, toutes ses dents dans la chair. — Il ne vous fait donc pas de mal ? — Non, ça pince un peu, mais ça n’est rien.

Après avoir cherché quelques instants, Guérigny me dit : — Il fait trop chaud en ce moment, les vipères redoutent la grande chaleur comme le grand froid, voilà ce qui fait qu’on en rencontre quelquefois traversant une route et allant chercher l’ombre. Dirigeons-nous vers la Montagne de Paris qui, comme vous le savez, est bordée de ravins profonds, nous en trouverons là, bien sûr. — J’ai oublié de vous dire que notre chasseur avait cueilli une petite branche d’arbre faisant fourche à l’extrémité.

— De bon matin, voyez-vous, la chasse est plus facile en suivant la direction du soleil ? Dans les fentes de rocher, dans les massifs de jeunes taillis, je suis sûr d’en voir, la tête cachée dans quelques feuillages ou dans quelques genévriers, et le corps étendu au soleil. Alors, je viens doucement, très-doucement, car, au moindre bruit, elles s’enfuient : je leur pose la fourche de mon bâton sur le cou, en appuyant légèrement, puis je les prends à la main, ayant soin de serrer un peu, de manière à les faire bâiller, et c’est fait. J’en ai quelquefois manqué au soleil levant que j’attrapais au soleil couchant. Mais nous voici arrivés, je ne vous engage pas à descendre le ravin avec moi. —Vous faites tout aussi bien, car quand même vous m’y engageriez, j’ai eu assez peur tout à l’heure.

Il y avait un quart d’heure environ que Guérigny cherchait, je le suivais… du regard ; il me fit signe. Je descendis un peu et vis une assez grosse vipère, roulée en spirale ; la tête reposait sur les anneaux formés par le corps. Guérigny en était bien près ; il se tenait d’une main à un tronc de genévrier, l’œil fixé sur la vipère, qui de temps en temps dardait sa langue, mais sans rien perdre de son immobilité. — Je me suis trouvé dans ma vie en présence de quelques dangers sérieux et personnels, je n’ai pas senti mon cœur battre plus fort qu’à ce moment. Guérigny n’avait plus son bâton ; après s’être baissé de façon à avoir la main à la portée de la vipère, il fondit sur elle et remonta triomphant. J’avais la sueur froide ! Il tenait le cou de la vipère entre le pouce et l’index et, avec une petite branche, il me faisait voir les crochets venimeux et cannelés du serpent ; les couleuvres et autres reptiles non dangereux ont les dents lisses.

Je fendis le bout de la branche qui me servait de canne, Guérigny mit la vipère dans l’espèce d’étau que cette ouverture formait, et nous revînmes à Fontainebleau. Là, il jeta le reptile dans une cage où se trouvait bonne compagnie.

Le lendemain j’allai voir Guérigny, qui sortit plusieurs vipères de la cage en question. — Elles sont destinées au Jardin des Plantes, à qui je fournis des reptiles depuis quelques années, me dit-il. Il en restait une dans la cage, qui sifflait et paraissait irritée ; le chasseur la prit néanmoins et la jeta sur les autres qu’elle mordit à plusieurs reprises. — Dites donc à votre farceur de Parisien de venir jouer avec celles-ci, fit Guérigny en souriant.

Maintenant veut-on savoir ce que rapporte ce métier dangereux à notre chasseur ? Environ deux francs par reptile. Autrefois il en prenait quinze, vingt dans la même journée ; maintenant il lui faut quitter les routes et les sentiers pour en trouver. Encore y a-t-il des jours où il fait chou blanc ; il doit quelquefois parcourir quatre ou cinq lieues pour en avoir deux ou trois, car, heureusement pour les promeneurs, elles sont excessivement rares et ont tout à fait abandonné les endroits fréquentés.

Il y a quelques années, M. de Montalivet, ayant entendu parler de Guérigny, le fit venir et lui dit : — J’ai parlé au roi des services que vous rendiez à la foret en détruisant les vipères, il m’a dit de vous engager à continuer ; à chaque voyage il vous fera remettre une gratification sur sa cassette.—-Nous ne voulons accuser personne, mais Louis-Philippe revint trois ou quatre fois à Fontainebleau, et Guérigny ne reçut rien.

