Ce qu’on trouve dans une forêt

CE QU’ON TROUVE DANS UNE FORÊT

Lorsqu’on est las d’entendre le vain bourdonnement de la ruche humaine, je ne sais pas d’antidote plus efficace contre ce spleen social que les solitudes ombreuses d’une forêt. Jean-Jacques, le misanthrope, y trouva plus d’une fois la guérison des nausées que lui donnait la grand’ville.

Perdu dans les hautes futaies, ou enseveli dans les épais taillis, vous êtes, en effet, délivré du spectacle de ces animaux à deux pieds et sans plumes, comme dit Platon, qui font la roue, jouent de l’épine dorsale, calomnient, jugent, rampent, adorent, selon que le vent souffle de l’est ou de l’ouest, ménagerie de singes indécents. Il faut que vous cherchiez bien, que vous arpentiez le bois de long en large pour rencontrer sous vos pas une vipère qui fuira prestement à votre approche, honteuse de ne pouvoir plus lutter contre l’homme ni contre la femme. Pauvres innocentes vipères ! celles qui portent habits noirs et chapeaux roses ont des morsures autrement venimeuses !

Mais en compensation de cet inoffensif désagrément du reptile, qui tourne au mythe dans la plupart des forêts de la France, la nature vous fait respirer ses arômes les plus âcres et rassérène, par de suaves impressions, votre âme souillée dans les luttes honteuses du cirque social.

Ne craignez donc pas de tacher votre pantalon neuf, monsieur, ou de verdir votre belle robe de soie, madame ; étendez-vous sur l’herbe verte et drue de cette profonde clairière. Ne vous semble-t-il pas déjà que les miasmes impurs qui troublaient votre imagination se dissipent, que votre vue intérieure s’éclaircit, que les lunettes de votre conscience sont nettoyées ? Les préoccupations mondaines s’évanouissent, le saint dialogue de l’homme et de la nature commence.

Tout à l’heure, à l’aspect des coteaux, des vallons et des collines fuyant sous un ciel infini, vous oubliiez la vie dans le rêve vague, et maintenant vous méditez en écoutant les voix mystérieuses de la forêt qui passent avec le vent à travers les ramures des grands arbres et les herbes des sentiers fleuris, cantique au Créateur chanté par l’air, l’oiseau, l’insecte, le brin de verdure, par tous les hôtes et tous les atomes du bois !

Un monde de travail, d’amour et d’harmonie berce votre pensée comme une tendre mère… Le soleil perce une trouée dans les massifs et vient chasser l’ombre dans laquelle vous êtes couché ; la verte feuille tressaille pudiquement aux baisers de la brise ; un audacieux rossignol danse sur votre tête et interrompt son éternelle chanson pour lisser son bec à la branche ; entre vos jambes une légion de fourmis s’acheminent gravement au grenier d’abondance, chargées de lourds fardeaux de fétus ; une république de cirons, diminutifs de bûcherons, travaillent le pied moussu d’un chêne ; une araignée guette, enveloppée de sa toile, l’étourdi moucheron : des fils de la vierge balancent leur blanche toison dans les airs et s’accrochent aux ronces des buissons ; puis ce sont des symphonies interminables de gazouillements, de susurrements, d’appels mystiques d’oiseau à oiseau, d’insecte à insecte, de fleur à fleur, car dans la nature les hommes sont fort heureusement les seuls êtres qui ne puissent pas s’entendre, sans doute parce qu’ils ont l’art de parler et d’écrire ! Les plus petits incidents de cet univers en raccourci de la vie animale et végétale vous émeuvent, vous captivent à ce point que vous laisseriez descendre sur le bois les voiles gris du crépuscule, si un mirage du paradis terrestre ne venait vous ressusciter à l’humanité.

