Question
Face à une société où la culture a été avalée par le loisir et l’événementiel “festif et culturel”, et où la vie culturelle a été remplacée par la vie sociale ou l’animation – où il n’est même plus vraiment question d’art et de création – comment faire pour que malgré tout la création culturelle puisse faire son chemin ?
Comment analyser ce rejet de la création culturelle selon les différents segments sociaux, et quelles pistes d’action ouvrir pour ne pas renoncer face à cette hostilité ?
La culture comme consommation et la culture comme création de sens
Le rejet actuel de la création culturelle ne vient pas seulement d’un manque de culture individuel. Il résulte d’une transformation beaucoup plus profonde de la société.
La culture est encore partout en apparence : festivals, animations, sorties, événements, communication, patrimoine, loisirs, “temps forts”.
Mais la création culturelle, elle, est beaucoup moins reconnue.
Car il faut distinguer deux choses :
— la culture comme consommation ;
— la culture comme création de sens.
La première est acceptée lorsqu’elle divertit, anime, attire du public, produit de l’image ou sert l’attractivité d’un territoire.
La seconde dérange davantage, parce qu’elle transforme les représentations, déplace les habitudes, interroge le territoire, oblige à penser autrement et demande du temps.
Or notre époque tolère assez bien la culture comme spectacle, mais beaucoup plus difficilement la culture comme puissance de transformation.
Le problème du créateur culturel
C’est là que se situe le problème du créateur culturel.
Il n’est ni seulement artiste, ni animateur, ni programmateur, ni communicant.
Il travaille sur :
— les liens
— les imaginaires
— les récits
— les lieux
— les symboles
— les formes d’intelligence collective
Il ne produit pas seulement des œuvres ou des événements : il tente de transformer la manière dont un territoire se comprend lui-même.
Et cette fonction n’a presque pas de place dans les cadres actuels.
Pourquoi la création culturelle dérange
Les institutions culturelles savent financer, administrer, programmer, labelliser.
Mais elles reconnaissent beaucoup plus difficilement les démarches :
— transversales
— lentes
— expérimentales
— territoriales
— et hybrides
qui ne rentrent pas dans une case.
Les élus locaux acceptent volontiers la culture lorsqu’elle donne une image positive, remplit une salle, crée une animation ou s’inscrit dans un agenda municipal.
Mais ils se méfient souvent de la création profonde, parce qu’elle échappe au contrôle, ne produit pas toujours un bénéfice immédiat et peut révéler les limites du système existant.
Le public, lui, est souvent saturé, fatigué, fragmenté.
Il reçoit des flux permanents :
— d’informations
— d’images
— d’urgences
— et de divertissements
Tout ce qui exige :
— attention
— lenteur
— interprétation
— ou déplacement intérieur
rencontre donc une résistance immédiate.
Ce n’est pas toujours une hostilité consciente.
C’est parfois une incapacité attentionnelle produite par l’époque.
Les artistes eux-mêmes ne sont pas toujours disponibles pour une construction culturelle commune.
Beaucoup sont pris dans :
— la survie
— la visibilité
— les réseaux
— la promotion individuelle
Ils peuvent être intéressés, mais restent souvent dans :
— l’attente
— l’observation
— ou la défense de leur propre trajectoire.
Un problème systémique
Ainsi, le problème n’est pas seulement local.
Il est systémique.
La société contemporaine accepte la culture lorsqu’elle circule comme :
— produit
— loisir
— animation
— consommation
Mais elle résiste beaucoup plus lorsqu’elle devient un travail de fond sur :
— le sens
— la mémoire
— le lien
— et l’imaginaire collectif.
Comment ne pas renoncer ?
D’abord, il faut cesser d’attendre la reconnaissance descendante.
Les institutions peuvent :
— suivre
— labelliser
— financer
— ou récupérer
Mais elles initient rarement les formes réellement nouvelles.
La création culturelle doit donc commencer par construire ses propres espaces d’existence.
De l’œuvre isolée au dispositif vivant
Ensuite, il faut transformer les œuvres isolées en dispositifs vivants.
Une idée culturelle ne doit pas rester seulement :
— un texte
— une image
— ou un projet
Elle doit devenir :
— parcours
— lieu
— personnage
— rituel
— question publique
— expérience partagée
C’est tout l’enjeu de dispositifs comme :
— Tourisme Poëtique
— Art en Chemin
— la CoqParade
— ou la Municipalité Augmentée
faire sortir la création de l’objet culturel pour la faire entrer dans le territoire.
Il faut aussi accepter que la création dérange.
Une innovation culturelle réelle commence souvent par être :
— incomprise
— réduite
— moquée
— ou rejetée
C’est presque une loi historique.
Ce qui est immédiatement compris est souvent ce qui ressemble déjà à ce que l’on connaît.
Le rôle possible de l’intelligence artificielle
Enfin, l’IA ouvre ici une possibilité nouvelle.
Non pas parce qu’elle remplacerait la création humaine, mais parce qu’elle peut maintenir :
— une continuité
— une mémoire
— une capacité de synthèse
— et une coordination
que les structures humaines n’assurent plus suffisamment.
La Municipalité Augmentée prend alors tout son sens :
elle devient :
— un organe de coordination culturelle
— une interface d’écoute
— un outil de structuration
— un espace où les idées peuvent être reliées au lieu de se perdre.
Une question désormais centrale
La question n’est donc plus seulement :
« Comment organiser davantage d’événements culturels ? »
Mais :
« Comment permettre à un territoire de redevenir capable de produire du sens, de soutenir la création et de faire naître une imagination collective ? »
C’est là que se joue désormais l’avenir culturel des villages.