Voici maintenant une anecdote qui remonte à une douzaine d’années. — Un dimanche, vers les deux heures de l’après-midi, j’étais allé faire une promenade en forêt, j’avais pris les bas côtés du mail d’Henri IV. Il faisait chaud ; une haute futaie m’offrait son ombre rafraîchissante, un tapis de mousse parsemé de fleurs des bois, son moelleux coucher ; je m’étendis sur ce lit des amants pour rêver à mes amours à venir. Il y avait quelques minutes que j’étais là, quand j’entendis un bruit de pas et une douce voix murmurer : — Oh ! monsieur Emile, j’ai eu bien tort de vous suivre… Si on nous rencontrait ! —Puis une autre voix qui m’était bien connue, répondit : — Pourquoi avoir peur de moi, Marie ? n’avez-vous pas ma parole ?… — C’est égal, j’ai eu grand tort, voyez-vous ! Vous êtes d’une famille riche, vous serez notaire un jour, et moi, pauvre ouvrière, vous me laisserez ! —Je n’entendis pas le reste ; mais c’était bien Emile, mon second clerc : j’étais alors saute-ruisseau chez un notaire. Je me levai doucement et suivis à quelque distance les deux amoureux. J’avais seize ans, l’amour était un mystère pour moi ; et ma curiosité, coupable il est vrai, trouve au moins dans mon âge son explication, sinon son excuse. Emile avait convaincu la pauvre enfant, dont le courage n’avait pu longtemps résister à l’éloquence passionnée de celui qu’elle aimait. Le couple venait de s’asseoir au pied d’un hêtre magnifique, dont le feuillage épais semblait protéger la criminelle audace d’Emile, car Marie déjà ne disait plus monsieur Emile, mais bien Emile tout court… Le frais et gracieux visage de Marie s’était épanoui sous de chauds baisers, et la pauvre fleur allait être flétrie à jamais. Mon cœur battait aussi fort peut-être que ceux des amants ! Tout à coup, la jeune fille se lève effrayée, recule de quelques pas, pousse un cri de terreur, et de sa main, tremblante, montre à Emile une vipère que le bruit des baisers avait dérangée sans doute et qui s’enfuyait. En trois bonds elle traversa la route et se perdit dans les herbes et les ronces, au grand désespoir de mon second clerc, qui, d’abord étonné, furieux ensuite, avait couru pour écraser sous sa botte le reptile qui, plus vif, s’était dérobé à sa colère.

Emile revint à Marie.—Ce n’est rien, dit-il, ne vous effrayez pas comme cela, mon enfant… — Oh partons, monsieur Emile, c’est un avertissement du ciel ! Partons ! — Et promenant autour d’elle ses regards craintifs : — J’ai si peur des vipères! dit-elle en levant ses grands yeux noirs sur Emile furieux et penaud, partons ! — Celui-ci fit un mouvement comme pour enlacer la taille de Marie de ses bras amoureux ; mais Marie, se dégageant, lui dit cette fois un : — Partons, monsieur ! — qui ne permit plus à Emile de répliquer.

Je sus plus tard, par mon second clerc, que cette entrevue avait été la dernière qu’il eût obtenue de Marie. — Diable de vipère! ajouta-t-il.—Pour moi, je l’avoue, dès ce jour-là je me réconciliai avec le serpent dont je continuai d’avoir grande frayeur, mais auquel je ne voulais plus de mal. Il était réhabilité dans mon esprit, car, s’il avait perdu la première femme, ne venait-il pas de sauver celle-là ?

CHARLES VINCENT

Portrait du chansonnier et goguettier Charles Vincent.

Charles Hubert Vincent, né le 15 avril 1828 à Fontainebleau et mort le 16 août 1888 à Janvry (Essonne), est un chansonnier, goguettier, romancier, auteur dramatique, journaliste et éditeur français.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Vincent

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