Regardez ! c’est la transfiguration d’Adam et d’Eve avant la chute. Le plaisir essaime ses roses rouges sur leur visage, le ciel est dans leur cœur, les fleurs et les feuilles sous leurs pieds. Ils marchent enlacés et souples comme deux lianes, ponctuant leurs jeux et leur conversation d’amour par des baisers mignons ou retentissants, selon l’exigence de la phrase. Il faut bien parler français, même dans les bois ! Suivons-les. Ils s’arrêtent pour inscrire sur l’écorce du bouleau le serment de mutuelle adoration…. Mais la femme fait une ingénieuse réflexion. Ève est toujours ingénieuse ! Le bouleau prend nouvelle peau tous les ans, et c’est à peine si un écolier saurait lire son nom l’année prochaine. Et bien vite de courir à se rompre le cou aux rochers de Franchard, car j’ai oublié, ma foi, lapsus calami ! de vous indiquer le décor de l’article, la forêt de Fontainebleau. Cette fois ils gravent sur la pierre le terrible serment de fidélité ; ils prennent le ciel, l’eau, les arbres, les rochers, les oiseaux, les fleurs, à témoin de l’éternité de leur flamme ! Quel spectacle ! L’homme, cette vanité montée sur une faiblesse, la femme, cette faiblesse montée sur une vanité, la passion de chair et de sang défiant la durée du roc !

Passe encore pour invoquer ses grands dieux. Si les Alceste naïfs vous remémorent votre parole d’honneur ou s’avisent de mettre votre mémoire en défaut, vous leur cassez la tête, et tout est dit ! Passe encore pour écrire son serment sur une feuille volante ; le vent emporte la feuille et le serment, comme chante je ne sais plus quelle vilanelle en grande vogue dans les salons de Paris, et tout est dit I Passe encore pour stéréotyper la foi jurée sur un arbre. Quand il vous fait honte, on l’abat de la cognée, et tout est dit ! Mais le roc, insensés ! dur comme la conscience de l’honnête homme, éternel comme la création, vous ne le pulvériserez pas. Et son manè thecel pharès indestructible sera le châtiment de votre forfaiture !

Avalanches pétrifiées de Franchard, grand livre accusateur des légendes et des romans d’amour, que sont devenus les comédiens qui ont osé demander l’immortalité à votre panthéon de granit ? Nous retrouverions les noms de bon nombre d’entre eux en feuilletant les funèbres registres de la Morgue de Paris. Quoi ! la Seine, la corde, l’asphyxie, voilà la fin de ce poétique début ? Le suicide a dénoué de ses doigts glacés la chaude idylle des bois ? Quant aux vivants, n’en parlons pas…. ça fait trop de mal de parler des vivants ! Eh ! mon Dieu, oui ! Rosine a bu l’eau de la Seine, parce que son beau jeune homme de la forêt de Fontainebleau a dû la sacrifier à une position sociale. Il fallait faire une fin, un mariage, épouser une âme vierge et une dot. Et le roc de Franchard, parjure ! Et la clairière du Rond-Point, traître ! Mais pas de colère, Juliette venge Rosine. Théodore finit sa vie dans la débauche, en raillant de ses lèvres mouillées d’amertume son amoureuse de vingt ans, qui a trouvé un riche protecteur. en dépit des roches de Franchard et des pelouses foulées de Fontainebleau. Suicide pour suicide, je préfère celui de Rosine. L’eau de celle-ci vaut mieux que l’eau-de-vie de celui-là. —Bah ! c’est la vieille histoire, dit en riant la commère du quartier. — Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, ajoute l’immortel Pangloss.

Ah ! cœurs jeunes, cœurs amoureux, cœurs vrais, cœurs honnêtes, cœurs simples, cœurs dévoués, que vous passez vite et que vous devenez miraculeux ! Pour vous ressemer, faudra-t-il donc aller chercher votre graine à Franchard ?… Après tout, à quoi bon le cœur, je vous le demande, si l’industrie, si les arts, si les sciences marchent ! Qu’importe l’homme, cette machine du bon Dieu, si les autres machines progressent ?… Il y a compensation, d’après la théorie philosophique du père Azaïs.

Que ces noires pattes de mouche ne vous effarouchent pas, fols poêles, fols enthousiastes, fols amoureux, menteurs de bonne foi, croyants d’une heure ! Passez toujours devant le rêveur triste du bois, présentez-lui le mirage du paradis terrestre, pour qu’il emporte au logis sombre une provision d’espoir et de courage, et qu’il réponde à l’orphelin ébahi devant sa gaieté insolite : Enfant, c’est que je reviens de la forêt !

BENJAMIN GASTINEAU.

Benjamin Gastineau (1823-1903)

Benjamin Gastineau, né à Montreuil-Bellay le 11 juillet 1823 et mort à Paris, en 1904, est un journaliste, écrivain et historien français.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Benjamin_Gastineau

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